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Point de vue

Le numérique se défend

par Clément Camar-Mercier, 19 juin 2013

En tant que chercheur en études cinématographiques, j’ai été vraiment malheureux en lisant « La pellicule absente ».

Ce n’est pas vraiment le fait d’apprendre que j’ai manqué ce qui semblait être le film de l’année, soit un court-métrage expérimental destiné à un public restreint d’intellectuels parisiens. Rassurez-vous, je n’étais pas non plus à Cannes, délocalisation d’un public tout autant parisien et tout aussi restreint.

Non, malheureux d’entendre encore ce débat sur le numérique au cinéma traité de manière si partielle.

Mais, au juste, de quoi parle-t-on ? De tournage numérique, d’effets spéciaux numériques ou de projection numérique ?

Le cinéma est un art essentiellement technique, c’est-à-dire qu’à l’origine il est lié à la machine. Si son essence est technique, alors son destin l’est aussi (1). Au temps de sa création, la caméra du cinématographe était un outil technique de pointe ; aujourd’hui les dernières caméras numériques sont aussi des outils techniques de pointe. Le cinéma ne se réduit pas à la pellicule, elle n’est qu’un support à l’image. Seule la reproduction du réel, pour le cinéma en prise de vue, compte. Le montage, le cadre, le découpage, les mouvements de caméra… Voilà le cinéma. Et le numérique ne lui enlève rien. La photo vient du grec « lumière », d’accord. Mais l’étymologie systématique, elle, est réductrice. Et qui a dit que la lumière ne pouvait pas être numérique ?

L’image de la pellicule est différente de l’image numérique, bien sûr. L’outil, le support n’est pas le même. La mort de la pellicule est un problème terrifiant, d’accord. Il faut encore pouvoir tourner en pellicule, c’est un choix artistique majeur. Mais il ne définit absolument pas le geste cinématographique essentiel. Et si vous tournez en pellicule, alors la projection doit se faire ensuite en pellicule pour que la composition picturale soit la plus respectueuse du travail artistique accompli.

Mais quand le réalisateur choisit consciencieusement de tourner son film en numérique, le projeter en pellicule est une aberration complète, aussi stupide que projeter un film argentique en numérique. Que ce soit la palme d’or de l’année dernière, Amour (2), ou le prix d’interprétation de cette année, Le Passé (3), pour ne citer qu’eux, ces films ont été tournés en numérique et ils devraient être projetés ainsi (4).

« À Cannes, impossible de voir un film-pellicule projeté tel quel. » Oui : le problème n’est donc pas que l’on projette en numérique à Cannes, ou ailleurs, le problème, c’est que l’on ne respecte pas le format, c’est tout. La logique du profit veut qu’équiper doublement les salles reviendrait bien trop cher, les écrans et les projecteurs ne sont pas les mêmes pour le numérique et l’argentique. Voilà ce qu’il faut attaquer ! Et arrêtons d’attaquer le numérique, qui vient naturellement au cinéma, et qui rejoint même son essence la plus profonde.

Et pour ce qui est de la retouche numérique regrettée par Spielberg pour E.T., soyons précis. Ça n’a encore une fois rien à voir avec le débat : il est question de retouches faites par l’intermédiaire d’effets spéciaux virtuels. Sur ordinateur, grâce à des logiciels, on créé des formes, des mouvements de caméra, des décors, des couleurs. Certes, c’est numérique. Mais du numérique sur de la pellicule, scannée, puis réimprimée. Prenons, par exemple, au hasard, un film que le public connaîtrait mieux que Song de Nathaniel Dorsky, comme Titanic (5) de James Cameron... Le film est tourné en pellicule mais il est gavé d’effets spéciaux numériques ! Rien à voir. Amour, lui, tourné en numérique, c’est-à-dire avec une caméra numérique, ne fait appel à aucun effet spécial. Quand on voit un film avec de la technologie numérique, disons des effets spéciaux (ou des images de synthèse), cela ne veut pas forcément dire que le film est tourné en numérique.

