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Les admirateurs du coup de force grec

L’interruption brutale des programmes de la radio-télévision publique grecque ERT s’inscrit dans une bataille idéologique menée contre le coût du service public de l’audiovisuel en Europe. En France, certains partisans zélés d’un libéralisme effréné remettent déjà en cause le droit à une télévision publique.

par Marie Bénilde, 6 juillet 2013

La fermeture sans préavis de la radio-télévision grecque Ellinikí Radiofonía Tileórasi (ERT), le 11 juin, a entrainé le limogeage de 2 650 salariés, l’extinction d’émetteurs assurant une obligation de continuité du service public et la fin d’une information audiovisuelle indépendante d’intérêts privés. Elle a aussi exacerbé les mécontentements populaires, en cédant à la pression des bailleurs de fonds de la Troïka — FMI, Commission européenne, Banque centrale européenne — qui exigeaient au minimum 2 000 suppressions d’emplois publics avant la fin juin.

Un nouveau groupe, Nerit SA

Malgré l’injonction du conseil d’Etat grec de reprendre le cours des émissions, au moins de façon temporaire avant la création d’une nouvelle société, ERT n’est plus visible sur les ondes hertziennes depuis près d’un mois. Ses salariés ont découvert l’autogestion en produisant bénévolement sur Internet cinq bulletins d’informations et plusieurs émissions depuis le siège de l’ERT, dans la banlieue nord d’Athènes, qu’ils occupent illégalement. Les journalistes ont reçu leur lettre de licenciement mais les représentants du personnel refusent de valider l’accord politique entre les deux partis de la coalition gouvernementale : il prévoit de réemployer 2 000 salariés qui renonceraient à leur convention collective dans une nouvelle entité, Nerit SA, au capital de 5 millions d’euros, sous la triple tutelle des ministères des finances, de la culture et de l’audiovisuel public.

Si le gouvernement de coalition de M. Antony Samaras menace toujours d’éclater, il sait qu’il peut partir avec le sentiment d’avoir rempli son office : permettre au groupe de télévisions publiques de passer sous dépendance du consortium Digea, qui regroupe les chaînes privées contrôlées par les magnats de la finance grecque. C’est en effet par l’intermédiaire de cet opérateur de bouquet hertzien qu’ERT devra passer pour obtenir, demain, des fréquences numériques.

On connaît les reproches formulés par le gouvernement : manque de transparence, gabegie, mauvaise gestion… Selon le premier ministre Antony Samaras, les cinq chaînes de télévision et les radios du groupe coûtaient trop cher : 300 millions d’euros par an pour un taux d’audience inférieur à 4 %. Ces allégations, qui s’appuient sur les faibles audiences de la seule chaîne NET — le service public totalisant tout de même près de 15 % de l’audience totale de la télévision en 2012 —, visent principalement le recours à une certaine forme de clientélisme de la part des partis au pouvoir dans le recrutement des journalistes. Depuis son entrée en fonction, il y a un an, le gouvernement Samaras ne fait pas exception à la règle. L’Humanité (18 juin) a en effet compté « 13 conseillers spéciaux et 17 personnels à fonction spéciale » nommés par ses soins. Au total, ce type de postes représenterait près de la moitié de la masse salariale des 680 journalistes employés, grâce à une rémunération double.

Si l’interruption brutale des programmes et le limogeage des salariés de la société ont suscité de nombreuses réactions de désapprobation de la part d’institutions européennes, depuis l’Union européenne de radiodiffusion (UER) jusqu’à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), notons que la Commission européenne dirigée par M. Jose Manuel Barroso — qui juge « réactionnaire » la défense de l’exception culturelle — s’est bien gardée d’intervenir. Il est vrai que le Conseil européen des ministres des finances du 8 novembre 2011 avait désigné l’ERT comme l’une des cibles potentielles de restructuration ou de fermeture à envisager s’agissant des entreprises publiques grecques. Même si la position de la Commission était d’arriver à des « effectifs considérablement réduits » plutôt qu’à une fermeture pure et simple, [comme le soutient le journaliste de Libération Jean Quatremer (17 juin), il n’en reste pas moins que le but recherché était bien de supprimer une part « considérable » d’emplois au sein de l’entreprise audiovisuelle publique.

De l’UMP à L’Express

Du côté des médias français, si les réactions ont été globalement hostiles à la décision de l’exécutif grec, quelques voix se sont fait entendre pour sinon saluer le putsch médiatique, au moins en appeler à une profonde remise en cause des acquis. « Et si on fermait France Télévisions ? » interrogeait dès le 13 juin L’Opinion, le nouveau quotidien de M. Nicolas Beytout qui, tout en estimant peu probable un scénario comparable — qui nécessiterait une loi — affirmait que « le débat sur le coût et l’organisation de l’audiovisuel public est bien réel ».

De son côté, M. David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP chargé des médias, n’a pas hésité à écrire sur son compte Twitter : « Quand on voit le coût et la médiocre qualité des programmes de France TV, on pourrait espérer que le gouvernement fasse comme en Grèce ». Un commentaire qui tombait mal le jour où France 2 diffusait un numéro de Cash Investigation consacré aux paradis fiscaux qui a réuni 3,6 millions de téléspectateurs en première partie de soirée et 14,7 % de l’audience. Quelques jours plus tard, le jeune responsable de l’opposition était sans doute plus modéré quand il s’en prenait à France Inter pour qui « la sélection des stagiaires, journalistes se fait un peu (sic) sur critère politique ». Ce n’est pas tout à fait la « radio bolcho » de Marine Le Pen, mais ça y ressemble.

