Le Monde diplomatique
Accueil du site > Régime d’opinion > Le voyage comme expérience intime de la mondialisation

Le voyage comme expérience intime de la mondialisation

mercredi 31 juillet 2013, par Alain Garrigou

Comme le disait Charles de Gaulle de ceux qui répétaient « Europe ! Europe ! » en sautant comme des cabris, le terme « mondialisation » suscite l’émoi de ses apôtres. La morgue en plus. Il faudrait être ignorant pour ne pas la célébrer. Le président de la Commission européenne, M. Jose Manuel Barroso, s’en est pris aux Français qui ne comprennent pas la mondialisation. Un quotidien s’alarme-t-il de la baisse d’attractivité française pour les investissements étrangers qu’il trouve aussitôt un coupable : « Ce qui est en cause, c’est l’incapacité des élites publiques de ce pays à comprendre la mondialisation » (Le Monde, 7 juin 2013)

Qu’est-ce que ne verraient pas les mauvais esprits qui ne goûtent pas, ou pas complètement, les charmes de la mondialisation ? Un mouvement pourtant naturel et nécessaire. Du coup, ses apôtres évitent de donner leurs bonnes raisons de l’aimer : pour eux, cela va de soi. C’est la rhétorique de toutes les dominations : transformer l’histoire en nature, la question en évidence et les critiques en obscurantistes. Par sottise et étroitesse d’esprit, ces derniers seraient hermétiques aux lois de l’économie ou de l’histoire.

Depuis des lustres, la mondialisation suscite les arguments de la résistance au changement qui accompagnent les discours modernisateurs. Prenons le terme de « mondialisation » qui, plus que son équivalent anglais, « globalization », revendique les avantages de l’universalisme : comment pourrait-on s’opposer à l’ouverture au monde ? Les critiques ne sortiraient pas de chez eux. C’est un autre lieu commun de la domination : « Il aurait dû davantage parcourir le monde, comme Dominique [Strauss Kahn, ami très proche] et moi l’avons fait depuis quarante ans » (Le Monde, 3 juillet 2013) expliquait ainsi Denis Kessler, ancien dirigeant du Medef, à propos de M. François Hollande. Preuve que l’étroitesse d’esprit touche aussi bien les plus hauts responsables politiques. Avec Dominique Strauss Kahn, l’ancien directeur du FMI forcément usager des transports aériens et des grands hôtels, l’ancien dirigeant du Medef a sans doute moqué le « localisme » des adversaires.

Qu’on se rassure, le mépris mondialiste ne vise pas seulement les puissants. Les universitaires y ont aussi droit puisque le vieil anti-intellectualisme — ils seraient perdus dans les sphères de l’abstraction ou de la théorie — vient renforcer le reproche de leur immobilité géographique. Eux non plus ne voyageraient pas à en croire un de leurs contempteurs qui accusait « quelques petits messieurs, qui ne sont jamais sortis de chez eux ou des amphithéâtres, où ils dispensent leur science » [1]. Quant à la plupart des gens, on sait bien que, faute des moyens financiers, ils ne voyagent pas ou ne s’éloignent guère. Impossible, dans ces conditions, de comprendre la mondialisation.

Lire Bertrand Réau, « Du “grand tour” à Sciences Po, le voyage des élites », Le Monde diplomatique, juillet 2012 On aura donc bien compris que les apôtres de la mondialisation ont un grand avantage sur les autres : ils voyagent. Comment ? Sans doute de capitale en capitale, d’aéroport en aéroport, de première classe en première classe, de grand hôtel en grand hôtel. Le voyage comme expérience intime de la mondialisation. Nul pays ne leur semble fermé. Mais qu’en connaissent-ils sinon les palais gouvernementaux, les ministères, les voitures officielles, les aéroports et les salons VIP ? On ne les a en tout cas jamais croisés sur les routes, ni dans les bus de nuit, ni dans les guesthouses, ni sur les sentiers de trek, ni sur les marchés populaires, etc. Sans doute une perte de temps que de s’enfoncer dans les campagnes et de côtoyer les humbles et les pauvres, les vieillards et les enfants. Que connaissent-ils concrètement de la déforestation en Indonésie et en Amazonie sans jamais avoir vu la fumée des brûlis et les coupes dévastatrices ? Que savent-ils de la pollution sans avoir parcouru les villes poubelles d’Asie, senti les émanations industrielles des pays de production délocalisée ? Que savent-ils du travail dans les ateliers des pays émergents et des zones économiques spéciales ? Ont-ils jamais passé une frontière normalement, en subissant des contrôles de plus en plus sévères ? Les voyageurs savent bien que le monde rétrécit, qu’il y a de moins en moins de pays ouverts aux hommes. Saisissant paradoxe de la mondialisation, qui se confond avec la limitation de la circulation des humains. Il est vrai que la mondialisation est la rhétorique d’un universalisme marchand : un oxymore.

