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Armées égyptienne et américaine

Des amis de trente ans

En dépit du massacre, lundi au Caire, par des soldats, d’une cinquantaine de sympathisants des Frères musulmans, l’aide financière américaine à l’armée égyptienne ne sera ni suspendue, ni réduite. « Nous estimons que cela ne serait pas dans nos intérêts », a déclaré à la presse le porte-parole de la Maison Blanche. La proximité entre les états-majors des armées des deux pays, qui remonte à trente-quatre ans, n’est pas seulement financière. « Nous avons une relation suffisamment étroite pour qu’ils écoutent », vient de reconnaître le général Martin Dempsey, le commandant suprême des forces armées américaines…

par Philippe Leymarie, 10 juillet 2013

Depuis 1979, selon le Service de recherche du Congrès (CRS), 68 milliards de dollars ont été versés par Washington au titre de l’aide militaire bilatérale (dont l’Egypte est le deuxième bénéficiaire au monde, derrière Israël). Cet apport annuel – actuellement, 1,3 milliard – couvre les quatre cinquièmes des dépenses d’équipement de l’armée égyptienne, et près du tiers de l’ensemble de son budget, selon le CRS.

La formation d’officiers égyptiens dans les écoles américaines est un autre levier utilisé par Washington, explique La Tribune de Genève du 9 juillet : l’homme fort du Caire, le général Abdel Fattah al-Sissi, et le chef d’état-major de l’armée, Sedki Sobhi, ont passé chacun un an à l’US Army War College. Le journal cite Stephen Gerras, ex-professeur du général al-Sissi, qui observe que « les deux plus hauts responsables militaires en Egypte en ce moment ont des liens avec l’armée américaine ». Au total, une centaine d’officiers sont envoyés chaque année dans les diverses écoles militaires américaines. Entre 2000 et 2009, ils ont ainsi été plus de 1150, soit 2,5% du corps des officiers égyptiens, à les avoir fréquentées.

En principe, en vertu de la loi américaine, l’aide ne peut être accordée à un pays victime d’un coup d’Etat ou d’un putsch reconnu comme tel. En 2011, le Congrès avait adopté un additif exigeant que l’aide militaire à l’Egypte soit spécifiquement conditionnée au respect des droits humains, tout en donnant au département d’Etat (à l’époque, Mme Hillary Clinton) la possibilité de demander d’éventuelles exonérations liées à la « sécurité nationale des Etats-Unis ».

Ni intention, ni désir

Le sénateur Patrick Leahy (démocrate), président de la sous-commission chargée du contrôle de l’aide américaine à l’étranger, qui est partisan depuis plus d’un an d’une suspension de cette subvention, souhaite que cette aide soit réexaminée au vu des derniers événements. Le critère considéré en priorité par la sous-commission est celui de la participation de l’armée à la gouvernance : les chefs militaires auraient assuré à leurs interlocuteurs américains n’en avoir « ni l’intention, ni le désir », mais le sénateur Leahy en veut la preuve. « En attendant, ajoute-t-il, notre droit est clair : l’aide américaine est suspendue lorsqu’un gouvernement démocratiquement élu est déposé par un coup d’Etat ou un décret militaire. »

C’est une des raisons pour lesquelles, depuis le 1er juillet, l’administration américaine évite soigneusement de prononcer le mot même de « coup d’Etat » : après s’être déclaré « profondément inquiet », Washington a appelé l’armée égyptienne à faire preuve du « maximum de retenue », et souhaité que le pouvoir soit transmis « dès que possible » à un gouvernement civil.

Colonne vertébrale

Mais le gouvernement américain n’a pas exigé le retour à son poste de Mohamed Morsi, le premier président égyptien élu démocratiquement depuis la « révolution » de 2011, avec lequel il avait conclu une forme de compromis. C’est si vrai que l’ambassadrice américaine au Caire, Mme Anne Patterson, accusée de soutenir le président issu des Frères musulmans, a été conspuée par les manifestants de la place Tahrir. Au même moment, les islamistes reprochaient au président Obama d’avoir donné un « feu vert » au coup de force des militaires (1).

L’administration américaine se retrouve devant un choix aussi délicat qu’en 2009, avec la crise politique au Honduras : elle avait évoqué un coup d’Etat, mais adouci rapidement le propos, pour éviter de déclencher un processus automatique de suspension de toutes les aides.

Cette aide à l’armée égyptienne, en vigueur depuis la signature des accords de Camp David, en 1978, est considérée à Washington non pas comme un cadeau, mais comme un moyen de servir les intérêts américains, et ceux de son plus proche allié dans la région, Israël.

