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Après les législatives, la société malaisienne coupée en deux

par Charles Dannaud, 7 mai 2013

La Commission électorale malaisienne a annoncé, dimanche, la victoire de la coalition du Barisan Nasional (Front national) aux élections législatives, et donc de l’Umno (Organisation nationale de l’unité des Malais), sa principale composante. L’Umno, qui dirige sans discontinuer la Malaisie depuis 1957, l’année de l’indépendance, sort toutefois affaiblie de la bataille électorale : des bastions ont été perdus, des ministres battus. Mais le premier ministre en exercice, M. Najib Razak, a réussi à limiter l’érosion de sa majorité à sept sièges. Le Barisan Nasional remporte 133 des 222 sièges du Parlement et contrôle 10 des 13 Etats de la Fédération.

M. Anwar Ibrahim, le chef de la coalition de l’opposition, le Pakatan Rakyat (Pacte populaire), refuse de reconnaître les résultats d’un scrutin qu’il juge entaché par de nombreuses irrégularités tant que la Commission électorale n’aura pas répondu aux points litigieux, notamment sur l’existence de faux électeurs et l’attribution du droit de vote à des travailleurs immigrés.

La coalition de l’opposition a également fait campagne dans un contexte défavorable, en particulier à cause du contrôle des médias — sauf ceux de la Toile — par le gouvernement. Lequel a puisé dans les grandes réserves financières d’un Etat rentier pour multiplier les distributions d’argent à de multiples groupes d’électeurs. Néanmoins, le Pakatan Rakyat, et ses promesses d’un « printemps malaisien », remporte le vote populaire (plus de la moitié des suffrages). Seul le découpage électoral permet à la coalition sortante de remporter 60 % des sièges.

La Malaisie est un pays multi-ethnique où les Malais, de langue et de culture malaises, musulmans selon la Constitution, représentent près de 60 % des 29 millions d’habitants, les Chinois presque un tiers, les Indiens moins de 10 % et les aborigènes complétant le nombre. Des décennies durant, l’équilibre politique s’est construit sur la seule appartenance ethnique. Les considérations sur l’origine ethnique, héritées directement de la période coloniale, empoisonnent toujours la vie politique. L’Umno a ainsi principalement fait campagne en répétant aux Malais qu’un vote pour l’opposition sacrifierait leur souveraineté au profit des Chinois. M. Najib Razak a aussi désigné comme candidats deux membres d’un groupe extrémiste raciste prônant la supériorité des Malais. Il a par ailleurs expliqué le mauvais résultat de sa formation politique par un « tsunami chinois », accusant ces électeurs de s’être laissés berner par les promesses de l’opposition.

Or, ce scrutin enseigne non seulement qu’une partie des Malais se sont eux aussi détournés de l’Umno mais surtout que le critère ethnique a été bien moins déterminant que le critère sociologique. L’antagonisme se trouve désormais entre les villes et les campagnes et dans une moindre mesure entre les jeunes et les vieux. Schématiquement, les villes sont favorables à l’opposition quand les campagnes préfèrent l’Umno.

La Malaisie se mue en un pays de jeunes urbains, grandis dans le multiculturalisme, connectés aux réseaux sociaux, ouverts sur le monde et de plus en plus excédés par le « racisme » du gouvernement. M. Najib Razak, malgré ses efforts, n’a pas réussi à faire le grand écart entre le discours stigmatisant servi aux Malais ruraux et la séduction de l’électorat jeune et citadin, qui veut plus que les bons d’achat de smartphones que l’Umno lui a proposés. Cette génération s’informe sur Internet et ne se sent pas redevable du Barisan Nasional pour le spectaculaire développement économique de la Malaisie. La jeunesse malaisienne (un cinquième de l’électorat a moins de 30 ans) souhaite surtout que l’on réponde à ses désirs d’éducation, de justice, d’amélioration de sa vie quotidienne. Elle veut décider de son avenir et choisir dans quelle société elle veut vivre. Portée en particulier par les réseaux sociaux, cette conscience politique — qui ne concerne pas que les moins de 30 ans — a émergé il y a une dizaine d’année, et se traduit par plus d’engagement pour les libertés, voire la défense de l’environnement. Prédomine l’idée d’en finir avec la politique à l’ancienne, condescendante et hiérarchisée, celle du « le gouvernement sait pour nous ».

Le Pakatan Rakyat de M. Anwar Ibrahim a capitalisé sur le ras-le-bol du système clientéliste incarné par l’Umno. Il a su aussi, grâce à sa propre diversité, correspondre à l’aspiration d’une part croissante des Malaisiens à dépasser les clivages ethniques pour promouvoir l’idée d’une identité nationale qui en serait enfin détachée. Le geste le plus significatif en ce sens est d’avoir promis de changer les règles de la politique de discrimination positive, le nerf de la guerre de la campagne électorale car concentrant toutes les crispations autour du vivre-ensemble et de la question de l’identité malaisienne.

Cette politique discriminatoire en faveur des seuls Malais, en vigueur depuis les années 1970, vise, à travers toute une série d’avantages, à leur faire rattraper leur retard économique sur les autres communautés ethniques, qui financent ce système. L’opposition a ainsi annoncé qu’elle remplacerait le critère ethnique par un critère de revenu, ouvrant la voie à une politique de redistribution sociale et un apaisement des tensions communautaires.

La bataille pour le pouvoir en Malaisie n’est pas terminée. Il y a peu de chance que la Commission électorale accepte les arguments de M. Anwar Ibrahim et revienne sur l’annonce des résultats, ses deux principaux dirigeants étant membres de l’Umno. Mais M. Najib Razak n’est pas pour autant assuré de conserver son poste. Dans quelques semaines, l’Umno se réunit en congrès et le premier ministre pourrait être écarté du pouvoir de la même manière qu’il avait lui-même, il y a quatre ans, écarté son prédécesseur accusé d’avoir fait perdre à son parti la majorité des deux tiers au Parlement.

Charles Dannaud

Journaliste.

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