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« Invisibles »

La parole des chibanis pour la première fois portée au théâtre

vendredi 13 septembre 2013, par Marina Da Silva

C’est une véritable rumeur théâtrale.

JPEGOn avait vu la pièce au Tarmac en février 2012 après qu’elle eut été créée l’année précédente à la MC2 Grenoble, d’où est originaire Nasser Djemaï, et se joue maintenant partout dans l’Hexagone. Elle est en ce moment à l’affiche du Théâtre 13, à Paris, jusqu’au 20 octobre.

Acteur talentueux dirigé par Robert Cantarella, Philippe Adrien, Joël Jouanneau, Alain Françon…, Nasser Djemaï se consacre aussi à l’écriture (Une étoile pour Noël, Les vipères se parfument au jasmin) et à la mise en scène. Avec Invisibles il s’attaque à une histoire personnelle et collective, celle de tous ces vieux migrants maghrébins aussi désignés sous le vocable de « chibanis » (« cheveux blancs » en arabe) qui, après avoir usé leur force et leur jeunesse pour construire la France des trente glorieuses, se retrouvent aujourd’hui dans un abandon cruel et une précarité qui donne le vertige.

Abdelmalek Sayad avait le premier mis en exergue leur présence transitoire : « Le séjour qu’on autorise à l’immigré est entièrement assujetti au travail, la seule raison d’être qu’on lui reconnaisse ». Mais que se passe-t-il lorsque ces vieux migrants parviennent au bout de leur vie de pénible labeur ? Coincés entre les deux rives de la Méditerranée, ils sont devenus des étrangers dans leur pays d’origine et restent d’éternels fantômes en France, jetables et interchangeables.

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© Philippe Delacroix

Longtemps taboue, la problématique des chibanis — qui ne concerne pas que les hommes mais aussi les femmes, doublement invisibles — commence à être posée. Portée par des militants et des travailleurs sociaux révoltés par leurs conditions de vie dans des foyers insalubres, leurs difficultés d’accès aux soins et l’impossibilité à se réinstaller dans leur pays d’origine en raison de l’obligation de résider en France pour percevoir leur maigre retraite et conserver leur titre de séjour, cette problématique est peu à peu plus connue et documentée.

C’est cependant la première fois qu’elle est ainsi introduite au théâtre, comme sujet total et enjeu de la représentation, dans une prise à témoin et adresse au public, qui, souvent, ne connaît pas cette histoire. Ce qui explique aussi sans doute ce chemin de pierre qui roule et amasse de l’émotion et du bouleversement là où elle passe, faisant écho ailleurs.

La pièce a une certaine étrangeté. Elle n’aborde pas son sujet de front mais l’enserre par la fiction. Martin Lorient, jeune agent immobilier d’une trentaine d’années, parfaitement « intégré », apprend brutalement la mort de sa mère et la mission qu’elle lui confie : retrouver son père inconnu grâce à un mystérieux coffret recelant deux noms et prénoms arabes qui vont le conduire dans un foyer Sonacotra.

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© Philippe Delacroix

On pense au préambule d’Incendies de Wajdi Mouawad, où les jumeaux de la narration vont partir dans un pays en guerre à la recherche d’un père et d’un frère inconnus. Mais la quête identitaire de Martin est beaucoup plus simple et sobre. C’est à la fois la force et la fragilité d’Invisibles. Le récit commence comme une intrigue : pourquoi Emma, la mère française, n’a-t-elle jamais rien dit de ce père à Martin dont elle a gardé le souvenir et le fil conducteur pour l’amener sur ce lieu de relégation que symbolise le foyer ? On n’en saura guère plus. Le récit volontairement énigmatique et ténu bascule dans la mise en place, et souvent la découverte pour le spectateur, de cet espace du foyer pour travailleurs où Martin, à qui David Arribe donne une belle qualité de jeu de voix, va rencontrer des hommes vieillissant loin de leurs pays et de leurs familles, emprisonnés dans de minuscules « chambres-cercueils ». Ils sont cinq, Driss, Hamid, Majid, El Hadj et Shériff, ils pourraient tous être son père et se dérobent tous à ses questions. Cinq comédiens maghrébins, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize Kabouche, Kader Kada et Lounès Tazaïrt, tous formidables, qui parviennent à dire par leur densité de présence et d’interprétation des choses dures et graves avec un décalage ironique ou drôle, mais aussi les petits riens et bonheurs du quotidien. Avec finesse et sans pathos, ils restituent la solitude de ces hommes, enfermés dans leurs silences et leurs secrets, mais montrent aussi le rempart de leur fraternité et leur grande dignité.

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© Philippe Delacroix

La simplicité de la scénographie dessinée par Michel Gueldry est servie par les belles lumières de Renaud Lagier et les images vidéo saisies par Quentin Descourtis dans la rue, les mosquées, les cafés, qui rendent compte d’un monde du dedans et du dehors, de l’intime et du commun.

Nasser Djemaï a délibérément voulu se mettre à distance du théâtre documentaire, soucieux de fuir toute victimisation ou misérabilisme, cherchant simplement à restituer, avec beaucoup de justesse, des parcours de vies terriblement malmenées, dans toute leur complexité et leur singularité.

C’est cette justesse qui a donné sa force — et son succès — à Invisibles.

