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Au Vietnam, une petite fille sur une photo...

lundi 27 mai 2013, par Anne Bayin

La petite fille sur cette photo légendaire prise par Nick Ut pendant la guerre du Vietnam n’aurait pas du survivre. Kim Phuc a eu 50 ans le 6 avril 2013 : elle vit avec sa famille au Canada.

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Une petite fille sort d’un nuage de flammes et de fumée noire...
Photo : © Nick Ut (AP, 1972).

Le 8 juin 1972, une attaque aérienne des forces américaines sur le village de Trang Bang a forcé Kim Phuc, deux de ses frères, son petit cousin et sa grand-mère à quitter le temple de Cao Dai où ils avaient trouvé refuge. Sur la route, tous furent touchés par une bombe au napalm.

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Quelques secondes plus tard
Photo : © Nick Ut (AP, 1972).

Nick Ut, un jeune photographe de guerre, était aussi sur la route quand la bombe a explosé. A travers son objectif, incrédule, il aperçut alors une petite fille sortir d’un nuage de flammes et de fumée noire : elle courait vers lui, terrifiée et visiblement brûlée, ses habits presque entièrement consumés et ses bras grands ouverts, comme crucifiée. En appuyant sur le bouton, il ne se doutait pas que son cliché allait devenir une icône : une innocente petite fille de 9 ans prise dans les griffes de la guerre.

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Le journaliste Christopher Wain asperge les brûlures de la petite fille avec de l’eau
Photo : © Nick Ut (AP, 1972).

Certains prétendent que cette image, dont Richard Nixon avait publiquement déclaré qu’il la pensait montée, a aidé à mettre un terme à la guerre du Vietnam. Ce qui est sûr, c’est que cet instant a changé le destin de Kim Phuc pour toujours.

Après ce cliché, elle a subi dix-sept opérations. Devenue adolescente, et tandis qu’elle cherchait simplement à retrouver une vie normale, elle fut bien malgré elle « redécouverte » par le gouvernement vietnamien, qui la forca alors à quitter l’école pour servir d’« outil de propagande » : victime une seconde fois.

Elle n’avait que deux rêves : aider les autres, et vivre en paix en Occident.

En 1992, elle fut autorisée à partir pour Cuba en vue d’étudier à l’université. L’avion dans lequel elle voyageait avec son mari Toan Bui Huy dû atterrir à Gander, sur l’île de Newfoundland, pour faire le plein de kérosène. Le couple n’est jamais remonté dans l’avion : sortis de l’aéroport, ils déposèrent une demande d’asile.

Sa famille n’aurait jamais imaginé qu’une photographie pouvait « transporter » Kim de l’autre côté du monde, aussi loin des siens. Elle est devenue une porte-parole pour la paix et a créé sa propre fondation (The Kim Foundation International) et a été nommée par l’Unesco ambassadrice de bonne volonté pour la paix.

J’ai pris cette photo en 2005, lors du trentième anniversaire de la chute de Saïgon. Kim Phuc m’avait invité à l’accompagner pour le seul et unique voyage au Vietnam qu’elle ait bien voulu faire, afin de retourner dans son village, qu’elle n’avait plus revu depuis sa fuite vers le Canada, 22 ans plus tôt.

Il y avait là des nièces qu’elle n’avait jamais rencontrées, des frères qui n’étaient que des adolescents la dernière fois qu’elle les avait vus. Ses deux fils nés au Canada, Thomas et Stephen, étaient aussi du voyage.

Juste avant le déjeuner, Kim nous a emmenés au temple Cao Dai où elle se cachait avec les autres villageois pour éviter les bombes. Nous avons rencontré un gardien qui ne se souvenait pas du tout de cette histoire, puis un vieux monsieur, un ancien voisin, qui lui s’en souvenait trop bien…

Ensuite, nous sommes allés rendre visite à l’un des oncles de Kim, celui qui lui avait tenu la main dans l’ambulance qui fonçait vers l’hôpital. Il se leva de son hamac pour nous accueillir, les larmes aux yeux. Autour de nous, les enfants riaient et jouaient, sans aucune mémoire de la guerre puisque nés longtemps après. Pour eux, il ne s’agissait que d’un écho lointain, celui d’une vidéo que l’on passe parfois pour les touristes.

A midi, Kim et toutes les personnes survivantes qui apparaissent sur la photo de Nick Ut se sont réunies sur la route, précisément à l’endroit où chacun se tenait lorsque la photo originale a été prise.

