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A la défense, controverse sur le « cœur de métier »

Remous, ces derniers jours, dans le petit monde de la défense à la française : les militaires, déjà victimes de l’habituel coup de rabot budgétaire, se verraient en outre privés de plus en plus des moyens de gérer directement, et à leur manière, l’institution militaire. Sous l’impulsion de l’actuel ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, des pans entiers – finances, stratégie et diplomatie, recrutement, soutien – passeraient sous le contrôle des administrateurs civils. De quoi réveiller l’ire des généraux… en retraite.

par Philippe Leymarie, 4 octobre 2013

Le budget défense pour 2014 sera la première déclinaison de la Loi de programmation militaire (LPM) adoptée en août dernier. Le ministre Jean-Yves Le Drian en a détaillé les grands lignes lors d’une conférence de presse, jeudi : 31,4 milliards d’euros, dont 1,8 million d’euros de ressources exceptionnelles garanties (1).

Un budget en apparence « sanctuarisé » par la LPM, mais qui sera grignoté par l’inflation, et qui implique de lourds sacrifices sur les effectifs : la cible, pour 2014, est de 7 881 emplois à supprimer (2). Avec, à la clé, quelques restructurations – mais plutôt limitées, pour cause de préparation des élections municipales : le 1er Régiment étranger de cavalerie (REC) quitte Orange (Vaucluse) avec ses 900 hommes pour Carpiagne (Bouches-du-Rhône), laquelle perd le 4e régiment de dragons (équipé de chars Leclerc), qui sera dissous. Une petite base aérienne sera fermée à Varennes (Allier), ainsi que quelques sites mineurs.

Glissade sur les programmes

Le ministre préfère évidemment mettre l’accent sur les « avancées majeures » en matière d’équipements, avec des crédits en augmentation (16 milliards d’euros en 2013, 16,5 milliards d’euros en 2014) qui permettront de commander des avions ravitailleurs MRTT, les pods de désignation laser du Rafale, des drones Male, les véhicules du programme Scorpion, le quatrième sous-marin d’attaque Barracuda. Tandis que les armées recevront en 2014 le satellite franco-italien de télécommunications spatial Sicral, une frégate Fremm, quatre hélicoptères Tigre, sept hélicoptères NH90, onze avions Rafale, quatre A 400M (baptisés maintenant « Atlas »), soixante missiles de croisière navals MDCN, 77 véhicules VBCI, etc.

En fait, l’ensemble des programmes ont dû être décalés : « Tout glisse ou presque », s’est plaint fin septembre le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Bertrand Ract-Madoux, devant les sénateurs. Autre exemple : l’armée de l’air ne recevra finalement cette année que deux gros porteurs Atlas – successeur du Transall, mais avec doublement des capacités – le troisième étant reporté sur 2014 : le budget de mise en condition opérationnelle (MCO) attribué à l’A400M ne permet actuellement à l’unique appareil livré à l’armée de l’air que 55 heures de vol par mois, au maximum.

Soutenant qu’il « ne perçoit pas un effondrement du moral », le ministre a défendu ses projets de réorganisation du ministère – la gouvernance des ressources humaines, des finances, du soutien, des relations internationales, des exportations ou encore du maintien en condition opérationnelle. Devançant les récriminations des généraux, il en a appelé aux mânes du général de Gaulle, avec cette citation : « Nous ne devons pas conserver une armée d’héritage ». Mais cela ne suffira sans doute pas à éteindre leur flamme …

Le corps dans la nation

Rappelons le contexte : le 12 septembre dernier, le décret 201-816 a renforcé les pouvoirs du ministre de la défense, responsable politique du secteur, le chef d’état-major des armées (CEMA) – actuellement , l’amiral Guillaud – étant ramené au rôle « d’assistant » du ministre pour ce qui est de l’emploi des forces, et plus généralement de « conseiller militaire du gouvernement ». Le CEMA, dont les prérogatives avaient été étendues au fil de décrets successifs (2005, 2009) n’est plus que « responsable de l’emploi opérationnel des forces ».

Dès avril 2013, le G2S, un groupe constitué principalement d’officiers généraux de l’armée de terre qui ont récemment quitté le service actif, s’était ému de ce projet de décret, s’étonnant que soit ainsi relancée « la question emblématique de la gouvernance du ministère de la défense – sujet qui porte en lui tout le poids de la méfiance d’une haute administration civile vis-à-vis d’une hiérarchie militaire, en dépit de sa loyauté incontestable ».

Le texte signé par le Général d’armée (2S) Jean-Marie Faugère relevait qu’il est bien question, dans cette affaire, de « la place du corps social militaire dans la nation et, pour sa hiérarchie, de son avenir dans l’appareil d’Etat » – allusion à la préparation de ce décret et aux mesures envisagées à la suite d’un rapport de la Cour des comptes (qui avait constaté un accroissement anormal du taux d’encadrement dans les armées, contradictoire avec la réduction constante de leurs effectifs).

« Depuis plusieurs années déjà, faisait valoir le G2S, on observe, au gré des changements d’affectation, un transfert progressif de postes tenus par des officiers généraux vers des administrateurs civils ou des contrôleurs généraux. La hiérarchie militaire se voit ainsi dépossédée, de manière régulière et organisée, de postes de haute responsabilité au sein du ministère de la défense ».

Ces généraux en retraite craignent notamment que la haute hiérarchie militaire perde son rôle de préparation de l’avenir (la définition des capacités opérationnelles, le choix des équipements, la préparation des lois de programmation), voire de ses prérogatives en matière de recrutement, formation, avancement, rémunérations, ou des soutiens – ce qui contribuerait à « enlever aux chefs militaires tout pouvoir sur les conditions de vie et de fonctionnement des unités ».