Notes

[1] in. R. Cayrol, Sondages, mode d’emploi, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 10-11.

24 commentaires sur « Le voyage comme expérience intime de la mondialisation »

  • permalien Jipépé :
    31 juillet 2013 @19h23   »

    Il est évident que le voyage des adeptes volants de la mondialisation a peu de points communs avec celui que pratiquaient quelques Anglais, Français, Allemands, etc. « éclairés » des XVIIIe et XIXe siècle – sans parler de lents voyageurs curieux, tel Montaigne, dans les siècles antérieurs. L’avion, selon vous, sépare autant qu’il est censé rapprocher : c’est parce que l’on confond commerce des hommes et kilomètres avalés. Certains amoureux de la mondialisation, ou qui prétendent l’être, pratiquent le monde à la venvole et finissent, dans la salle de bains, par se croire à Singapour quand ils sont à Bombay, ou Tokyo. D’ailleurs qui annonce à moins enthousiasmé par la globalisation qu’il va droit « dans le mur de la réalité » ne connaît de maintes grandes multinationales que le bilan comptable ou le taux de rentabilité ; pas les dégâts qu’elles occasionnent, ici et là, dans la réalité concrète des pays survolés. Oui, le voyage est trop souvent une expérience " à sauts et à gambades" de la mondialisation, comme eût dit Montaigne - cette fois critique.

  • permalien Shiv7 :
    1er août 2013 @11h57   « »

    Le voyage comme expérience intime de la mondialisation

    La mondialisation comme expérience intime de la mort du voyage, (qu’il soit physique ou psychique).

    Du reste le mot lui-même, en français comme en anglais ramène au un non différencié, il y a une mondialisation comme il y a une globalisation, l’empire du même partout uni-forme.

    L’avion, le tourisme, la Tv, le Net, le marché monétaire, le consumérisme, le scientisme, le matérialisme etc., à la fois réduction de l’espace géographique et mental, et homogénéisation totalitaire.

    Les apôtres de la mondialisation, le Royaume de la ploutocratie, enfin un seul Dieu pour tous et chacun pour soi..

  • permalien Shanaa :
    1er août 2013 @12h42   « »

    C’est que la mondialisation a pris une vilaine tournure, globalitaire, auto-phage. A ce stade, la destruction des nations, des peuples, de la faune, de la flore, des cultures est quasi irréversible. Les cultures comme les éspéces sont en voie de disparition. En revanche, les gadgets et les déchets s’accumulent. Le voyage aussi est un produit de consommation, dénué de sa part onirique.

  • permalien Aude :
    1er août 2013 @18h03   « »

    Tous les points de vue sont bons pour démonter le prestige excessif du voyage par rapport à d’autres expériences. Je rappelle cet excellent article du Diplo sur d’autres élites et d’autres voyages : "Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites". Et ma contribution au sujet, du point de vue cette fois de la petite bourgeoisie : "Le voyage, un droit humain ?"

    Une autre classe sociale, qui n’est pas puissante mais qui est privilégiée, et peut en consommant du voyage se donner l’impression de découvrir le monde qu’elle contribue à standardiser. On peut revenir des bus de nuit, des guesthouses et des sentiers de trek avec des pages noircies, un regard changé sur le monde... ou avec le seul plaisir d’en avoir joui.

  • permalien hatori :
    2 août 2013 @08h23   « »
    Oxymore

    Bonjour,

    peut-être n’ai-je pas bien compris votre dernière phrase car il y a un point un peu obscur : comment le terme mondialisation peut-il être un oxymore à lui tout seul ?
    Ou alors ils sont très fort au FMI...

     ;)

    hatori.