Puis, ils m’ont invité à « recréer » ce moment…

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Dans la même position, 33 ans plus tard
Photo : © Anne Bayin, 2005.

A droite, c’est Tinh, la cousine de Kim avec son frère Bon qui est riziculteur dans le village. A gauche, c’est son jeune frère Phuoc que sa famille appelle affectueusement « numéro 7 ». Ne manquait que Phan Thanh Tam, le frère ainé de Kim. Lui venait juste de mourir.

Pendant que je préparais mon appareil photo et que j’ajustais le polarisateur, le petit groupe a commencé à rechercher la meilleure position pour ce tableau historique. Il y avait là, dans cette scène reconstituée, quelque chose d’un peu inquiétant, mais aussi beaucoup d’émotions. Le bourdonnement de la chaleur, le bruit léger des roues au passage d’une bicyclette prenaient une proportion démesurée.

Phuoc s’est retourné pour jeter un coup d’oeil derrière son épaule, exactement comme il l’avait fait 33 ans auparavant, et la cousine de Kim est arrivée par derrière pour prendre la main de son frère.

Kim Phuc regardait droit devant elle, elle me fixait, regardait l’objectif avec intensité, regardait son mari et ses deux fils qui se tenaient derrière moi. « Trop chaud ! Trop chaud ! », dit-elle, répétant exactement les mêmes mots que ceux prononçés à l’époque, sur cette même route, brûlée par le napalm… « Nong qua ! Nong qua ! », avait-elle crié.

Mais aujourd’hui, elle voulait simplement dire que le soleil était brûlant.

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Ce portrait de Kim Phuc avec son fils Thomas, lors de son premier anniversaire, fait partie de la collection MILK (Moments of Intimacy, Laughter and Kinship). © Anne Bayin, 1995.

Lire aussi

« “La fille de la photo” sort du cliché », Par Annick Cojean, M le magazine du Monde, juin 2012

Anne Bayin est photographe et écrivain, elle vit à Toronto (Canada).

25 commentaires sur « Au Vietnam, une petite fille sur une photo... »

  • permalien Ahmed :
    27 mai 2013 @15h28   »

    C magnifique

  • permalien Simones :
    27 mai 2013 @16h16   « »

    Très émouvant !!!!!!

  • permalien Marcela :
    27 mai 2013 @16h33   « »

    Tres magnifique !!!

  • permalien Nicolas :
    27 mai 2013 @17h25   « »

    Un article, une histoire et des moments très émouvants !
    Merci aux journalistes d’avoir retracé cette histoire et de l’avoir ponctué d’une actualité avec ce retour au Vietnam.

  • permalien kitkat :
    27 mai 2013 @17h29   « »

    Respect, madame !! De l’horreur peut naître la beauté à travers une seule personne ! Cette photo terrible, je l’avais déjà vue, bien sûr, comme des millions de gens, et je me suis toujours demandée qui était cette enfant, et si elle avait survécu ! Maintenant, je sais !

  • permalien Thierry Gouegnon :
    27 mai 2013 @22h42   « »

    M A G N I F I Q U E, tres emouvent, merci pour cette belle Histoire mais qui reste TRISTE...

  • permalien Shiv7 :
    28 mai 2013 @11h32   « »

    Le pire de cette histoire c’est qu’elle continue, aucune leçon n’en est sortie.

    Se consoler et trouver ça beau en voyant cette dame qui s’en est sortie et qui oeuvre pour la paix est une piètre consolation.

    Oui je sais de l’horreur peut sortir le magnifique, mais à ce prix là c’est un peu chers payé..

    Il y a tout les jours des petites filles qui sont défigurées ou qui meures soit par les vestiges qui reste de cette guerre, soit par les ravages de nos multiples armes contemporaines qui font de moins en moins dans le détail.

    Non seulement personne ne regrette ce qui c’est passé, mais cela continue de plus belle.

  • permalien bibi :
    28 mai 2013 @11h53   « »
    Beau et magnifique vous publiez et vous écrivez

    Bonjour,

    cette publication m’a révolté. Voici pourquoi.

    Je ne sais pas pourquoi ces moments émeuvent alors que l’on devrait être révolté. Est-ce parce qu’ensuite on rit de la légèreté pour ne pas avoir de l’existence la vision de ce qu’elle est :
    une implacable inutilité.