Théâtre 13 / Jardin
103A, boulevard Auguste Blanqui
Jusqu’au 20 octobre 2013,
les mardi, jeudi et samedi à 19h30, mercredi et vendredi à 20h30, dimanche à 15h30.

En tournée :

- Théâtre de la Croix-Rousse — Lyon du 23 au 26 octobre 2013
- Théâtre Firmin Gémier / La Piscine — Châtenay-Malabry 26 novembre 2013
- ATP, Gare du midi — Biarritz 5 décembre 2013
- Théâtre Romain Rolland — Villejuif 13 décembre 2013
- Équinoxe, scène nationale — Châteauroux 19 décembre 2013
- Archipel, Théâtre de la Haute Ville — Granville 14 janvier 2014
- Théâtre des Chalands — Val-de-Reuil 17 janvier 2014
- Le Grand T Nantes — Tournée en Loire-Atlantique du 21 au 30 janvier 2014
- Espace culturel de la Fleuriaye — Carquefou 1er février 2014
- Fontenay en scènes — Fontenay-sous-bois 5 février 2014
- Espace culturel du château des Rochers — Nogent-sur-Oise 8 février 2014
- ATP, Théâtre municipal — Roanne 12 février 2014
- Théâtre La Baleine — Rodez 20 février 2014
- Théâtre de la Maison du peuple — Millau 22 février 2014
- Théâtre des Quartiers d’Ivry du 6 au 16 mars 2014
- Théâtre Théo Argence — Saint-Priest 21 mars 2014
- Théâtre du Cormier — Cormeilles-en-Parisis 25 mars 2014
- Théâtre de Goussainville 27 mars 2014
- Salle CO2 — La Tour de Treme, Suisse 5 avril 2014
- Théâtre Beno Besson — Yverdon-les-Bains, Suisse 8 avril 2014
- Théâtre de Vevey — Suisse 11 avril 2014
- Théâtre national — Nice 17 et 18 avril 2014
- Espace culturel Boris Vian — Les Ulis 6 mai 2014
- Théâtre de Rungis 16 mai 2014
- Théâtre La Colonne — Miramas 23 mai 2014

6 commentaires sur « La parole des chibanis pour la première fois portée au théâtre »

  • permalien Un partageux :
    13 septembre 2013 @21h42   »
    Une pièce rare...

    Voici une pièce rare tant le théâtre d’aujourd’hui se soucie si peu et parle si peu du monde contemporain. À croire que la vie contemporaine n’intéresse guère les auteurs vivants.

  • permalien Jean-Michel Masson :
    14 septembre 2013 @10h36   « »

    Merci pour cette information que je diffuserai. Quelle est étrange notre formule "Liberté-Egalité-Fraternité" une fois mise en perspective avec un tel sujet !
    http://jmmasson.wordpress.com

  • permalien Shanaa. :
    24 septembre 2013 @11h50   « »

    Merci beaucoup. Je découvre la vie de ces chibanis. Quelle dignité dans l’adversité et l’exil ! Bel exemple.

  • permalien Madjid LAIB :
    4 octobre 2013 @12h36   « »

    C’est un super billet que vous avez écrit Madame, seulement à mon sens la phrase " c’est la première fois" ou "c’est le premier " ne tient pas sa place dans ce sujet, sauf à disqualifier le travail des autres de ceux qui les ont précédés ou même leurs contemporains ! je vous invite juste à faire au préalable un tour sur la toile pour vous rendre compte de cet excès ! Surtout au théâtre, il y’a eu toujours des parenthèses sur ce sujet,. Quant à la référence sur le sujet qu’est Sayyad Abdelmalek, il n’était pas le seule, il y avait d’autres qui l’ont précédés mais pas dans la même ampleur ici en france. Je pense qu’il faut aussi regardé de l’autre coté de la méditerranée en Algérie ce qui a était fait, la frontière littéraire et scientifique entre les deux rives n’est que virtuelle elle est inexistante ! alors juste j’attire votre attention sur le respect à avoir aux travaux et aux réalisations des autres qui n’ont pas eu l’ampleur mediatique de ces derniers

  • permalien Guitonbleu :
    16 octobre 2013 @11h17   « »

    Merci de ce billet, et aussi d’attirer notre attention sur une injustice potentielle.

    En tant que spécialiste des retraites, je m’interroge cependant sur la phrase " l’impossibilité à se réinstaller dans leur pays d’origine en raison de l’obligation de résider en France pour percevoir leur maigre retraite ".

    En effet, les prestations de Sécurité sociale, dont la retraite, sont tout à fait exportables... Sauf s’il s’agit de retraites dites "de solidarité", financées par l’impôt pour éviter que les personnes qui n’ont pas cotisé assez longtemps tombent dans la grande pauvreté... En France. Car 650 euros n’ont pas la même valeur en France et en Afrique du Nord.

    Dans ce cas -de cotisations insuffisantes- il me semble qu’on ne peut pas dire que les personnes concernées ont "usé leur jeunesse pour reconstruire la France". Si ?

  • permalien arthur porto :
    18 mars @13h11   «

    bonjour,
    je viens de découvrir votre article que j’ai apprécié. Je saisis l’opportunité pour insérer un lien vers un billet que j’ai publié sur cette pièce de théâtre que j’ai vu pour la première fois il y a quatre jours à Ivry. Par ailleurs, je reviendrai à votre blog.
    Cordialement,
    arthur de oliveira

    http://blogs.mediapart.fr/blog/arth...

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