  • permalien Jean-Michel Masson :
    4 août 2013 @12h35   « »

    Les adeptes de la mondialisation, dans sa forme ultralibérale, aiment effectivement caricaturer tous ceux qui ne hurlent pas avec les loups...financiers.
    Pourtant, il y a bien quelques arguments qui devraient inciter à la méditation sur les méfaits des voyages lointains, en tout sens, et plus ou moins utiles :
    http://www.monbiot.com/2013/07/22/g...
    (Ce lien renvoie vers le site de George Monbiot : c’est en anglais et donc cela ne devrait pas gêner les amateurs de périples lointains !)
    http://jmmasson.wordpress.com

  • permalien carmin :
    5 août 2013 @09h34   « »

    Y a t-il encore quelque chose à découvrir, j’en doute. Parfois sur Facebook, un profil y va de la publication de sa vidéo sur la soi-disant rencontre avec une tribu indienne du Brésil jusque la inconnue. Il en va de ces vidéos comme de ce que disait déjà Levi-Strauss des soirées de pseudo ethnographie proposées par des apprentis voyageurs : du vent pour le rêve. En réalité, le monde est quadrillé et standardisé. Il est loin le temps où l’on partait presque gratuitement, je veux dire vraiment pour découvrir quelque chose et l’Autre singulièrement. Aujourd’hui tous les voyages ont un motif lové dans un protocole compliqué qu’on appelle le séjour thématique. En Tunisie, ils viennent pour leur santé et leur plastique http://www.clinique-espoir-tunisie.com , au Maroc, ils viennent pour s’acheter cette résidence secondaire ou tertiaire qui leur permettra de couler des jours heureux pendant leur retraite. Le monde est devenu une extension de nos besoins et de nos plans de carrière.

  • permalien Citoyen :
    8 août 2013 @11h36   « »

    Juste une petite remarque sur les usines textiles du Bangladesh (que ni vous ni moi, ni Denis Kessler n’avons visité) : malgré les conditions épouvantables il n’y a pas de pénurie de main d’œuvre parce que la vie dans les campagnes est bien pire (et le travail dans les champs bien moins rémunérateur).
    En fait c’est la seule industrie exportatrice du Bangladesh, à peu près le seul métier où les mères célibataires peuvent travailler, on y trouve les salaires les plus élevés du pays (et qui ne cessent d’augmenter) et c’est le seul secteur syndicalisé !

    Boycotter les ateliers textiles du Bangladesh, c’est renvoyer ses habitants dans le dénuement dont ils essaient péniblement de s’extirper...

  • permalien patty :
    8 août 2013 @21h30   « »

    Enfin , assez de jérémiades de la part de nantis qui intellectualisent plus qu’isl ne la vivent cette pseudo soudaine globalisation du monde commencée déjà depuis qq siècles .Les mêmes vont s’opposer à la construction d’une autoroute pour préserver l’habitat naturelle d’une espèce de crapaud sans se préoccuper du confort des usagers qui peuvent apprécier le gain de temps par exemple que peut représenter l’ouvrage.Et bien ses voyages populaires ou de premières classes apportent un échange non dénué d’intérêt de part et d’autre l’argent eh oui ! qui circule faisant vivre des millions de personnes y compris dans notre pays la rencontre avec l’altérité même furtive qui laisse toujours une trace.Préferez vous les voyages de certains de nos brillants poètes du xixème ..gros consommateurs de chaire locale et de produits divers dans l’individualisme forcené ...?

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    9 août 2013 @23h19   « »

    Comment transformer le monde, sans le connaître : Ce n’est pas Daniel Mermet, Journaliste à France Inter : (emission Là-bas si j’y suis) qui dira le contraire.

    Après, c’est sûr, tout le monde ne peut voyager comme dirait un ministre cubain : il n’y aurait pas assez de Kérozène et ce serait une catastrophe écologique.

    Les voyages forment la jeunesse : c’est bien ceux qui ont pu en faire un ou deux quand même...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    10 août 2013 @09h24   « »

    Un voyage cela reste aller d’un point à un autre pour se déplacer professionnellement : New-York Singapour / Zurich - Faro / Paris- Lyon / place Gambetta - Square St Jean.

    Ou bien un voyage touristique pour aller voir quelque chose, quelques -uns : il y a une raison qui n’est pas là même, une raison quand même moins "matérielle", plus qualitative.

    Sinon il y a Google Maps...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    10 août 2013 @12h01   « »

    En même temps, nous faisons, tous ensemble, des voyages autour du soleil sur notre commune planète !..

  • permalien Shiv7 :
    13 août 2013 @17h22   « »

    Citoyen :
    8 août @11h36 «  »

    Juste une petite remarque sur les usines textiles du Bangladesh (que ni vous ni moi, ni Denis Kessler n’avons visité) : malgré les conditions épouvantables il n’y a pas de pénurie de main d’œuvre parce que la vie dans les campagnes est bien pire (et le travail dans les champs bien moins rémunérateur).

