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Faire des Grecs des sauvages comme les autres

par Alain Gresh, 9 juillet 2013

La Grèce, surtout celle de l’Antiquité, peut paraître très éloignée des préoccupations de ce blog et des débats qui s’y déroulent. Pourtant, à plusieurs reprises, la Grèce a croisé les chemins de ce blog, parce qu’elle est présentée comme l’opposée de l’Orient. C’est grâce à elle que nous serions exceptionnels, que nous serions fondamentalement différents des autres civilisations, notamment celle de l’islam.

Plusieurs arguments reviennent en boucle :

  • la Grèce aurait inventé la démocratie ;
  • elle serait la preuve des « racines chrétiennes de l’Europe », d’une continuité ininterrompue qui expliquerait (et justifierait) « notre » supériorité occidentale ;

Que les meilleurs spécialistes de l’Antiquité aient réfuté ces fadaises ne les empêchent pas d’avoir souvent cours. J’ai déjà cité la préface de Marcel Detienne à son livre Les Grecs et nous (Perrin) (lire « 300, la bataille des Thermopyles, Hollywood et le choc des civilisations ») :

« Que “notre histoire commence avec les Grecs”, voilà, écrivait Lavisse dans ses Instructions, ce qu’il faut apprendre aux élèves des écoles secondaires, et sans qu’ils s’en aperçoivent. Notre histoire commence avec les Grecs qui ont inventé la liberté et la démocratie, qui nous ont apporté le Beau et le goût de l’Universel. Nous sommes les héritiers de la seule civilisation qui ait offert au monde “l’expression parfaite et comme idéale de la liberté”. Voilà pourquoi notre histoire doit commencer avec les Grecs. A cette première croyance est venue s’en ajouter une autre, aussi forte que la première : “Les Grecs ne sont pas comme les autres.” Comment d’ailleurs le pourraient-ils alors qu’ils sont au commencement de notre Histoire ? Deux propositions essentielles pour une mythologie nationale qui fait le plein des humanistes traditionnels et des historiens férus de nation. »

Florence Dupont est l’une des plus grandes spécialistes vivantes de l’Antiquité. Elle a écrit un texte critique de la série Rome dans Le Monde diplomatique (« “Rome” ton univers impitoyable... », avril 2007). Ainsi qu’un livre jubilatoire, Homère et Dallas (Hachette, 1991), comparaison iconoclaste entre le grand poète grec et la série américaine.

Un entretien paru dans Le Monde (5 juillet 2013), et intitulé « Faire des Grecs des sauvages comme les autres », revient sur la démarche d’historienne et de latiniste de l’auteure, ainsi que sur son dernier livre L’Antiquité, territoire des écarts, (Albin Michel, 2013) :

« Ce qu’elle déteste par-dessus tout, écrit le journaliste du Monde, c’est que l’on projette sur l’Antiquité des conceptions modernes. “C’est grave, affirme-t-elle, parce que cela réintroduit l’idée que la modernité occidentale était présente dans l’Antiquité et entretient le mirage que nous, les Occidentaux, sommes porteurs d’une civilisation qui est devenue la civilisation mondiale”. (...) Son programme, confie-t-elle, consisterait plutôt à “faire des Grecs des sauvages comme les autres”. (...)

Pour Florence Dupont, la civilisation antique ne forme jamais un bloc. Du reste, la notion et le mot de “Grèce” ne sont-ils pas une invention romaine ? “Certes, il y a des comportements majoritaires mais ceux-ci ne constituent pas une norme figée.” C’est pourquoi l’usage que des philosophes, y compris les plus contemporains, font de l’Antiquité l’horripile. On ne saurait, comme Jacques Derrida, se référer à l’hospitalité au sens de Platon comme à un antidote aux manquements à l’intégration de l’étranger dans les sociétés modernes. “Dans la pratique de l’hospitalité grecque, souligne-t-elle, tout est fait pour que l’accueil de l’étranger soit une période exceptionnelle : de fait elle dure rarement plus de trois jours.” La démocratie athénienne n’était pas démocratique, “non pas parce qu’il y avait des esclaves, précise-t-elle, mais parce qu’elle ne connaissait aucune des valeurs qui fondent notre démocratie” ».

Et Florence Dupont de conclure :

« Si l’on dit que la démocratie grecque n’est pas la démocratie au sens où nous l’entendons, cela nous permet de repenser à ce que nous entendons par démocratie. »

Alain Gresh

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