Symbole lourd

Selon l’officier général signataire, cette « radicalisation de la gouvernance » reviendrait à :

 poser le problème de la relation politico-militaire « qui n’a jamais été sereine dans ce pays » ;
 dénier aux militaires la faculté et l’aptitude à occuper des postes de conception et de direction, signant « la fin d’une présence militaire de haut niveau dans l’appareil d’Etat » ;
 « symbole lourd de signification pour la famille militaire », le lien direct entre le chef des armées et le chef d’état-major des armées serait rompu ;
 ce serait aussi reconnaître que « l’état militaire n’est plus singulier dans l’organisation de l’Etat » ;
 enfin, plaide ce général, « l’institution militaire deviendrait alors une exception parmi les grands corps de l’Etat, celle où une catégorie d’agents à statut particulier ne serait pas autorisée à participer à l’évolution et à la direction de son destin ».

Et surtout, « le pacte moral, reposant sur l’esprit de corps qui relie le chef à ses subordonnés n’existerait plus dans la mesure où les chefs seraient incapables de répondre aux attentes de leurs subordonnés car, privés des leviers naturels qu’apporte la maitrise des niveaux de conception et de direction. La communauté militaire perdrait le dernier recours que constitue le commandement. Elle ne pourrait plus se reconnaître en ses chefs, ce qui n’est pas envisageable pour une institution dont la valeur et l’efficacité au combat reposent essentiellement sur son esprit de corps et sa cohésion ».

Il concluait qu’« une telle évolution, si elle était validée, consommerait la rupture définitive de l’institution militaire avec l’autorité civile la plus élevée », et serait « la marque d’une profonde inconscience sur le degré de résilience du militaire face à de telles mesures vexatoires ».

A l’état d’échantillon

Plus récemment, le 30 septembre, le groupe des Sentinelles de l’Agora – également composé de généraux en retraite – a publié un « Manifeste pour la sauvegarde de nos armées » (3), dénonçant une « entreprise de démolition » de l’armée française, qualifiée elle-même de « comateuse », réduite à « l’état d’échantillon » en moins de cinquante ans, à cause notamment des « impératifs de l’Etat providence et la volonté des post-modernes d’en finir avec le fracas des armes ». « Le couronnement de cette efficace entreprise de démolition a été de placer la haute hiérarchie aux ordres d’une administration civile de défense qui prospère sans frein, au prétexte de recentrer les militaires sur leur cœur de métier », concluent ces officiers du cadre de réserve, pour qui « ce désastre consommé ne peut plus être confiné sous l’éteignoir d’un devoir de réserve de la grande muette ».

Parmi ces « sentinelles de l’Agora », le général Jean-Claude Thomann, ancien patron de la Force d’action terrestre, chargé de mission auprès de la municipalité de Lille : cet officier para est un habitué des coups de gueule. Dans un texte publié le 9 août par Valeurs actuelles, il s’en est pris cette fois à la réforme de la gouvernance du ministère de la défense, qui vise à « éliminer les chefs militaires de toutes les responsabilités non directement opérationnelles. » Il s’agirait de « d’une part, cantonner les militaires dans un statut de purs techniciens de l’affrontement armé, non autorisés à participer à la prise de décision et encore moins à se prononcer sur les grandes orientations stratégiques de notre défense ; d’autre part, sous prétexte de “redonner le pouvoir au politique”, mettre en place un encadrement civil qui contribuera à la momification d’un corps dont on souhaite qu’il soit inexistant sur la scène politico-médiatique ».

Porte fermée

Au début du mois, lors d’une audition devant la commission sénatoriale des Affaires étrangères et des Forces armées, Jean-Yves Le Drian avait annoncé un « rééquilibrage des effectifs globaux du ministère au profit des personnels civils dans les secteurs non opérationnels », rappelle une note du site « Zone militaire » du 26 septembre.

Dans une tribune du Figaro, à la mi-septembre (4), le général Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major des armées, mettait également en garde contre un système « où les militaires sont tenus en suspicion ». Il déduisait de ce décret du 12 septembre « qu’en clair, les généraux ou amiraux seraient des techniciens du combat, peu aptes à gérer des hommes, des finances, des relations internationales, voire des services logistiques ». Ce qui, expliquait-il, « va à l’encontre de traditions millénaires qui exaltaient les rôles de stratège, d’administrateur ou de logisticien comme autant de facettes indispensables au bon exercice du métier des armes. Dans l’univers aseptisé des officiers “recentrés sur leur cœur de métier”, on ne rencontre bien sûr, ni Napoléon, ni De Gaulle , mais c’est aussi Foch, Lyautey, Leclerc ou De Lattre à qui on ferme la porte ».

Philippe Leymarie

(1) « Ce 1,8 milliard a une triple origine, a expliqué le ministre : premièrement, des crédits du nouveau programme d’investissements d’avenir (PIA), pour 1,5 milliard ; deuxièmement, le produit de cessions d’emprises immobilières, pour 0,2 milliard ; troisièmement, d’autres ressources exceptionnelles pour 70 millions, dont des redevances versées au titre des cessions de fréquences hertziennes déjà réalisées lors de la précédente loi de programmation. »

(2) La LPM prévoit 23 500 suppressions de postes supplémentaires durant la période 2014-2019, dont 14 500 dans le soutien et l’environnement des armées, mais aussi 9000 dans les forces opérationnelles. Cette baisse des effectifs s’ajoute aux 54 000 postes déjà supprimés dans le cadre de la précédente LPM (2008-2013). Au total , entre 2009 et 2019, la défense aura perdu 80 000 emplois. En 2014, ces pertes représentent 60 % des baisses d’effectifs de l’ensemble de la fonction publique.

(4) « Métier des armes : une porte se ferme », accès réservé aux abonnés.

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© Le Monde diplomatique - 2016