Il s’agit de conforter la paix égypto-israélienne, en soutenant une armée qui reste la colonne vertébrale de la nation égyptienne, et un Etat-clé du monde arabe, le plus prestigieux, le plus peuplé, mais aussi le plus fragile : la déstabilisation de la Libye, la menace soudanaise sur les eaux du Nil, les tensions à Gaza et au Sinaï, et donc le front politique intérieur, agité de soubresauts depuis janvier 2011. Accessoirement, si l’on peut dire, une Egypte compréhensive à l’égard du monde occidental se montrera plus « raisonnable » à propos des garanties de sécurité à accorder à Israël, ou du libre accès au Canal de Suez, passage stratégique s’il en est, notamment pour les flottes américaines.

Parité militaire

Mais les partisans d’une suspension de l’aide à l’Egypte, convaincus qu’elle n’a pas tenu ses promesses, font valoir :

 qu’elle n’a pas empêché la déposition du maréchal Moubarak, ni l’instauration à titre intérimaire d’un régime néo-militaire coupable de nombreuses exactions durant dix huit mois, puis l’élection d’un président et d’une assemblée à dominante islamiste ;

 et que les difficultés auxquelles l’armée égyptienne doit faire face simultanément l’incitent peu à tenter une aventure guerrière en direction d’Israël, même si – pour les militaires du Caire – ce pays reste un ennemi avec lequel ils rêvent d’atteindre la parité militaire (2), et même si l’opinion égyptienne en général, et les Frères musulmans en particulier, ont peu goûté le « partenariat stratégique » instauré avec Israël au temps du président Moubarak.

Son propre maître

Officiellement, les Etats-Unis « ne sont alignés ou ne soutiennent aucun parti politique ni groupe égyptien particulier », comme l’a encore répété début juillet le président américain Barack Obama. Ils avaient surtout choisi, étant donné les enjeux stratégiques de la crise en Egypte, de s’accommoder en surface de l’élection de Mohamed Morsi.

 Le secrétaire américain à la défense Léon Panetta était venu rencontrer le nouveau président dès juillet 2012, quelques jours après son élection : « J’ai été convaincu que le président Morsi est son propre maître ; qu’il est le président de tous les Egyptiens, et qu’il s’est véritablement engagé à mettre en place les réformes démocratiques ici en Egypte », avait alors déclaré l’ex-directeur de la CIA.

 Au printemps 2012, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton avait certifié au Congrès que « l’Egypte remplit ses obligations aux termes du traité de paix avec Israël », ouvrant la voie à une reprise de l’aide militaire américaine (l’aide économique, de 250 millions de dollars, n’ayant jamais vraiment été remise en question).

 En février 2013, Léon Panetta avait laissé entendre à son homologue égyptien que l’assistance militaire ne serait pas remise en cause, afin que l’armée égyptienne se modernise et se dote de capacités nouvelles « pour diriger ses forces à l’atteinte des objectifs communs en matière de sécurité ».

 et en mai, John Kerry, nouveau chef du département d’Etat, avait approuvé le versement de l’aide militaire pour l’année 2013 : devant les sénateurs, il avait fait valoir que cette aide annuelle est « le meilleur investissement que l’Amérique ait réalisé dans la région ».

Notre sécurité nationale

Il est vrai que la moitié de la somme versée par Washington doit obligatoirement être dépensée dans l’achat d’équipement américain. Ainsi les forces armées égyptiennes, longtemps dépendantes de Moscou – au temps de l’Union soviétique –, sont désormais dotées de 777 chars Abrams M-1
ou de 220 chasseurs F-16 américains.

Israël, si l’on en croit plusieurs médias de ce pays, dont la radio publique, aurait pressé les États-Unis ces derniers jours… de ne pas geler l’aide militaire au Caire, dans la mesure où l’armée égyptienne disposerait de moins de moyens pour assurer la sécurité dans le Sinaï (où on signale une recrudescence d’activités des mouvements islamistes radicaux). Les responsables israéliens ont également exprimé la crainte que la suspension de l’aide américaine puisse remettre en cause le traité de paix israélo-égyptien conclu en 1979.

Il est vrai qu’Israël, premier récipiendaire de l’aide militaire américaine dans le monde, est assuré d’une manne annuelle de 3 milliards de dollars, et doit également bénéficier prochainement d’un financement supplémentaire de près d’un milliard (947 millions de dollars) pour ses programmes de défense antimissile et anti-roquettes (3) « Dôme de fer » (Iron Dome), « Fronde de David » (David’s Sling) et « Flèche » (Arrow) à partir de l’année prochaine. Pour le député américain Steve Rothman, membre du sous-comité de la défense à la Chambre des représentants, ce geste démontre « l’importance vitale de ces systèmes de défense pour notre sécurité nationale ».

Philippe Leymarie

(1) Corinne Lesnes, « L’embarras du président Barack Obama », Le Monde du 5 juillet 2013.

(2) La coopération américaine en matière militaire avec les pays de la région veille soigneusement à maintenir un degré d’avance pour les forces israéliennes.

(3) Lire Laurent Checola et Edouard Pflimlin, « Israël se replie derrière un bouclier antimissile, Le Monde diplomatique, juin 2011.

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