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Désespoir et pessimisme

vendredi 23 août 2013, par Alain Garrigou

Une famille de quatre personnes, les parents de 45 et 42 ans, les enfants de 16 et 13 ans, ont été retrouvés morts dans un appart-hôtel de Bordeaux le 19 août 2013. Selon les premières indications, il s’agirait d’un suicide collectif provoqué par la détresse financière. Mais cette précision importe-t-elle ? On peine à imaginer les souffrances indicibles qui poussent une famille à revenir au néant d’avant la vie. D’autant plus lorsque, à des âges divers, des humains tirent le même trait et la même conclusion. La misère fait plus souvent éclater les familles, laissant chacun sombrer dans une vie de précarité ou de SDF. Ceux-là peuvent mourir lentement ou brutalement, mais dans un silence qui n’affole personne, n’inquiète même pas.

De récents sondages ont causé l’étonnement en assurant que les Français battaient tous les records de pessimisme [1]. Si le sujet était moins grave, la surprise d’une presse alignant chaque jour les motifs de démoralisation, la situation économique morose, les perspectives d’avenir éloignées, les tragédies planétaires ou les menaces les plus diverses, pourrait prêter à sourire. Même sans suivre cette actualité, on sait l’appauvrissement de la plupart des gens et leurs inquiétudes pour leur avenir proche et celui de leurs enfants. L’enrichissement de quelques-uns, étalant leur fortune, n’entretiendrait-il plus leurs rêves, pas plus que les jeux d’argent ou le divertissement télévisé ? On dira que cette situation ordinaire n’a aucun rapport avec la détresse qui conduit au suicide collectif. Les sondeurs n’ont d’ailleurs probablement pas interrogé la famille disparue, comme ils n’interrogent pas les SDF. Quelles réponses auraient-ils pu donner à leurs questions ? L’on conviendra qu’il y a loin du pessimisme ordinaire à la détresse suicidaire. Qui prétendrait pourtant qu’il n’y a aucun rapport, qu’on arrive au second d’un coup, sans aucun lien avec ce qui se passe avant et autour de soi ?

Tout se passe comme si, dans les rédactions, on s’était passé le mot, avec un soupçon d’inquiétude : serions-nous responsables ? La presse s’est donc mêlée de l’affaire pour inverser le cours des humeurs. On allait découvrir des tas de sujets d’optimisme ! Des gens heureux, il y en a. Pas de roman rose ! Non, de vrais gens heureux qui acceptent de poser pour le photographe et de raconter leur bonheur. Impression mitigée : il suffit d’exhiber le bonheur pour lui donner un parfum de tristesse. On a bien sûr interrogé quelques experts qui ont immanquablement trouvé une exception française dans le pessimisme, une propension nationale à l’autodénigrement. Jouant de contrepoids, d’autres ont proposé une solution en ouvrant leur « une » sur les qualités françaises, voire sur le génie national. Un peu de baume ne peut faire de mal.

Et puis, les politiques se sont mêlés de l’affaire. Ne sont-ils pas au premier chef responsables du moral des troupes ? Evidemment, ce n’est pas avec une croissance de 0,1 %, quand ce n’est pas une « croissance négative » — belle invention sémantique — que celui-ci va remonter. Pas plus avec les mots de ministres peu connus pour leurs qualités de boute-en-train. Ce qui ne les a pas empêché de s’essayer au rôle de médecin des âmes : il faut « jouer collectif » et s’emparer gaillardement de l’avenir pour le rendre plus gai ! La prospective a longtemps servi et toujours échoué, mais il n’empêche. Une consultation officielle a ainsi été lancée sur la France de l’an 2025. Signalons au passage la drôle de conception de la pensée qui anime cette expérience : poser la question à des responsables politiques qui avouent par ailleurs ne pas avoir le temps de penser ! Comme s’il suffisait de décider pour trouver des solutions. L’expérience est facile : tout bardés de diplômes que nous soyons ou non, mettons-nous devant une feuille de papier et écrivons... Le résultat est désespérant. Pour se remonter le moral, c’est raté.

Notes

[1] Cf. Ipsos-Publicis, « Les Européens et la sortie de crise », 7 avril 2013, repris dans « La France championne d’Europe du pessimisme », Le Monde, 6 mai 2013 ; « En juin 2013, la confiance des ménages recule légèrement. L’indicateur qui la synthétise perd 1 point par rapport à mai, atteignant ainsi un nouveau point bas », « Enquête mensuelle de conjoncture auprès des ménages », INSEE, juin 2013.

13 commentaires sur « Désespoir et pessimisme »

  • permalien simplet :
    23 août 2013 @11h34   »

    Le suicide comme indicateurs de bonheur ?

    Il est bien connu que le bonheur c’est de vivre très vieux dans une maison de retraite, perclus de douleurs, gavé d’antidépresseurs, ou accroché aux basques de ses enfants puis de ses petits enfants ou de ses voisins en regardant sa vie s’effacer de petits corbillards en petits corbillards au hasard des opportunités.

    ... ou alors c’est faire des choix... jusqu’à l’ultime.

