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Egypte, chroniques d’une contre-révolution (I)

par Alain Gresh, 26 août 2013

Dans Le Monde diplomatique de septembre, j’ai écrit un article intitulé « Pagaille diplomatique au chevet de l’Egypte » que je vous invite à lire en achetant le journal (en kiosques ce mercredi). Je rappelle, une fois encore, que notre mensuel vit seulement de ses ventes — et donc de votre soutien — et que ce blog, comme l’ensemble du site, existe grâce à nos acheteurs et à nos abonnés (vous pouvez aussi vous abonner à l’édition électronique et avoir accès aux archives du journal).

Il n’est pas facile de suivre les méandres de ce qui se passe en Egypte, tant les péripéties sont nombreuses et se succèdent à un rythme accéléré. Mais on peut essayer, à partir des informations qui parviennent, de dégager les grandes lignes des évolutions récentes — le fait que la presse égyptienne, censée informer, s’est transformée (y compris dans ses organes dits libéraux), pour l’essentiel, en un simple relais de l’appareil d’Etat ne facilite pas la tâche. J’essaierai au fur et à mesure de suivre la progression de ce qu’il faut bien appeler une contre-révolution (même s’il est encore trop tôt pour savoir si elle va triompher) — il faut dire que l’on ne sait pas bien ce qui se passe dans les bastions qui ont voté pour les Frères musulmans (on peut estimer que les Frères disposent d’un soutien solide dans au moins un quart de la population et de centaines de milliers de militants. Il est vrai que leur direction, dont une bonne partie est en prison, semble dans un désarroi complet).

Le 30 juin 2013 a vu un immense mouvement populaire de rejet du président Mohammed Morsi et des Frères musulmans (lire « En Egypte, la révolution à l’ombre des militaires », Le Monde diplomatique, août 2013). Et si les chiffres ont été gonflés, l’ampleur du mouvement était une indication de l’échec du président. Mais, même en supposant que ce mouvement était majoritaire — ce que personne ne peut vérifier en dehors d’élections libres —, il s’est traduit par un coup d’Etat mené non seulement par l’armée mais par l’ensemble de « l’Etat profond » (armée, police et appareil judiciaire). Certains de ceux qui y ont participé ont cru que ce changement remettrait dans le droit chemin une révolution que les Frères auraient fait dérailler. Il n’en est rien. C’est bien une contre-révolution qui se met en marche au nom de la guerre contre le terrorisme, les médias relayant les arrestations de djihadistes à travers tout le pays, la découverte de caches d’armes, informations données par la sécurité d’Etat et jamais vérifiées.

Car on assiste au retour triomphant de l’appareil sécuritaire. Certains ont pu se réjouir qu’il écrase les Frères musulmans — il est toujours surprenant que ceux qui prétendent défendre la démocratie et les droits humains s’accommodent de massacres à grande échelle —, mais il est évident que la volonté de revanche de l’ancien régime est intacte et qu’elle ne se limitera pas aux Frères. Dans une très belle chronique datée du 24 août (« And McCarthyism is spreading and Spreading in #Egypt »), la blogueuse égyptienne Zeinobia, qui n’a pas épargné les Frères durant leur année passée à tête du pays, dénonce le climat de maccarthysme qui s’instaure.

« Le groupe Tamarod a proclamé sur sa page Facebook que l’opposition en temps de guerre est une trahison ! Bien sûr, je ne suis pas surprise de leurs positions car ils sont nassériens et Nasser considérait les opposants comme des traîtres qui doivent aller en prison. Ceux qui évoquent les libertés et les droits humains sont considérés comme des traîtres, des espions et des agents, y compris par Ibrahim Eissa, comme il l’a expliqué la semaine dernière dans son émission de télévision ! Le vice-premier ministre Ziad Bahaa El Din a proposé une initiative pour tenter de mettre fin à la crise politique actuelle en Egypte, y compris en mettant un terme à la discrimination et en ouvrant un dialogue avec toutes les forces politiques qui rejettent la violence ; maintenant il est attaqué nuit et jour dans les médias. »

Un mot sur Tamarod dont l’importance a été tout à fait gonflée dans les semaines qui ont précédé le 30 juin. Ce n’est pas une organisation mais un sigle utilisé par les uns et les autres (y compris les services secrets de l’Etat). Notons que son compte Twitter et sa page Facebook défendent des positions opposées, le compte Twitter étant très critique à l’égard du pouvoir.

