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Livre blanc (1)

Pépites d’outre-mer

Moins de trois jours après avoir présenté le Livre blanc sur la défense et la sécurité 2013, le ministre français de la défense Jean-Yves Le Drian s’est envolé pour la Martinique. Au menu de cette tournée : l’inspection des « forces de souveraineté », la lutte contre le narco-trafic avec simulation de l’arraisonnement d’un go-fast à bord de la frégate Germinal, le maintien en condition des matériels et la place de l’armée dans l’économie locale, le lien armée-nation avec visite au régiment du service militaire adapté (SMA), un exercice de secours aux populations en cas de catastrophe, et, enfin, une allocution axée notamment sur la réaffirmation de la priorité stratégique pour « les outre-mer » — pour reprendre la formulation utilisée par ce Livre blanc.

par Philippe Leymarie, 4 mai 2013

Près de trois millions de Français ultra-marins, qui se sont longtemps sentis « entièrement à part », vivent dans ces îles des Caraïbes, de l’océan Indien et du Pacifique, ainsi que sur quelques bouts de continent (Guyane, St-Pierre-et-Miquelon). Mais ils étaient rarement pris en compte dans des documents stratégiques, comme ces Livres blancs sur la défense, en tant que citoyens ayant droit à la sécurité, la protection, etc.

La question, par exemple, de savoir si le manteau de la dissuasion nucléaire à la française s’étend jusqu’à la protection des populations des départements et territoires français d’outre-mer (DOM-TOM) n’a jamais été clairement évoquée. Elle ne l’est pas davantage dans cette édition 2013 du Livre blanc (PDF). On ne sait pas non plus si la sécurité des approches maritimes de la France s’étend à celles de son domaine ultra-marin. « Les outre-mer » n’occupent d’ailleurs qu’une page et demi sur les 160 du rapport, même s’il en est fait mention, par petites touches, tout au long de ce texte.

Lire, dans le Monde diplomatique de mai 2013, « Les ambitions de Pékin bousculent la donne spatiale et nucléaire », par Olivier Zajec.Ainsi, dans les « risques et menaces » : « Celles qui pèsent sur les outre-mer posent des problèmes spécifiques dues à leur éloignement et à leur dispersion ». La situation stratégique des DOM-TOM « requiert une attention renforcée, notamment en raison des nombreuses richesses qu’ils recèlent et des phénomènes illégaux qui se développent dans leur voisinage immédiat ». Et d’énumérer les risques de pillage des ressources naturelles (orpaillage clandestin, pêche illégale), de trafics (otages, drogues, blanchiment d’argent, immigration illégale), de catastrophes naturelles (séismes, cyclones, tsunamis, volcans) ou non (pollution), etc.

Priorité stratégique ?

On retrouve surtout dans ce nouveau Livre blanc l’habituelle référence à l’influence que procurerait à la France la possession de ces terres ultra-marines. Exemple : « La Nouvelle-Calédonie et les collectivités de Polynésie française et de Wallis-et-Futuna font de la France une puissance politique et maritime dans le Pacifique. Elle y dispose de ressources halieutiques et minérales importantes […]  ». D’où la réaffirmation de la « priorité stratégique » accordée à l’outre-mer : « La France, est-il écrit, restera en mesure de marquer sa souveraineté et de défendre ses intérêts. Elle doit pouvoir surveiller, contrôler et éventuellement agir militairement face à une menace portant atteinte à l’intégrité du territoire national et à la sécurité des populations ». Avec, pour le coup, une claire mention de l’appartenance des terres d’outre-mer au « territoire national » — ce qui n’est pas toujours allé de soi.