    Mais il faut poursuivre dans la propagande du bonheur (connu par qui), surtout ne pas accepter les mots durs qui sont le reflet de cette existence qui nous est imposée (et donc que l’on n’a pas choisie).
    Accepter la mièvrerie sans voir la réalité comme le relève un commentaire : à quel prix ?

    Combien d’individus sont détruits déjà dès leur plus jeune âge pendant que beaucoup de plus âgés (de 20 à 120 ans environ) prônent la famille, la naissance, toutes ces conneries qui empestent. J’en oublie volontairement d’autres.

    Salut à vous

  • permalien Clioweb :
    28 mai 2013 @18h26   « »

    En 2007, une page web réalisée pour Blois
    à partir du travail d’Annick Cojean
    et de 2 sources, Paul Gerhard, Horst Faas and Marianne Fulton
    (comparer aussi la différence d’impact entre les photos NB et les vidéos, même en couleur)
    http://clioweb.free.fr/blois/kimphuc.htm

    Un suivi ultérieur dans la revue de presse Clioweb
    dont la rencontre de Toronto en juin 2012
    http://clioweb.canalblog.com/tag/kimphuc

    DL

  • permalien Laurent (Montréal) :
    28 mai 2013 @23h31   « »
    L’île de Newfoundland !?

    Vous ne connaissez-pas « Terre-Neuve » ?

  • permalien Job :
    29 mai 2013 @02h18   « »
    Dénuement

    Cette image terrible (la première) était dans mon manuel d’histoire au collège ou au lycée (je ne sais plus : il y a entre 5 et 8 ans). Je me souviens m’être totalement perdu dedans, aspiré : le cours d’histoire avait disparu, il ne restait que les visages déformés par la douleur et la terreur... Je me demandais ce qu’avait bien pu devenir cette jeune fille et les autres, perdus sur les pages poussiéreuses d’un manuel qui fut d’ailleurs réformé cette année là. C’est juste incroyable de la revoir comme ça.

    Il y a aussi ces films obligatoires au lycée, sur la GM et les camps : des corps désarticulés, inertes, vidés par centaines hors de camions bennes, entassés dans des fosses géantes, comme un tas de gravier pour construire une autoroute, les membres glissant indifféremment sur des têtes et des corps émaciés, vidés, entraînés simplement par leur poids. Chacun d’entre eux a parcouru la vie, aimé, déçu, joué son rôle dans une représentation inédite qui n’aura plus jamais lieu, un seul d’entre eux pouvait sembler d’une richesse incommensurable, et les voilà par milliers vidés par un camion poubelle comme un tas d’ordure. Qui fera la photo inversée, le négatif de ce cauchemar ? Je ne m’en suis jamais remis, et pourtant il me semble que nous devrions boire ce breuvage amer jusqu’à la lie si nous voulons savoir ce qu’est l’homme et de quoi nous sommes tous capables.

    Pas sûr que nous soyons capables du meilleur comme du pire : celui-ci est le chemin de la facilité à court terme, de l’aliénation, la "démission" ; le meilleur doit faire l’effort de maintenir la tension et marcher en funambule sur un mince fil d’araignée, le mal est vite fait : un pas de côté et on tombe dans le vide. Selon une certaine sagesse cependant, le bien est très simple et son fardeau bien léger, puisqu’il est la seule voie possible en dehors du mal qui nous répugne bien plus que d’avoir à tenter de viser un bien toujours incertain. Mais il faut sans doute plus que du courage, une forme de foi ou de folie pour ne pas céder à la tentation du "tout est vanité"

  • permalien Eric :
    29 mai 2013 @10h20   « »

    Ce qui m’a toujours surpris sur cette photo, c’est l’attitude des adultes, derrière les enfants...

    Malgré les quelques commentaires négatifs que je viens de lire, il est heureux que cette personne ait survécu et qu’elle continue de témoigner, non ?

    La violence humaine est sans limite... La bêtise aussi.

  • permalien Claude Gagnon :
    30 mai 2013 @17h10   « »

    Il faut le voir pour le croire, nous qui pour la plupart n’avons pas connu la guerre sur notre territoire et nous nous croyons immunisés. La pire horreur entre humains !

  • permalien Moadh Djellouli :
    31 mai 2013 @14h14   « »

    L’histoire est belle mais les guerres n’ont pas cessées et les enfants continuent à mourir que ce soit pendant la guerre Irak Iran Irak USA et aujourd’hui en Syrie.Les hommes cesseront de s’entre tuer le jour où ils seront persuadés que les guerres n’apportent jamais mais d’autres guerres

  • permalien Nadira :
    31 mai 2013 @16h10   « »

    Des pluies bienfaisantes peuvent jaillir des nuages les plus obscurs.... Apportons chacun du nôtre pour la consécration des temples de la paix....