  • permalien chabian :
    23 août 2013 @21h32   « »

    Je viens de lire Stiglitz sur Le prix de l’inégalité.
    On ne parviendrait pas à faire la liste des actions néolibérales propres à désespérer les gens. Je songe notamment à ces sondages idiots qui disent que vous coutez trop cher, que les retraites vont s’écrouler, que votre épargne en livret A est mauvaise pour l’économie (du 1% les plus riches).
    Et parlons de l’austérité, même dans les pays qui n’en ont pas besoin : la France a eu des banques moins menacées que les autres, elle a bien profité des cadeaux de Sarkozy qui voulait faire aussi bien le ’Saint-Nicolas’ que les autres états. Elle est totalement contreproductive, elle étrangle tout espoir de vie économique.
    C’est à désepérer de l’économique, de la justice, de l’équité sociale. Soixante années de maîtrise de l’économie et d’état-providence ont progressivement disparu, et la Crise de la Grande régression a donné le mouvement inverse.

  • permalien Shanaa. :
    23 août 2013 @22h41   « »

    Guerres de l’OTAN contre les peuples du sud, guerres économiques contre les peuples du nord.

    L’UE, ce n’est pas la paix mais la guerre économique et sociale sciemment organisée pour imposer la régression sociale généralisée et l’enrichissement d’une caste d’oligarques. Avec la bienveillance de gouvernements qui ont renoncé à gouverner pour le bien être de leurs peuples.

    "Les mesures drastiques d’austérité imposées en Grèce pour assainir les finances publiques du pays se sont accompagnées d’une explosion des suicides, des meurtres et d’une détérioration de la santé publique, selon une étude américano-grecque, publiée jeudi 18 avril.
    Le taux de mortalité résultant de suicides et d’homicides a augmenté de 22,7 % et de 27,6 % respectivement de 2007 à 2009 surtout parmi les hommes, précisent les auteurs de ce rapport publié dans l’American Journal of Public Health, en se basant sur les statistiques du gouvernement. Ils ont aussi constaté un accroissement du nombre de cas de troubles mentaux, d’abus de drogue et même de maladies infectieuses provoquées par le virus du Nile occidental et du sida.

    Ces phénomènes ont coïncidé avec une forte hausse du chômage à la suite de la crise économique de 2007 dont le taux est passé de 7,2 % en 2008 à 22,6 % au début de 2012. Dans le même temps, les dépenses de l’Etat consacrées aux services publics ont été fortement réduites, le budget du ministère de la santé baissant pour sa part de 23,7 % de 2009 à 2011. Cette diminution des services de santé publique s’est aussi produite au moment où un grand nombre de Grecs au chômage ont été contraints de réduire leurs recours aux soins médicaux privés pour se faire soigner dans des organismes publics, dont les moyens étaient également très réduits et plus entièrement gratuits."—
    - Lemonde.

  • permalien goutelle :
    24 août 2013 @13h24   « »

    Je considère les hommes politiques actuels comme des délinquants légaux. Effectivement, il faudrait quasiment dire des assassins légaux Le problème étant qu’il faudrait faire arriver à reconnaître la violence sociale qu’ils promeuvent comme étant le fruit de leur action (ou inaction), et évitable. Or, ce qui est fou, c’est que je connais nombre de gens qui, lors même qu’ils sont violentés par leurs ""réformes" (chômage et/ou revenus de misère, exploitation au travail, etc...) "raisonnent" de la manière suivante : "de toutes façon, ils n’ont pas de marges de manoeuvre, ils ne peuvent pas faire autrement". "je préférais Sarkozy, parce que lui au moins il laissait les petits tranquilles et les impôts n’étaient pas si lourds". "si tu déclares la guerre aux marchés financiers en sortant de l’Europe, tu n’auras pas le temps de dire ouf que tu seras mort". Bref nous n’avons pas d’autre choix que de subir cette violence, nouvelle loi de la gravitation. Et cette croyance-là, c’est bien sûr les médias, auxiliaires d’assassins, qui en sont les principaux producteurs (Calvi, Langlais, etc...)

  • permalien Crapaud Rouge :
    24 août 2013 @13h35   « »

    "austérité" et "rigueur" : ces deux mots à eux seuls sont porteurs de désespoir en laissant entendre que la vie ne peut, ne doit, être qu’une "vallée de larmes". Avec "croissance" (= défunte), "compétitivité", "concurrence" et "Allemagne", on a fait le tour des mots qui emprisonnent et empoisonnent à peu près tout. Quant aux "perspectives", mieux vaut ne pas en parler...

  • permalien Shanaa. :
    24 août 2013 @19h07   « »

    Le systéme est tellement puissant est implacable que les gens, au lieu de revendiquer, retournent la violence contre-eux- mêmes. Le paradoxe, c’est que l’on veut imposer ce systéme au monde entier, par les armes, au nom de la "démocratie". Pourtant, dans les pays du sud les gens sont moins moroses, bien que "pauvres".