En filigrane, on retrouve le double effet de levier souvent évoqué en la matière : le potentiel rêvé ou espéré des 11 millions de kilomètres carrés de « l’empire miraculeux » détenu par l’Hexagone (le second du monde, derrière les Etats-Unis) ; et le profit juridique et politique d’une présence qui fait de la France une puissance riveraine de l’Atlantique, de l’océan Indien, du Pacifique, soit de la planète toute entière. Même si c’est surtout valable, en fait, sur le papier…

Abandon de capacités

Car les moyens manquent face à ces immensités. Le Livre blanc préconise que « le dispositif militaire soit dimensionné outre-mer sur la base d’une analyse rigoureuse des problèmes de sécurité et de défense propres à chaque territoire ». Il conseille donc d’explorer les voies d’une mutualisation plus poussée entre les moyens militaires et ceux des ministères civils, avec élaboration dès cette année d’un programme quinquennal d’équipements mixtes. Pour le reste, le Livre blanc en est réduit à recommander une coopération plus étroite avec le Brésil (dans la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane) ou l’Union des Comores (contre l’immigration irrégulière à Mayotte). L’Australie est également citée à plusieurs reprises, en tant qu’appui et alliée dans le Pacifique.

Côté effectifs, il n’y avait, en mai 2012, dans les six départements d’outre-mer (Réunion, Martinique, Guadeloupe, Guyane, St-Pierre, Mayotte) et les quatre principaux « territoires » semi-autonomes (Nouvelle Calédonie, Polynésie, Wallis-et-Futuna), que 7 400 militaires, dont un tiers de jeunes engagés du Service militaire adapté (SMA), à vocation surtout de formation professionnelle.

Pacifique abandonné

Lors d’un colloque le 17 janvier dernier au Sénat sur la « maritimisation » — un des concepts qui fait fureur en ce moment — le vice-amiral Jean-Louis Vichot, ancien commandant des forces armées en Polynésie française, avait eu des mots très durs pour la précédente édition du Livre blanc, en 2008 : « les conclusions avaient très clairement marqué un abandon, je pèse mes mots, des capacités militaires dans le Pacifique. On considérait à l’époque que les îles du Pacifique étaient suffisamment protégées par les océans qui les entouraient ! ».

L’édition 2013 reconnaît en revanche que « des questions majeures d’équipement restent pendantes, tant dans le domaine maritime que dans le domaine aérien. Il en résulte aujourd’hui un risque important de rupture capacitaire à court et moyen terme, qui pourrait entraîner l’Etat à ne plus pouvoir remplir de façon appropriée l’ensemble des missions qui lui incombent dans les outre-mer ».

Mireille Loubet, sur le site Tahiti Infos (29 avril 2013), considère qu’on « semble avoir pris la mesure des erreurs de 2008 » (en Polynésie, la parution du Livre blanc avait alors fait l’effet d’un coup de tonnerre), mais que « le mea culpa reste partiel », et que « les correctifs apportés ne sont pas encore visibles ».

Présence effective ?

L’exécutif, qui souhaite maintenir les dépenses militaires à leur niveau actuel en dépit des contraintes économiques du moment, semble surtout — s’agissant de l’outre-mer — parier sur… une absence de conflit ou menace d’ordre militaire, ou alors très limitée (entendre « asymétrique »). De fait, l’accent est mis avant tout sur la « sauvegarde maritime et l’action de l’Etat en mer » — des missions qui peuvent être assurées partiellement par des moyens civils, voire privés.

Ce qui n’empêche pas le Livre blanc de réaffirmer, comme c’est le cas de manière quelque peu rituelle, l’importance stratégique des outre-mer. Et de prévoir des moyens d’actions renouvelés, qui se traduiront par « la présence effective et réactive de nos forces armées sur l’ensemble des territoires ; le maintien de toutes les capacités interarmées (forces terrestres, moyens aériens et navals) associées aux missions de protection et de sécurité (l’exigence de protection des populations d’outre-mer étant la même que dans l’Hexagone) ; le maintien d’une forte présence en mer, au travers d’unités assurant les missions militaires et contribuant aux missions interministérielles (patrouilleurs, bâtiments multi-missions ou “B2M”, frégates de surveillance, etc.) ».

