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Le temps d’un été, Copi libère « Libé »

par Thibaud Croisy, 14 juillet 2013

Alors que France Culture consacre un hommage à Copi et fait entendre les témoignages de ceux qui l’ont fréquenté ou qui se passionnent pour son œuvre (1), il existe un épisode de sa vie resté trop méconnu et qui mérite grandement que l’on s’y intéresse. Ce feuilleton commence au début de l’été, en juin 1979, lorsque Libération accueille l’exilé argentin connu pour ses dessins, ses récits et ses pièces de théâtre. À l’époque, le quotidien ne ressemblait pas exactement à celui que l’on trouve en kiosques aujourd’hui : il en était à ses débuts, ne connaissait ni publicité ni actionnaire extérieur et tolérait en son sein de nombreuses formes de détournements. C’est par cette pratique que s’était notamment illustré Bazooka, le gang de graphistes punk qui, selon la formule de Serge July, avait « [foutu] la merde » en gangrénant Libé de sa « lèpre graphique » (2). Quand Copi arrive dans les bureaux de la rue de Lorraine, il invente pour le journal un personnage sur mesure qui répond au doux nom de Libérett’. Sa naissance est annoncée en grande pompe, à la une, et puisque Libé est un journal engagé, le faire-part précise que cette nouvelle créature sera « une femme debout », militante, rebelle — tout l’inverse de la « femme assise » qu’il dessinait auparavant dans Le Nouvel Obs et qui ne daignait jamais se lever de sa chaise. Signe ultime de cette émancipation, « Libérett’ a une bite : c’est une vraie femme d’aujourd’hui » (3). Quelque temps plus tôt, Libé avait engagé Hélène Hazéra, la première journaliste trans, et la trouvaille de Copi était à la fois une manière de lui faire un clin d’œil (douteux) et de lui emboîter le pas : après elle, voilà que débarquait Libérett’, trop contente de s’autoproclamer « premier personnage transexuel de la bande dessinée » (4).

Un trublion « con comme une bite »

Affublée d’une poitrine généreuse et d’un sexe d’homme, la petite mascotte déambule tout l’été dans le plus simple appareil entre les reportages, les brèves et les mots croisés. Son principe de fabrication est simple : chaque jour, Copi se rend dans les salles de montage, une bouteille de vin blanc à la main, un crayon dans l’autre, et commente l’actualité en intervenant directement sur les articles. Entre deux colonnes ou sur le coin d’une page, il griffonne Libérett’, la fait surgir là où on ne l’attend pas et lui offre même parfois une tribune à côté des gros titres.

Lâché dans l’arène, la trans décomplexée s’intéresse à tout mais uniquement à travers le prisme du sexe et de ses pulsions. Tous les sujets sont donc l’occasion d’une blague impertinente, provocatrice, voire franchement graveleuse. Par exemple, à l’heure où le ministre de l’intérieur défend un projet de loi pour faciliter l’expulsion des étrangers, Libérett’, jambes écartées, bite à l’air, s’en offusque aussitôt : « Mais si on les chasse qui va nous baiser ? », s’écrie-t-elle. Très vite, elle jette son dévolu sur les boat-people qui occupent alors une grande place dans le champ médiatique. Un jour, elle offre un bol de riz à un réfugié affamé et s’amuse de voir que « ça le fait bander » ; un autre, elle se masturbe à côté d’un article en regrettant qu’il n’y ait toujours pas de « cas de cannibalisme » dans les bateaux ; plus tard, elle dresse une conclusion résignée sur le sort des réfugiés vietnamiens en expliquant aux lecteurs qu’aucun pays « n’en veut parce qu’ils ont des petites bites ». Potaches, répétitifs, volontiers agaçants, les dessins de Copi font des ravages en raison de leur gratuité : en quelques coups de crayon, ils parviennent à désamorcer la gravité de l’information, quitte à en ruiner complètement le contenu et à lui faire perdre tout son sens.

Mais Libérett’ ne se contente pas de parler : elle baise. L’actualité lui fournit son lot de partenaires quotidiens (Pape, chômeurs, Palestiniens, etc.) et elle se livre avec eux à toutes les pratiques : exhibitionnisme, masturbation, fellation, sodomie, zoophilie, nécrophilie... Obsédée sexuelle notoire, débauchée et fière de l’être, elle est une sorte de personnage de Sade propulsée dans les conflits du vingtième siècle. Dès lors, il n’est guère étonnant de la voir assouvir son goût du vice en squattant les pages des petites annonces, largement ouvertes aux homosexuels et aux prisonniers. Là, Copi dessine avec une liberté de ton ultra-provocatrice et pulvérise régulièrement l’illusion de l’annonce amoureuse qui, selon lui, n’attire jamais l’âme sœur mais plutôt un « nain sadique » ou un « nazi maso ». « Lecteurs, écrit-il comme pour lui-même, qu’est-ce que je les plains »... Jour après jour, il customise ces pages, les recouvre de slogans indécents et de dessins paillards, comme autant de graffitis qui orneraient le mur d’une pissotière mal famée. Pour le 14 juillet, il n’hésite pas à s’adresser directement aux détenus, leur dessine des cœurs et leur assure que « toutes les Libérett’ de Paris pensent à [eux] ». Sous son crayon, le démon priapique les fait saliver en leur donnant rendez-vous à la sortie : « On vous attend montés à bloc ! »