Et oui, The Dark Knight (6) est un film sur pellicule, Le Seigneur des anneaux (7) et Matrix (8) aussi. Quand Spielberg fait un mea culpa sur E.T., il ne le fait absolument pas sur les retouches numériques qu’il apporte à son film argentique – il vient de faire la même chose avec Jurassic Park (9) en le convertissant en 3D. Sous la pression des nouvelles normes de censure et des lobbies conservateurs américains, il a accepté de changer des dialogues ou de transformer les pistolets des adultes en talkie-walkie lors de la poursuite en vélo avec les enfants, sinon E.T. aurait été interdit au moins de 13 ans... Il a regretté de s’être soumis au système, et il a bien raison de le regretter (10). Et quand il regrette d’avoir retouché certains plans de l’extra-terrestre par souci de réalisme, il regrette d’avoir bafoué l’œuvre initiale, pas d’avoir utilisé l’outil numérique, appellation si vague. Plus vulgairement, on peut très bien projeter E.T. en pellicule, avec ses regrettées retouches. Nous voyons bien que la question ici, encore une fois, n’est pas celle dudit numérique.

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E.T. 1982 - 2002
Captures d’écran du blog Cin’ Edhec.

Allez, le numérique permet aux jeunes cinéastes de s’exprimer plus facilement, il ouvre le cinéma à des horizons nouveaux, il l’amène dans une nouvelle ère, il agrandit tous les champs de l’expérience cinématographique !

Le numérique permet l’Anglaise et le Duc (11) ou Inland Empire (12) comme il permet Avatar (13) ou Miami Vice (14). Les zéros et les un ne font pas que du malheur, ils ne détruisent pas, et même, ils peuvent changer la face du monde et méritent ainsi une véritable attention, plutôt que le mépris.

Où sont les cinéastes ? Partout, je vous l’assure, partout où il y a des films, et partout où il y a des spectateurs, surtout. En tout cas, le « véritable événement cinématographique » ne se tient pas dans ce débat.

Clément Camar-Mercier

Doctorant en études cinématographiques à l’Université Aix-Marseille I

(1) Sur cette question, se reporter au livre de Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, 2011 et à l’article d’André Bazin, « Ontologie de l’image photographique » (PDF) in Qu’est-ce que le cinéma, Cerf, coll. 7ème art, 1976.

(2) Amour, Michael Haneke, 2012.

(3) Le Passé, Asghar Farhadi, 2013.

(4) D’après les statistiques du CNC : « En 2012, la production cinématographique française est marquée par l’augmentation du nombre de films tournés en vidéo numérique (182 films, contre 150 en 2011). Ainsi, 87,1 % des films d’initiative française sont tournés en vidéo numérique en 2012, contre 72,5% en 2011. »

(5) Titanic, James Cameron, 1998.

(6) The Dark Knight, Christopher Nolan, 2008.

(7) The Lord of the Rings, Peter Jackson, 2001-2003.

(8) The Matrix, Lana et Andy Wachowski, 1999.

(9) Jurassic Park, Steven Spielberg, 1993, 2013 pour sa version 3D

(10) Steven Spielberg, en conférence de presse, Los Angeles, 2002 : « En ce qui me concerne, j’ai essayé de faire ça une fois et j’ai fini par le regretter. Pas en raison de la colère des fans, mais parce que je me suis déçu moi-même. J’étais trop sensible à certaines critiques à l’encontre d’E.T., émanant de groupes de parents lors de la sortie en 1982 et qui concernaient des dialogues comme “haleine de pénis” ou les plans sur les armes... » Extraits de l’interview tirés de « La retouche numérique des films — ou — de la chirurgie esthétique au cinéma » sur le blog Cin’ Edhec.

(11) L’Anglaise et le Duc, Eric Rohmer, 2001.

(12) Inland Empire, David Lynch, 2006.

(13) Avatar, James Cameron, 2009.

(14) Miami Vice, Michael Mann, 2006.

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