Au final, les auteurs du rapport dévoilent la « solution » en vue : « Les capacités de projection de forces resteront assurées, mais en s’appuyant davantage sur les moyens de l’Hexagone ». Traduction : on va diminuer les effectifs des militaires stationnés dans les DOM-TOM, c’est-à-dire de ce qu’on appelait les « forces de souveraineté ».

Sérieux risques

Quant aux « moyens de l’Hexagone », ils ne sont pas extensibles. C’est même le contraire. Voyez l’analyse de nos confrères de Mer et Marine :

« La flotte va, une nouvelle fois, être réduite, avec de sérieux risques de ne plus pouvoir assurer certaines missions, notamment dans le domaine de l’action de l’Etat en mer [...] A l’instar des frégates de premier rang, la flotte amphibie va perdre un quart de ses moyens en nombre de passerelles. Diminution accentuée par le fait que les capacités de débarquement des trois derniers bâtiments de transport léger (Batral), affectés outre-mer, ne seront pas remplacées (le programme des bâtiments multi-missions — B2M — va essentiellement servir à compenser une petite partie des nombreux patrouilleurs désarmés récemment ou dans les toutes prochaines années).

Plus loin :

« Le constat est le même pour les patrouilleurs. Le Livre Blanc évoque “une quinzaine” de bâtiments de ce type. A comparer aux 23 navires en service aujourd’hui et aux 29 que la marine possédait en 2008, soit une perte en ligne de 50 %. Mais il y a plus grave que le chiffre, il y a le calendrier. Car cette quinzaine de patrouilleurs constitue un objectif à atteindre en 2025 et non en 2019. Or, en dehors des trois B2M devant être commandés cette année pour une livraison en 2015, l’essentiel des futurs patrouilleurs dépend du programme BATSIMAR (bâtiment de surveillance et d’intervention maritime). Un projet de 12 bâtiments qui, faute de crédits, ne verra le jour que sur la LMP [loi de programmation militaire] suivante (2020 - 2025) avec une livraison de la tête de série espérée en 2024. Cela, alors que les derniers patrouilleurs du type P400 (opérationnels depuis 1987), ainsi que l’Arago (1991), l’Albatros (1967) et les 9 avisos (1980 - 1984) doivent être désarmés entre 2014 et 2019.

Sans protection

Conclusion de Mer et Marine :

« Il en découle un énorme trou de 5 ans durant lequel la marine ne pourra compter que sur les B2M et ses 6 frégates de surveillance du type Floréal, tous basés outre-mer. La tentation va donc être grande de prolonger une nouvelle fois certaines unités. Sauf que cette flotte de patrouilleurs est à bout de souffle, les avisos ayant déjà dépassé le cap des 30 ans. Les maintenir encore plus longtemps risque au final de coûter une petite fortune, si tant est que cela soit techniquement possible, aboutissant à une véritable aberration dans un contexte budgétaire contraint. Il y a donc fort à parier qu’en attendant leurs successeurs, la marine nationale soit pour une période plus ou moins longue dans l’incapacité d’assurer une surveillance efficace des 11 millions de km2 de sa Zone Economique Exclusive française ».

Voir aussi ce commentaire désabusé de « Welf », posté à la suite de la note sur « l’empire miraculeux » : « Au final, la marine n’a sauvé ni ses navires, ni ses missions. Le programme FREMM, l’ossature de la marine, a encore été amputé. Avec 8 frégates modernes contre 17 initialement prévues (chiffre qui constituait déjà un effort par rapport aux besoins), la France n’aura bientôt plus les moyens de protéger efficacement ses départements et territoires d’outre-mer. Des citoyens français auront ainsi, loin de la métropole, le sentiment de vivre “sans protection”. Et en cas de crise grave, la dissuasion ne servira à rien, l’engagement du feu nucléaire étant tout de même assez peu probable pour ne protéger “que” la Réunion ou la Nouvelle Calédonie ».


A venir sur ce blog : « Les bases françaises maintenues en Afrique »

Philippe Leymarie

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