Libérett’ kamikaze

Le journal a beau être libertaire, cette épidémie est loin de faire l’unanimité et de nombreux lecteurs expriment leur indignation, leur exaspération, voire même leur dégoût devant tant d’« horreurs » quotidiennes. Deux dessins font particulièrement scandale. Le premier se moque de la libération d’Ahmed Ben Bella qui, selon la légende de Copi, « bande toujours », ce que Libérett’ vérifie en goûtant à son organe défraichi : « Ça sent le moisi ! », dit-elle. Quant au second, c’est une petite bombe d’humour noir lâchée entre deux annonces de taulards et qui représente un détenu désœuvré ayant mis fin à ses jours. Au-dessus, un funeste mot d’ordre : « Pendez-vous en pensant à elle ! ». Suite à la levée de boucliers que ces dessins suscitent, Libération publie les courriers de lecteurs outragés qui s’insurgent de voir leur journal envahi par ces « chiures de mouche à merde » (5) et implorent la rédaction de faire cesser le carnage dans les plus brefs délais. La figure du transexuel gêne, irrite et contrevient tellement aux bonnes mœurs que certains lecteurs avouent qu’ils n’osent plus feuilleter leur journal dans les lieux publics ni même le prêter à leur entourage le plus proche. Maîtresse dans l’art de la surenchère, Libérett’ leur fait redouter le pire : elle leur présente sa sœur...

Bientôt pourtant, la grogne gagne une partie de la rédaction qui digère mal le mélange des genres et la crainte permanente de voir ses articles piratés. Aussi, au moins d’août, les dessins de Copi se font de plus en plus rares et c’est très discrètement que Libérett’ fait ses adieux au public, dans une vignette qui annonce une « fin de mois difficile » (6). Disparues prématurément, ces facéties barbares n’étaient sans doute pas destinées à durer : elles visaient plutôt à repousser les limites, transgresser les tabous, libérer les représentations sexuelles et imposer une indigne représentante de la minorité à côté des grands de ce monde. À un autre niveau, elles faisaient voir l’actualité tout entière à travers le prisme de la libido et révélaient grossièrement l’industrie médiatique sous son jour de machine à fantasmes.

Après ce sublime attentat, Copi continue à dessiner pour la presse satirique et pour le magazine Gai Pied. En 1982, Libération le rappelle et il revient avec Kang, un gentil kangourou qui se garde bien de commenter les informations. Le dessin est plus sage, différent, mais cela n’efface pas le souvenir de cette activiste indomptable, si proche de nous et en même temps si lointaine, difficile à imaginer aujourd’hui dans un grand quotidien : l’excentrique Miss Libérett’, « à poil, à voile et à vapeur » (7) — sans doute la plus attachante des ordures.

Thibaud Croisy

(1) « Copi, l’homme debout », par Ségolène Dargnies, réalisé par Lionel Quantin, Une vie, une œuvre, France Culture, 58 minutes, 13 juillet 2013. Avec les voix de : Isabelle Barbéris, Federico Botana, Thibaud Croisy, Delfeil de Ton, Serge Lafaurie, Jorge Lavelli, Marilú Marini, Jean-Michel Rabeux et Lionel Soukaz.

(2) Serge July, « Bazooka fout la merde. Le graphisme punk. La science-fiction visuelle devient quotidienne. », Libération, 12 août 1977.

(3) « Copi libère Libérett’ dans Libération », non signé, Libération, 27 juin 1979.

(4) Ibidem. L’allusion à Hélène Hazéra n’était pas dénuée d’une certaine cruauté dans la mesure où Copi la réduisait à sa génitalité (poitrine, pénis). Pourtant, « à cette époque », dit-elle, « j’étais discrète, mignonne, et partout dans Libé, il y avait Libérett’ en train de sodomiser tout un chacun... Tout le monde me disait : “Mais Libérett’, c’est toi, non ?” » (correspondance entre Hélène Hazéra et Thibaud Croisy, 3 juillet 2013).

(5) « Libérez-nous de Libérett’ », Libération, 19 juillet 1979.

(6) Libération, 21 août 1979. L’ultime dessin figure à la une et montre Libérett’ s’en retournant « au marché », un sac à provisions sous le bras… Optimisme et pugnacité sont de rigueur : « Encore une passe », dit-elle, « et je m’achète un radis noir ! »...

(7) « Copi libère Libérett’ dans Libération », ibid.

Thibaud Croisy est metteur en scène

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