Si l’opposition politique regroupée au sein du Front de salut national (FSN) a donné sa caution aux militaires et à l’Etat profond, certains, en son sein, ont pu croire que l’on assistait à un mouvement rectificatif qui replacerait l’Egypte sur la trajectoire du 25 janvier 2011. Mohammed El-Baradei était de ceux-là ; il a été nommé vice-président avant de démissionner à la suite de la sanglante répression du 14 août. Depuis, il est non seulement stigmatisé par les médias (et nombre d’intellectuels et d’écrivains), mais il a été inculpé par un tribunal pour avoir « trahi la confiance du public » ! Cela en dit long sur les juges, dont certains prétendaient qu’ils avaient lutté courageusement contre la « dictature » de Morsi, et qui étaient (et restent), pour leur majorité, un pilier de l’ancien régime. En deux ans et demi, ils n’ont pas été capables de condamner un seul responsable de la période Moubarak et ont même fait libérer l’ancien président !

Désormais, ce sont aussi des militants du mouvement du 6 avril, à l’origine des mobilisations du 25 janvier, qui sont arrêtés et inculpés (certains comme espions, lire « Egypt Widens Crackdown and Meaning of ‘Islamist’ », par David D. Kirkpatrick, New York Times, 25 août). Et le mouvement syndical indépendant qui s’était réjoui de la mise à l’écart de Morsi, parce qu’il s’était opposé à leur action en essayant de s’allier au syndicat unique de l’ancien régime, commence à déchanter (lire l’excellente analyse de Joel Beinin, « Egyptian Workers After June 30 », Merip, 23 août), après, notamment, la manière dont l’appareil répressif a maté une grève à Suez. Celle qui vient d’éclater à Mehallah Al-Koubra, haut lieu des résistances ouvrières, sera un test (Marwa Hussein, « Egypt’s Mahalla textile workers on strike again », Ahram online, 25 août).

La nomination de vingt-cinq nouveaux gouverneurs — des militaires et des policiers, pour la plupart —, était, avant même les massacres, un indicateur que l’on allait vers une dictature et vers la proclamation de l’état d’urgence (dont l’abolition était une des premières demandes des manifestants du 25 janvier). Deux exemples parmi d’autres, cités le 13 août par Zeinobia (« August #2013’s New Governors Reshuffle in #Egypt ») :

— Le général de police Mahmoud Othman a été nommé gouverneur de Sohag. Cet homme, gouverneur adjoint d’Alexandrie en 2011, est devenu célèbre quand il a menacé avec son pistolet des enseignants qui manifestaient.

— Le juge Ezzat Agowa a été nommé gouverneur de Kafr El-Sheikh. Ancien président du club des juges d’Alexandrie, il est connu pour s’être opposé au mouvement du 25 janvier 2011 et il est accusé d’avoir contribué à falsifier les résultats des élections législatives de 2005.

La presse du 26 août, notamment la presse officielle (mais l’essentiel de la presse dite indépendante tire dans le même sens) titre sur « les deux régimes de Morsi et de Moubarak comparaissent devant les tribunaux » (Al-Goumhouriyya) ou « Jugement de deux régimes despotiques » (Roz el Youssef). Cette fausse symétrie ne devrait pas tromper : presque aucun responsable de l’ancien régime ne comparaîtra devant les tribunaux dans les prochains mois (et Moubarak, conformément à la promesse faite aux Saoudiens par l’état-major égyptien, sera bien traité), alors que des milliers de militants des Frères musulmans sont sous les verrous, souvent du seul fait de leur appartenance à l’organisation. Et il est probable que tous ceux qui dénonceront cette répression se retrouveront tôt ou tard en prison à leur tour.

Lire sur ce blog : « Egypte, chroniques d’une contre-révolution (II) », « Egypte, chroniques d’une contre-révolution (III), et « Egypte, chroniques d’une contre-révolution (IV) ».

Alain Gresh

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