    Si les paysans de ces contrées émigrent en ville, les raison primordiales ne sont pas que les conditions de vies sont meilleur dans un bidonville qu’à la campagne (tant s‘en faut..), mais principalement suite à des catastrophes naturelles (sécheresse, inondation, etc.) et secondement car le milieu vernaculaire de la campagne est détruit au profit des illusions de la marchandisation du monde.

    Il ne faut pas confondre les causes et les effets..

  • permalien Shiv7 :
    13 août 2013 @17h40   « »

    patty :
    8 août @21h30 «  »

    Enfin , assez de jérémiades de la part de nantis qui intellectualisent plus qu’isl ne la vivent cette pseudo soudaine globalisation du monde commencée déjà depuis qq siècles .

    Ceux qui souffrent le plus de la mondialisation sont loin d’être les nantis, puisque c’est à eux qu’on la doit..

    Les mêmes vont s’opposer à la construction d’une autoroute pour préserver l’habitat naturelle d’une espèce de crapaud sans se préoccuper du confort des usagers qui peuvent apprécier le gain de temps par exemple que peut représenter l’ouvrage.

    C’est bien connu, le temps c’est de l’argent..

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    13 août 2013 @23h25   « »

    à Shiv :

    C’est ceux qui ont du capital qui peuvent investir au Bangladesh pour faire travailler et vivre les pauvres.

    Le Bangladesh ne se plaint pas de la mondialisation pour se développer il la souhaite.

    Après ceux sont les conditions de travail qui sont à revoir c’est sûr comme en France depuis le XIXème siècle on a évolué en mieux quand même !..

  • permalien Shiv7 :
    14 août 2013 @09h16   « »

    Matthias Sauvergeat :

    C’est ceux qui ont du capital qui peuvent investir au Bangladesh pour faire travailler et vivre les pauvres.

    Oui on connait la chanson.., le problème est qu’elle oublie un ou deux couplets.
    Celui qui dit par exemple que c’est la destruction du milieu vernaculaire qui fait que les gens ont besoins de plus en plus d’argent, et celui qui dit que le capital spolie les pauvres, mais bien sur ils (les pauvres) seraient bien ingrat de se plaindre..

    Le Bangladesh ne se plaint pas de la mondialisation pour se développer il la souhaite.

    Je ne suis pas certain que l’on puisse résumer l’ensemble du Bangladesh sous un même souhait, en outre ceux qui ont le plus à gagner dans cette globalisation ne sont pas originaire du Bangladesh.

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    14 août 2013 @10h24   « »

    Shiv 7 : D’accord avec vous : au Bangladais à se syndiquer, à s’organiser pour mieux vivre comme nous l’avons fait en Europe !..

  • permalien jcpres :
    21 août 2013 @11h31   « »

    Xavier de Maistre avait voyagé autour de sa chambre. En une surface limité à quelques mètres carrés, il avait parcouru le monde intérieur de l’être durant quarante jours ; Ce serait vers cette première étude que les politiques auraient dû commencé, avant de croire qu’il suffit de se rendre en un lieu pour en connaître les particularismes locaux, au demeurant sociaux, en espérant avoir une approche sociologiques des peuples. Et il est vrai que cette mondialisation-ci ne s’embarrasse point de savoir ce dont la planète a besoin ; elle pense pour les populations qui ont pu apprécier les ravages commerciaux que ce système a perpétré sur tout le globe. Néanmoins, d’aucuns semblent enclins à adopter ce genre d’échange au profit d’une puissance souveraine dans les pays maîtres de ce système prévaricateur ! Les quelques allégations portées à l’encontre d’un pouvoir qui légitime sa position politique en faveur d’un socialisme libéral au service des nations et donc du peuple, arguent autour des idées véhiculées pour contrôler cet appareil dévastateur ! On se doit, semble-t-il, d’être positionner en amont dans l’échelle des valeurs qui attribue un satisfecit aux entreprises corroborant avec l’esprit de conquête mondiale du commerce ; c’est-à-dire que l’histoire démontrant toujours les erreurs commises en des conjonctures précises, celles-là devront répondre de l’inconscience de ses dirigeants... Jean Canal de presselibre.fr

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    21 août 2013 @19h50   « »

    Il faut souhaiter que les dirigeants acquièrent une conscience dans les pays (pauvres émergents) où ils délocalisent et les gouvernements légifèrent.

    C’est à l’ONU que cela se passe aussi ! (comme la catastrophe de Bopal en Inde, préservation des espèces en voie de disparition, de la désertification, etc...)..