  • permalien Burganddal :
    1er juin 2013 @18h23   « »

    Je vais être très négatif et je vous demande pardon à tous. Je suis un homme âgé et les grands espoirs que j’avais dans l’humanité quand j’étais jeune, se sont irrémédiablement évanouis. Voici donc mon point de vue : ""IL N’Y AURA PLUS DE GUERRE DANS LE MONDE, QUAND IL N’Y AURA PLUS D’HOMES SUR TERRE""

  • permalien Burganddal :
    1er juin 2013 @18h39   « »

    J’aurais tant aimé continuer à avoir les pensées pures et simples, telles que celles de NADIRA ; mais je ne peut plus les avoir et je le regrette. Je le regrette car on est plus heureux, avec de si belles pensées.

  • permalien Shiv7 :
    2 juin 2013 @11h03   « »

    Burganddal

    Je vais être très négatif et je vous demande pardon à tous.

    En ce qui me concerne vous n’avez pas à demander pardon.., au contraire, ne pas céder au positivisme à tous crins, qui est un des dogmes modernes les plus tenace, est une forme d’espoir dans l’intelligence de l’homme..

    IL N’Y AURA PLUS DE GUERRE DANS LE MONDE, QUAND IL N’Y AURA PLUS D’HOMES SUR TERRE""

    Comme quoi les choses sont bien faîte, puisque l’homme à précisément construit une civilisation aptes à sa propre disparition..

    Je ne crois pas que la guerre soit le principal soucis, en effet croire que cette planète puisse devenir un paradis relève de l’utopie la plus dangereuse, car le mal et le bien sont parties prenantes et constitutives de ce monde comme le recto verso d’une pièce.
    Vouloir éradiquer le premier au profit du second ne fait que les confondre en une masse d’où il devient difficile de différencier le positif et le négatif. (la guerre de Syrie ainsi que nos guerres humanitaires sont exemplaires à cet égard)

    Le réel danger provient d’une part de cette confusion et d’autre part de l’énormité des moyens dont dispose l’humanité techno, la bombe atomique symbolise parfaitement ce double aspect des causes et moyens de notre potentielle fin.

    A autre chose, c’est au fond de la négativité que se trouve la positivité la plus inaltérable, car au fond du trou la seule possibilité qui reste, est de regarder en haut et ainsi de transcender la négativité en positivité.
    Les anciens avaient la sagesse de concevoir cette transcendance dans un arrière monde, ils étaient à cet égard certainement plus réaliste que nous..

    La morale de cette histoire est que finalement à trop vouloir, on perd tout..

  • permalien SERIFI :
    3 juin 2013 @12h02   « »

    "Retenez vos larmes"....

  • permalien W :
    6 juin 2013 @14h03   « »

    La vie est belle (santé vaut mieux que richesse )

  • permalien jacou974 :
    7 juin 2013 @10h33   « »

    Dire que c’est à Harvard qu’a été inventé ce napalm ! Honte aux Américains qui ont tant détruit le Vietnam.

  • permalien pascal :
    10 juin 2013 @18h14   « »

    Merci pour ce témoignage et cette histoire, qui montre la vie derrière une seule photo. La photo qui fait mal à tous ceux qui la regardent encore aujourd’hui. C’est injuste de bombarder des enfants.
    Et aujourd’hui l’enfant de la photo a grandi. La vie continue. La petite fille d’hier nous salue aujourd’hui, devenue mère. C’est possible.
    Pas pour tous ceux qui sont sous les bombes.
    Avec de la chance la vie continue. Merci de saluer notre chance à tous d’être en vie malgré tous ceux qui nous manquent.
    Merci à cette femme de nous montrer la suite de son histoire.
    Longue vie dans la paix la santé et le bonheur, à elle et à tous.
    Sans bombes le monde irait bien mieux.

  • permalien oiu :
    21 juin 2013 @20h55   « »
    c est nul votre blog

    ou vous chialez

  • permalien aloes :
    27 août 2013 @23h16   « »

    Belles images !

  • permalien phjulia :
    7 octobre @22h33   «

    Vous parlez des Américains comme responsables du bombardement.

    L’article d’Annick Cojean (que vous citez en bas de page) en attribue la responsabilité à une "bavure" (sic) de l’aviation du Sud Viet Nam.

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