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Le voyage comme expérience intime de la mondialisation

par Alain Garrigou, 31 juillet 2013

Comme le disait Charles de Gaulle de ceux qui répétaient « Europe ! Europe ! » en sautant comme des cabris, le terme « mondialisation » suscite l’émoi de ses apôtres. La morgue en plus. Il faudrait être ignorant pour ne pas la célébrer. Le président de la Commission européenne, M. Jose Manuel Barroso, s’en est pris aux Français qui ne comprennent pas la mondialisation. Un quotidien s’alarme-t-il de la baisse d’attractivité française pour les investissements étrangers qu’il trouve aussitôt un coupable : « Ce qui est en cause, c’est l’incapacité des élites publiques de ce pays à comprendre la mondialisation » (Le Monde, 7 juin 2013)

Qu’est-ce que ne verraient pas les mauvais esprits qui ne goûtent pas, ou pas complètement, les charmes de la mondialisation ? Un mouvement pourtant naturel et nécessaire. Du coup, ses apôtres évitent de donner leurs bonnes raisons de l’aimer : pour eux, cela va de soi. C’est la rhétorique de toutes les dominations : transformer l’histoire en nature, la question en évidence et les critiques en obscurantistes. Par sottise et étroitesse d’esprit, ces derniers seraient hermétiques aux lois de l’économie ou de l’histoire.

Depuis des lustres, la mondialisation suscite les arguments de la résistance au changement qui accompagnent les discours modernisateurs. Prenons le terme de « mondialisation » qui, plus que son équivalent anglais, « globalization », revendique les avantages de l’universalisme : comment pourrait-on s’opposer à l’ouverture au monde ? Les critiques ne sortiraient pas de chez eux. C’est un autre lieu commun de la domination : « Il aurait dû davantage parcourir le monde, comme Dominique [Strauss Kahn, ami très proche] et moi l’avons fait depuis quarante ans » (Le Monde, 3 juillet 2013) expliquait ainsi Denis Kessler, ancien dirigeant du Medef, à propos de M. François Hollande. Preuve que l’étroitesse d’esprit touche aussi bien les plus hauts responsables politiques. Avec Dominique Strauss Kahn, l’ancien directeur du FMI forcément usager des transports aériens et des grands hôtels, l’ancien dirigeant du Medef a sans doute moqué le « localisme » des adversaires.

Qu’on se rassure, le mépris mondialiste ne vise pas seulement les puissants. Les universitaires y ont aussi droit puisque le vieil anti-intellectualisme — ils seraient perdus dans les sphères de l’abstraction ou de la théorie — vient renforcer le reproche de leur immobilité géographique. Eux non plus ne voyageraient pas à en croire un de leurs contempteurs qui accusait « quelques petits messieurs, qui ne sont jamais sortis de chez eux ou des amphithéâtres, où ils dispensent leur science » (1). Quant à la plupart des gens, on sait bien que, faute des moyens financiers, ils ne voyagent pas ou ne s’éloignent guère. Impossible, dans ces conditions, de comprendre la mondialisation.

Lire Bertrand Réau, « Du “grand tour” à Sciences Po, le voyage des élites », Le Monde diplomatique, juillet 2012 On aura donc bien compris que les apôtres de la mondialisation ont un grand avantage sur les autres : ils voyagent. Comment ? Sans doute de capitale en capitale, d’aéroport en aéroport, de première classe en première classe, de grand hôtel en grand hôtel. Le voyage comme expérience intime de la mondialisation. Nul pays ne leur semble fermé. Mais qu’en connaissent-ils sinon les palais gouvernementaux, les ministères, les voitures officielles, les aéroports et les salons VIP ? On ne les a en tout cas jamais croisés sur les routes, ni dans les bus de nuit, ni dans les guesthouses, ni sur les sentiers de trek, ni sur les marchés populaires, etc. Sans doute une perte de temps que de s’enfoncer dans les campagnes et de côtoyer les humbles et les pauvres, les vieillards et les enfants. Que connaissent-ils concrètement de la déforestation en Indonésie et en Amazonie sans jamais avoir vu la fumée des brûlis et les coupes dévastatrices ? Que savent-ils de la pollution sans avoir parcouru les villes poubelles d’Asie, senti les émanations industrielles des pays de production délocalisée ? Que savent-ils du travail dans les ateliers des pays émergents et des zones économiques spéciales ? Ont-ils jamais passé une frontière normalement, en subissant des contrôles de plus en plus sévères ? Les voyageurs savent bien que le monde rétrécit, qu’il y a de moins en moins de pays ouverts aux hommes. Saisissant paradoxe de la mondialisation, qui se confond avec la limitation de la circulation des humains. Il est vrai que la mondialisation est la rhétorique d’un universalisme marchand : un oxymore.

Alain Garrigou

(1) in. R. Cayrol, Sondages, mode d’emploi, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 10-11.

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