  • permalien ramzi :
    11 septembre 2013 @14h38   « »

    Cela me fait penser à une thèse que je connais et qui explique que le développement du tourisme médical est un signe de la mondialisation. Mais on pourrait faire à cette idée, la même remarque que la votre, à savoir que le touriste de l’apparence qui choisit la Tunisie ( pour citer un exemple que je connais) pour une intervention de chirurgie esthétique ne connaîtra de ce pays que les lambris d’une clinique et d’un hôtel.
    Il se peut bien qu’ainsi, il y ait un échange et un partage de richesses mais au prix de la mise à distance de réalités qui font parfois ressembler nos pays d’accueil de ces formes de tourisme modernes à des parcs d’attraction ou plutôt à ces zones d’habitation encerclées de clôtures des pays émergents où ne vivent que les plus aisés.
    Ramzi de Chirurgie Center : http://www.chirurgie-esthetiquetuni...

  • permalien Maurice47 :
    13 septembre 2013 @09h35   « »

    La question est aussi quelle mondialisation ?
    La mondialisation "réellement existante" néo-coloniale, néo-conservatrice et néo-libérale est dirigée par l’oligarchie principalement financière qui aggrave les inégalités. Elle s’appuie sur l’hégémonie de la "langue dollar" selon l’article fameux de l’angliciste Bernard Cassen dans le Monde diplomatique.
    Alain Minc écrit que l’anglais est "l’esperanto du XXIème siècle". C’est une idée fausse. Alors que l’anglais est enseigné depuis 50 ans dans les collèges et lycées, donc à une très grande partie de la population, environ 5% de la population en France dit être très à l’aise avec l’anglais. Et la population anglophone de naissance ne totalise que 6% de la population mondiale et 11% de la population européenne.
    Comme le souhaitait le grand scientifique et humaniste Albert Jacquard, une langue internationale auxiliaire équitable et facile comme l’esperanto devrait être enseignée comme langue tremplin pour les autres langues et servir de langue pont au côté des grandes langues dans les organisations internationales du fait notamment de sa clarté et précision
    L’esperanto parlé par plus d’un million de personnes dans le monde est la trentième langue dans l’encyclopédie Wikipedia alors qu’il n’est pas reconnu par la plupart des systèmes d’enseignement. Pour en savoir plus lire l’article Esperanto sur Wikipedia ou le site Lernu.net qui permet de l’apprendre gratuitement en autodidacte.

  • permalien Raphaël Hernandez :
    25 septembre 2013 @08h28   « »
    L’illusion de la modernité sédentaire partie 1

    Monsieur,

    Votre analyse est cinglante et elle atteint le designer industriel en moi. Je profite ainsi de votre survol d’un revers de la modernité pour y ajouter mon grain de sel et vous proposer, en reprenant vos mots, le paradoxe de la modernité qui se confond à l’idée de la sédentarité. Ce mode de vie est profondément enraciné dans notre conception du progrès et à mon sens, revenir aux motivations qui nous ont poussé à nous ancrer aux valeurs qui l’accompagnent ainsi qu’à celles perdues en cours de route, est très éclairant. C’est avec une réflexion autour de l’abri, espace de protection tant physique que psychologique, que je me propose de répondre à votre billet.

    Cela fait quatorze mille ans que l’homme a graduellement franchit les étapes l’éloignant de son mode de vie originel. Ce parcours ne représente qu’un dixième de l’histoire de l’humanité et pourtant, à l’échelle d’une vie, la sédentarité nous semble acquise depuis longtemps. Dans son essai relatant les liens subtils de l’espace et du mode de vie, Denis Retaillé nous explique qu’aujourd’hui « nous avons tous admis comment la sédentarisation avait répondu à l’impératif évolutionniste » (Denis Retaillé, 2012 p.3) et ce faisant nous oublions le processus complexe de cette transition. Mais le fleuve du temps et l’évolution qui l’accompagne est sinueux et imparfait. Lorsque le néandertal quitte sa caverne pour une hutte, puis ensuite une tente, une maison, et ultimement un gratte-ciel, il adapte graduellement sa culture et son organisation sociale, il se restructure fondamentalement. Cette subtile transformation nous saute aux yeux lorsqu’on observe le même phénomène en hyper-accéléré. Ainsi, lorsque le rouleau compresseur de l’Homme occidentalisé entre en contact avec d’autres cultures au mode de vie nomade, il a la fâcheuse habitude de lui « proposer » son système sans discernements. Le professeur Bhatt de l’Université McGill s’est penchée sur la communauté nomade cris de Chisasibi au nord du Québec et a étudié les bouleversements qui ont découlés de cette rencontre. Il décrit le basculement des habitants qui ont « été contraintes de vivre suivant un mode de vie qui n’était pas le leur » (V. Bhatt, 2001, p.2) en quelques années. Ils passèrent alors violemment d’un vaste territoire sauvage et partagé à un village à l’habitation géométrique séparée en lots de quelques mètres carrés. Ce fut la grande porte d’entrée à la sédentarité dans l’accueillante modernité où les arrivants désorientés voient leurs valeurs d’accueil et de partage ne plus faire sens.

