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Le Mali sur les Champs

Le défilé militaire du 14 juillet, sur les Champs Elysées, à Paris, comportera en ouverture une « séquence malienne » – genre triomphe à la romaine, et légions auréolées de leur victoire – avec en tête un détachement des forces armées maliennes, suivi par des contingents africains intervenus au Mali, et des unités françaises de l’opération Serval. Le gouvernement français, qui manque de motifs de réjouissance, ne cesse de capitaliser sur la réussite de son opération dans les sables du Mali …

par Philippe Leymarie, 28 juin 2013

« Grand succès », se pavane Laurent Fabius, alors que le Conseil de sécurité de l’ONU vient d’autoriser la création, à partir du 1er juillet, de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), que Paris considère comme sa seconde grande victoire.

Le ministre des affaires étrangères dressait mercredi dernier le bilan de l’opération française dans un des salons pesamment rococos du Quai d’Orsay, en compagnie de son collègue de la défense Jean-Yves Le Drian, devant une phalange de petits messieurs bien mis des cabinets : « La France peut être fière… La sécurité est assurée… L’intégrité territoriale du Mali est rétablie… Le drapeau national flotte partout… Un accord a été conclu avec les touaregs du MNLA… Des fonds ont été réunis pour relancer l’activité dans le pays… Une élection va avoir lieu… ».

Et de détailler :

 les huit millions de cartes d’identité électorale déjà imprimées – « par une firme française ! » – et en cours d’acheminement dans le pays, y compris au nord ;
 les vingt-cinq points de l’accord entre le gouvernement malien et le MNLA le 18 juin dernier, et déjà les premiers éléments militaires africains et maliens qui abordent Kidal ;
 les 3 milliards d’Euros de financement promis (dont 280 millions de la France à titre bilatéral, 580 de l’Union européenne – engagée dans la formation de plusieurs bataillons de l’armée malienne, etc.).

Ave, grand facilitateur

Avec le collègue de la défense, c’était un peu « Embrassons-nous, Folleville » : « Nos militaires ont été magnifiques … Nos deux maisons ont travaillé la main dans la main… », se félicite le maître du Quai. Le Drian, de son côté, en rajoute sur :

 la capacité des militaires français à traduire rapidement en opération les directives données par le pouvoir politique, et à « entrer en premier », avec un effet d’entraînement sur les Africains et les Européens (« C’est notre rôle d’initiateur, de facilitateur ») ;
 la chance de pouvoir disposer de forces aguerries, à la fois bien entraînées et courageuses (six morts, une trentaine de blessés), et d’une technologie avancée (« une armée moderne ») ;
 les « différentes familles de « terroristes » désorganisées, voire explosées », (avec notamment trois cent tonnes d’armes saisies), la seule véritable menace restant « la possibilité d’attentats-suicides » ;
 des effectifs militaires français (dont des forces « spéciales ») restant basés tout autour – à Ouagadougou (Burkina), N’Djamena (Tchad), Niamey (Niger) pour réagir en cas de besoin (mais le ministre refuse d’en préciser le niveau) ;
 le changement de mission et de patronyme pour l’opération qui succède à Serval au Mali : elle s’appellera « Désert », avec un effectif ramené à moins d’un millier d’hommes à la fin de l’année, et la mission d’une force d’action rapide articulée à la MINUSMA en cas de besoin (NDLR : selon le modèle « Licorne » en Côte d’Ivoire) ;
 le déploiement à partir du 1er juillet des casques bleus, dont le commandement a été confié au général major Jean-Bosco Kazura, un Rwandais ;
 la formation par la mission EUTM de l’Union européenne (NDLR : mais en fait assez largement française, là aussi) d’un premier bataillon de la nouvelle armée malienne, sur les quatre programmés.

Urgence et cohérence

Les militaires eux-mêmes sont ravis. Le général Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée de l’air, se félicitait – en marge du Salon aéronautique du Bourget, la semaine dernière – de ce que, sur le plan aérien, l’opération Serval ait été menée pour la première fois sous contrôle opérationnel entier de la France, à partir de son centre de commandement de Lyon, en coordination avec les moyens de sept pays alliés. Et qu’elle ait permis de mettre en œuvre en un temps record – « dans l’urgence et la cohérence » , a-t-il insisté – l’ensemble des savoir-faire de l’armée de l’air : frappes et appui de la chasse ; commandos ; parachutages ; prises d’assaut ; hélicoptères de combat ; transports de tous types, etc.

L’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major des armées, entendu par la commission de défense de l’Assemblée nationale, le 22 mai dernier, avait dévoilé pour la première fois les directives issues des conseils restreints de défense du début janvier : « Stopper l’offensive vers Bamako et ainsi préserver l’existence d’un Etat malien ; détruire – ce qui signifie en langage militaire neutraliser 60 % des forces ennemies – et désorganiser la nébuleuse terroriste ; aider au rétablissement de l’intégrité et l’unité territoriales du Mali ; enfin, rechercher les otages, les nôtres en particulier. »

Dommages collatéraux

Mission accomplie pour l’amiral, les militaires français ayant su, selon lui, relever une série de défis :

 Le temps, avec une offensive fulgurante, à une cadence extrêmement rapide : « Nous avons toujours conservé l’initiative sur l’adversaire ; nous avons pu reprendre leurs principaux points stratégiques avant la saison chaude, évitant ainsi l’enlisement que prédisaient certains ».
 L’espace : Bamako se trouve à quatre mille kilomètres de Paris ; le Mali est immense (la distance Bamako-Gao équivaut à un Paris-Brest, mais, sans voie ferrée ni autoroute et par plus de 40 degrés).
 Le climat : les combats de l’Adrar ont été livrés par une température de 45° ; chargé de trente kilos, chaque homme avait besoin de dix litres d’eau par jour ( soit 20 tonnes quotidiennes pour deux mille hommes, acheminées par deux avions C-130.) « Nos soldats ont tenu, non seulement parce qu’ils étaient bien entraînés, mais aussi parce que nous avons pu relever ce défi logistique ».
 Le tout avec des progrès notables dans l’intégration interarmées jusqu’à un niveau élémentaire (opérations combinées), un partage du renseignement « inter-agences » devenu plus fluide (« aussi bien entre les services français qu’avec les organismes des alliés »). Et un processus de ciblage plus efficace, avec « absence de dommages collatéraux » .