Renaud Revel, rédacteur en chef à L’Express, est plus catégorique. Pour lui, avec le coup de force grec, la question du bien fondé d’un groupe audiovisuel public en France est désormais sur la table : « Car si cette décision peut apparaître surréaliste aux yeux d’un microcosme médiatico-culturel, l’état de santé flageolant de ces entreprises aux effectifs pléthoriques — en Grèce, comme en France —, oblige en effet à se poser la question : a-t-on réellement besoin d’un groupe de chaînes publiques aux audiences déclinantes quand à l’heure d’Internet, de la TNT et des chaînes du câble et du satellite, les téléspectateurs désertent les chaînes dont-ils ne comprennent plus tout à fait la fonction et la signification ? », écrivait-il sur son blog de L’Express le 12 juin dernier.

Pour en appeler à une restructuration profonde de France Télévisions, il est de bon ton de s’interroger sur la pertinence de France 4, chaîne tournée vers les jeunes et qui peine à trouver son identité après avoir fabriqué une grande part de son image avec un animateur populiste aujourd’hui dans le privé, Cyril Hanouna. Ne serait-ce pas là une chaîne de trop ?, se demande-t-on en haut lieu. Il importe aussi d’appeler à une réforme de France 3, dont les effectifs sont jugés trop lourds et qu’il conviendrait de rapprocher des collectivités locales ou de la presse quotidienne régionale.

Selon Marc Baudriller et Jean-Baptiste Diebold, journalistes à Challenges, pour dénoncer « l’incroyable gabegie qui mine France Télévision » (sic), il faut cependant regarder plus loin : « C’est peut-être la chaloupe de l’outre-mer qui est la plus chargée, écrivaient-ils en février. Derrière France O, une édition nationale et neuf régions qui fonctionnent sur le modèle de France 3. La dolce vita en plus. “Ici, n’importe quel gars au placard touche le salaire de David Pujadas”, lance une journaliste qui préfère rester anonyme, car le monde du journalisme insulaire est petit ». Si petit, en effet, que passent totalement inaperçus ces prétendus placards qui seraient rémunérés 18 000 euros par mois (le salaire du présentateur vedette de France 2).

Vers des réductions d’effectifs

Tout le monde le sait, la prochaine offensive du mandat de François Hollande portera sur la réduction des dépenses publiques. Le président de France Télévisions, Rémy Pflimlin, donne des gages dès à présent : annonce d’un plan de départs volontaires portant sur 650 emplois nets afin de ramener les effectifs du groupe de 10 400 salariés à 9 750, mise en place d’un système d’augmentations salariales au mérite, fusion programmée des rédactions nationales de France 2 et France 3, fermeture d’émissions culturelles (Taratata, Le Cercle de minuit…)… Cela sera-t-il suffisant ou faudra-t-il aller plus loin ? Et ce, malgré la décision inattendue de la Cour de justice européenne, le 27 juin, de valider le financement de France Télévisions par la taxe dite « Copé » sur les opérateurs télécoms ?

Le fait est que les grands services publics de l’audiovisuel en Europe ont souvent été la cible de gouvernements libéraux ou socio-démocrates. En 2006, sous le gouvernement de M. Jose Luis Rodriguez Zapatero, la RTVE, radio-télévision espagnole, a ainsi supprimé 3 100 postes, soit 39 % de ses effectifs. Un an plus tard, la BBC, dans la Grande Bretagne de M. Antony Blair, décidait de couper 2 800 postes, soit 12 % de ses 23 000 employés (dont le quart des emplois de la chaîne internationale BBC World). En Allemagne, la masse salariale de la ZDF a baissé de 15 à 20 % en quinze ans tandis que la Raï a été laissée dans un état de délabrement matériel et financier pendant les années de pouvoir de M. Silvio Berlusconi. A Radio France Internationale, enfin, sous le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy, un plan de départs a entraîné 206 suppressions d’emplois en 2009, soit un cinquième des effectifs, et la disparition de six rédactions en langues étrangères. Au printemps 2012, il fallait encore compter avec 136 départs au sein de l’Audiovisuel extérieur de la France (AEF), dont 80 à RFI.

La roue de l’infortune va-t-elle se tourner maintenant vers la radio-télévision française ? Commencera-t-on par supprimer, par exemple, la diffusion hertzienne du Mouv’, cette station jeune de Radio France, qui ne décolle pas en audience faute de choix stratégiques intelligents de ses différents patrons ? Ses salariés le craignent. S’il est peu probable qu’un coup d’Etat médiatique à la grecque vienne à bout d’un de ces bastions du syndicalisme qu’est l’audiovisuel public français, les esprits se préparent déjà, lentement mais sûrement, à de multiples formes de renoncement.

Marie Bénilde

Lire « Le groupe France Télévisions menacé d’asphyxie ? », par Fernando Malverde, Acrimed, 28 juin 2013.

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