  • permalien toto :
    25 août 2013 @08h12   « »

    Vous commencez votre article en précisent que le motif de ce suicide collectif n’est pas important. Je pense au contraire que dans une société basée sur une réussite à 3 axes (reconnaissance, réussite professionnelle et financière) dont l’axe financier est certainement celui qui a le plus de poids, ce suicide collectif est bien la résultante de la ruine financière du couple, entraînant honte et disgrâce à leurs yeux. Si vous rajoutez une couche de déshumanisation et l’absence de repère absolu (spiritualité), cela conduit à ce type de réaction.
    La société française s’emploie depuis des décennies à casser les idéaux, à nous faire croire que le bonheur est dans le partage. Non, le bonheur est dans la réussite avec un gardes fou qui est la religion.
    Il est certain qu’on est loin du modèle communiste.

  • permalien Philou :
    25 août 2013 @11h55   « »

    Je me permet de signaler que si la cause financière est mise en avant dans l’article (justifiant même le papier), il y a 2 cause qui ne sont pas évoquées et qui, pourtant, sont revendiquées par le couple lui-même : Mme était atteinte d’une maladie incurable et l’autisme de l’ainé.

    http://www.sudouest.fr/2013/08/21/i...

  • permalien Vitigis :
    26 août 2013 @11h16   « »

    un gardes fou qui est la religion

    Religion chiite ou religion sunnite ? Mais parfois, on a l’impression que les fous sont des deux côtés de la barrière !

  • permalien tof :
    26 août 2013 @13h41   « »

    ..désolé mais j’arrive pas à avoir l’empathie nécessaire. je touche 490 euros par mois et je suis très heureux. Pas un mot sur la simplicité volontaire. Rien non plus sur cette société basée sur la croissance qui ne génère que des frustrations. Profitons de cette " crise " ( en réalité la fin de ce système qui n’en fini pas de crever par soubresauts appelés crise ) pour se libérer de ces carcans que sont le productivisme et la consommation..

  • permalien jcpres :
    27 août 2013 @05h49   « »

    C’est un sujet que l’on ne peut aborder avec légèreté ; quand bien même, animé par un esprit de révolte latente qui souffle ardemment et s’éteint aussitôt, considérions-nous que la société est entièrement responsable ! Et la société c’est Nous ! Avons-nous créé nos propres montres, à l’instar du docteur Jekyll ? Sans ambiguïté : Oui ! Cette disparité des richesses est entrée lentement dans les mentalités qui courent à la compétitivité professionnelle, tentant de rattraper tous ces riches qui, adulés souvent par leurs idoles, méprise ceux qui ne les ressemblent pas ! Il est donc très difficile pour des âmes sensibles, non préparés à affronter "la société du spectacle" de Guy Debord qui a atteint un degré irrespectueux, voire amoral pour cette même société ! Tout le paradoxe est là, dans cette notion antinomique qui veut que l’on rejette ce que l’on ne peut posséder, par manque de moyen, allant parfois à se rejeter soi-même, se refusant comme échec humain ! C’est sans doute ce qui se produisit dans la tête de ces gens à qui personne ne sut parler ; trouver les mots qu’il faut en leur disant que la vie ne s’arrête pas à un échec, qu’elle ne s’identifie pas à la masse populaire, ne se résume pas à une mort qui n’aura aucun impact dans le monde politique, social et humain ; si ce n’est à travers la plume de gens restés encore sensibles aux malheurs des autres. Jean Canal de presselibre.fr

  • permalien Jipépé :
    31 août 2013 @11h48   « »

    Curieuse idée, en effet, d’avoir demandé à des ministres débordés et qui avouent ne pouvoir penser, de réfléchir à la France de 2025 ! Sauf si, comme cela se passe - et s’est toujours passé dans nombre de ministères - pour les prises de décision, ce sont tels ou tels conseillers ou hauts fonctionnaires pivots de chaque ministère qui ont concocté un rapport sur la France de 2025, que la/le ministre aura lu, espère-t-on, avant de l’approuver, et dont elle/il aura servi la synthèse (elle-même probablement préparée d’avance). Non que les ministres, en quinze jours de parenthèse estivale, eussent été incapables de penser ; simplement, le pli est pris... Eût-on songé écrire les discours d’un Président de la République, ou d’un de ses ministres, voici trente ou quarante ans ? Nous vivons une époque merveilleuse : on sait faire, mais on fait faire. En clair, l’on s’économise. Des écrivains ont bien leurs nègres.

  • permalien Jacquessengals :
    10 septembre 2013 @00h02   «

    Pourquoi ne pas avoir précisé dans l’article ce que dit un lecteur : que madame souffrait d’une maladie incurable et le fils aîné d’autisme ? Il est important de préciser toutes les causes d’un événement, surtout aussi dramatique. Cela fait partie de votre métier de journaliste. Si vous ne le faites pas, on peut soupçonner soit une incompétence liée à une absence d’enquête sérieuse, soit une malhonnêteté intellectuelle. Il est tout à fait légitime de critiquer les injustices de notre époque, mais si pour ce faire vous avez utilisé un drame familial qui aurait d’autres causes que les seules causes sociales, alors vous avez fait de la manipulation à des fins idéologiques, ce qui relève pour le moins d’un cynisme dégoutant et vous discrédite vous et votre journal. Alors incompétence ou malhonnêteté ?

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