Souvenirs de « colo »

En fait, il n’y a pas tant de raisons de pavoiser.

 Cette équipée malienne était surtout une vaste opération de police, ou de commando, pour défaire des maquis dispersés de quelques centaines d’hommes au total, avec un seul affrontement réel (dans le massif des Ifoghas, près de la frontière algérienne, en avril). C’est bien sûr – même compte tenu de l’éloignement, du climat, etc. – à la mesure des moyens et de capacités de l’armée française, forte de ses traditions africaines (souvenir de la « colo »), et aguerrie par ses dernières dix années de crapahutage en Afghanistan !
 Pour enlever le morceau, il a pourtant fallu compter sur les Européens (qui ont assuré un tiers du transport stratégique et tactique de fret), et sur les Américains (qui ont fourni la moitié des capacités de ravitaillement aérien, et une bonne part du renseignement). L’armée française a un déficit criant en matière d’hélicoptères de manœuvre, de drones, de transport tactique, etc.
 En fait, l’opération a mis en relief le relatif isolement de Paris, la défection de la plupart des ses partenaires européens (1) ayant renvoyé à l’habituel schéma de la France « gendarme de l’Afrique », même si on peut soutenir aussi qu’en prenant sur elle de conduire le « nettoyage » du nord du Mali, et en entraînant à sa suite les Etats africains de la région, puis l’ONU, la France a exécuté une tâche de salut public (2).
 Tout cela illustrant les limites de la « mutualisation » des capacités européennes, souvent présentée comme la solution pour pallier le manque de ressources des armées nationales, mais qui – l’opération au Mali vient encore de le prouver – ne peut concerner que des moyens non susceptibles d’être engagés dans des combats, afin d’éviter qu’il y ait des règles d’engagement contradictoires, de multiples chaînes de commandement qui rendraient l’action dangereuse, voire impossible.

Priorité aux civils

En outre, alors que l’amiral Guillaud s’est félicité, devant la commission de défense le 22 mai dernier – comme il l’avait fait à propos de l’opération Harmattan de 2011 –, que « le processus décisionnel politico-militaire français ait été aussi réactif, grâce à une chaîne aussi courte que possible », gage de réussite d’une opération, la conduite de l’offensive au Mali a donné lieu en coulisse à une « gueguerre », cette fois entre Le Drian et « ses » militaires, qui prenaient trop leurs aises à son gré.

Jean-Dominique Merchet, dans son blog « Secret défense »,
rapporte que « lors du Mali, Jean-Yves Le Drian a ainsi appelé directement François Hollande pour lui demander que le général Puga, chef d’état-major particulier, cesse de donner des ordres directs au général Castres (sous-chef ops) par-dessus la tête du ministre et du Cema. C’est à partir de ce moment là que des réunions quotidiennes ont réuni les grands chefs dans le bureau du directeur de cabinet du ministre. Selon le vieux principe de Cicéron : “Cedant arma togae”, les armes cèdent à la toge – c’est-à-dire que les militaires obéissent aux civils ». En application de ce retour aux bons vieux principes, les directions des ressources humaines et des affaires internationales devraient échapper désormais à l’état-major général, et dépendre directement du ministre civil.

Pour les uns et les autres, en tout cas, la suite est évidente : « La sécurité de l’Europe se joue au Sahel », répète Le Drian. Maintenant, « il faut penser Sahel », renchérit Guillaud, pour qui « nous devons et pouvons faire prospérer la forte capacité d’influence que la France conserve en Afrique ». Tandis que Fabius, qui met l’accent sur la reconstruction du Mali et le renforcement de la sécurité chez ses voisins, assure qu’« après avoir contribué à remporter la guerre, la France doit gagner la paix ».

Tous pointent aujourd’hui le « danger libyen », et se prétendent « attentifs ». Mais, pour le coup, paraissent bien désarmés…

Philippe Leymarie

(1) Aucun pays européen n’a envoyé de troupes au sol.

(2) On en trouve un indice, par exemple, dans les propos du président sénégalais Macky Sall, qui vient de reçevoir Barack Obama à Dakar. Et qui ne cesse de déclarer sa flamme à Paris, après l’équipée malienne : « Je ne remercierai jamais assez la France pour son engagement en faveur du Mali… Grâce à Dieu et à cette intervention, cet appareil terroriste, qui devait déstabiliser toute la zone sahélienne, a été déréglé… Je récuse le terme « imposer » à propos de la tenue de l’élection présidentielle au Mali… », confiait-il au JDD, le 23 juin dernier. L’insistance mise par les dirigeants français, notamment MM. Hollande et Fabius, à exiger de l’exécutif transitoire malien qu’il organise une élection présidentielle le 28 juillet prochain, avait été considérée par certains comme une pression excessive, ramenant aux pratiques de la « Françafrique ».

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