  • permalien Raphaël Hernandez :
    25 septembre 2013 @08h31   « »
    L’illusion de la modernité sédentaire partie 2

    C’est lors d’une interview avec l’anthropologue Rémi Savard qu’il fût si frappant de réaliser toute la promiscuité du système de valeurs nomades et du mode de vie sédentaire. Le spécialiste ayant côtoyé les innus de la côte-nord du Québec au temps où ils étaient encore nomades, il dépeint le peuple comme « des cultivateurs dont la terre est immense »1 qui devaient, pour subsister, partager les fruits de « ce grand jardin là »1. Cette description concise est révélatrice car elle illustre habilement un lointain passé que nous partageons tous, un espace qui serait en quelque sorte l’héritage du nomade en dormance chez le sédentaire. Comme un souvenir collectif qui nous pousserait en certaines circonstances à vouloir effleurer cet état de plénitude. Cela, monsieur, vient dans un sens complémenter votre description amère de la modernité car bien qu’elle ne soit pas sans failles, elle s’accompagne de progrès techniques et technologiques qui nous permettent aujourd’hui de pousser l’idée de l’organisation sédentaire à un tout autre niveau. Le couchsurfing par exemple, est un espace d’échange supra-culturel qui nous permet d’entrer en relation de confiance et d’hospitalité à travers le monde. Dans son imposante étude sur ce réseau de voyageurs, le chercheur Bernard Scheou s’applique à déchiffrer le caractère si particulier qu’entretient le couchsurfeur avec l’hospitalité où « Nous appartenons tous au lieu et n’en étant pas propriétaire, nous ne pouvons l’offrir mais simplement fabriquer du temps ensemble » (Bernard SCHEOU, 2009 p.10). Cette relation n’est pas sans rappeler la conception immatérielle du lieu que les premières nations habitaient en suivant leur chemin. De la lointaine terre de partage à l’espace départagé de la cité, l’Homme moderne chercherait-il à repenser la Terre, abri de l’humanité et ainsi se retrouver autour de valeurs qui l’ont si longtemps guidé ?

    C’est avec un message d’espoir que j’ai donc tenté d’agrémenter votre billet associant voyage et mondialisation. Bien que l’humanité semble parfois freiner ses propres déplacements au nom d’une sécurité ou qu’elle revêt sa tenue de conquérant pour aller au-devant de cultures aux mœurs différentes, l’Homme n’en demeure pas moins surprenant et foncièrement bon. La rivière qui le mène en aval est peut-être imprévisible mais vous pouvez avoir la certitude qu’elle coule et qu’elle pourrait l’amener à repenser la manière dont il s’organise, comme société mais surtout comme humanité. La grotte pour se protéger, la tente pour se déplacer et la maison pour se rassembler ; maintenant que l’être humain ne se contente plus de fouler la surface de sa planète mais bien l’espace qui l’entoure et même d’autres planètes, comment l’espèce s’organisera-t-elle autour de cette nouvelle réalité ?

  • permalien Raphaël Hernandez :
    25 septembre 2013 @08h32   «
    L’illusion de la modernité sédentaire partie 3

    Bibliographie :

    Retaillé, Denis. 2012. De l’espace nomade à l’espace mobile en passant par l’espace du contrat : Une expérience théorique. ADES-CNRS-Université de Bordeaux. 15 pages

    V. Bhatt, M. Chagny. 2001. L’habitat autochtone et le genre : une approche sensible de la population Crie de Chisasibi. Chapitre 1 - Le contexte de l’étude. SCHL. 145 pages

    Bernard SCHEOU. 2009. Le retour de l’hospitalité, pratiques subversives ou expression d’une conformité postmoderne ? Edition de Boeck, Bruxelles. 25 pages

Ajouter un commentaire