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Au Burkina Faso : Une Antigone 466-64 percutante

par Marina Da Silva, 6 octobre 2013

Lorsque nous arrivons à Ouagadougou, la veille de la première, pour voir Antigone 466-64, notre avion reste en suspension une bonne demie heure au dessus des nuages, les tremblements furieux de l’orage rendant sa descente impossible.

Nous ne mesurons alors pas encore à quel point le climat joue sur la vie quotidienne des Burkinabés et comment il faut lutter chaque jour contre des pluies diluviennes ou un soleil écrasant. Sans compter les chausse-trappes d’une capitale de deux millions d’habitants restée à l’état de sous-développement.

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Photo de Jean-Paul Lebesson

Les comédiens d’Antigone 466-64, eux, sont rodés au combat.

Ils répètent depuis deux mois, une douzaine d’heures par jour, sous une chaleur de plomb mais aussi au plus fort de la saison des pluies, dans des théâtres à ciel ouvert. Le premier, l’espace Gambidi, un lieu hors norme de plus de 5 000 mètres carrés dirigé par Claude Guingane qui continue le projet utopique de son père, Jean-Pierre Guingane, les a accueillis pour les répétitions.

Le second, le CITO (Carrefour international du théâtre de Ouagadougou), administré par Martin Zongo, les reçoit pour les représentations qui auront lieu du mercredi au dimanche, du 18 au 28 septembre, sur une scène de terre battue, adossée au stade municipal. Le CITO est la première association culturelle qui fédère différents artistes et techniciens du spectacle (quelque quatre-cents à ce jour) et qui s’est donnée les moyens de les rémunérer bien au-delà des salaires habituels, grâce à des partenariats et contributions de pays comme la Norvège, la Suisse et le Danemark. Engagés en général pour deux mois lors d’une création, les comédiens perçoivent entre 300 000 et 350 000 francs CFA, l’équivalent de 500 euros, tandis que le salaire moyen est de l’ordre de 40 000 francs CFA. Le CITO a aussi réussi le tour de force de construire un public prêt à payer 1 000 francs CFA pour les représentations de ce théâtre de création inscrivant sa démarche dans une nécessité reconnue par la population.

Curieusement, la France est cruellement absente de tout soutien à ces enfants spirituels de Thomas Sankara qui tentent d’inventer un théâtre moderne dans leur pays. Et le premier metteur en scène français à participer corps et âme à cette exaltante aventure, Claude Brozzoni, a engagé tous les subsides de sa compagnie dans la partie qui se veut bien plus que la réalisation d’une pièce, mais un véritable projet de coopération sur le long terme entre une équipe artistique française et une équipe africaine.

Tout est né de la rencontre entre Claude Brozzoni, installé à Annecy et associé à Bonlieu Scène nationale et Paul Zoungrana, dont la compagnie, Arts en intersection, coréalise la pièce. Le grand comédien (qui est assistant à la mise en scène auprès de Christian Schiaretti dans Une saison au Congo d’Aimé Césaire (1)) ressemble à Nelson Mandela, en plus massif, et inspire Brozzoni.

De Mandela à Antigone, il y a le théâtre.

Mandela a en effet fait du théâtre en prison, lorsqu’il était détenu dans le sinistre pénitencier de Robben Island, et y a joué Antigone avec ses camarades, interprétant le rôle de Créon. 466-64, pour le 466ème prisonnier de l’année 1964, était son numéro de matricule.

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Photo de Jean-Paul Lebesson

Dans la pièce, qui met en jeu la rébellion d’Antigone à l’ordre de Créon de refuser une sépulture à son frère Polynice, Paul Zoungrana-Mandela est évidemment Antigone, figure métaphorique de la résistance. Elle s’ouvre donc par un long solo d’une quarantaine de minutes de l’acteur en majesté qui déploie les images condensées et puisées dans Un long chemin vers la liberté (2) s’arrêtant surtout sur l’enfance de Mandela dans le village de Kunu. « Je suis membre du clan Madibu ». « Mon père avait quatre femmes dont la troisième était ma mère ». « La sœur de ma mère est ma mère, nous n’établissons pas les mêmes distinctions que les Blancs à l’intérieur de la famille »... Un grillage de fer sépare le comédien du public, marquant à la fois la frontière de la scène et celle de la cour de détention. La lumière de la pleine lune vient jouer subtilement avec celles des projecteurs, rehaussant un espace naturel, laissé à dessein vide et minimaliste, qui ferait pâlir d’envie le meilleur des scénographes.

« J’ai appris à vaincre mes adversaires sans les humilier ». On est scotché par la force d’évocation du texte et la palette du jeu très physique et puissant du comédien qui interprète aussi des chansons en mooré, une des soixante langues du Burkina. Il est soutenu par une autre petite scène autonome où le merveilleux chanteur Dicko Fils et trois musiciens, Claude Gomez, également compositeur, Tim Winsey et Marcel Balboné font fusionner musiques électroniques et traditionnelles et vibrer kora, clavier, percussions africaines, accordéon et le cœur des spectateurs.

Puis Zoungrana viendra s’emparer d’une chemise étendue sur une corde à linge qu’il transforme en jupe pour symboliser le passage à Antigone. Il ne s’agit d’ailleurs pas de se travestir en femme mais seulement d’incarner l’innocence de la jeunesse d’Antigone. C’est la belle traduction du grec ancien de Sophocle de Robert Daureu (Actes Sud) qui donne sa poésie à la pièce mille fois montée.

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Photo de Jean-Paul Lebesson

On avait rendu compte d’une Antigone palestinienne éblouissante qui résonnait avec son temps et remettait sur la table les enjeux de la résistance à l’ordre inique et inhumain de l’occupation israélienne. On découvre une Antigone africaine tout aussi percutante et totalement ancrée dans son contexte de résistance contemporaine. Qui commence par une résistance titanesque contre les obstacles « naturels » et quotidiens. Sur la première semaine des représentations, si la première a bien eu lieu le mercredi 18 septembre, la seconde a été annulée pour cause de coupures d’électricité. Elles n’ont jamais atteint ce niveau de fréquence, et seraient dues à des tensions politiques en Côte d’Ivoire, un des principaux fournisseurs du Burkina. Puis, l’on apprend le décès de Saye Zerbo, ancien président-militaire, (1980-1982) d’un pays alors dénommé Haute-Volta, qui va entraîner un deuil national de trois jours stoppant toutes les manifestations culturelles.

La semaine suivante, les comédiens, familiers des oracles, devront implorer le ciel pour faire face aux trombes de pluie et se réapproprier cette Antigone 466-64 qui parle vraiment de leur histoire. Trois autres comédiens formidables ont rejoint Paul sur le plateau, Mahamadou Tindano, Charles Wattara, Rémi Yameogo, qui se partagent les rôles de Créon, Ismène, Étéocle et Polynice et du chœur, tout en restant les camarades de lutte de Mandela. Tous jouent chaînes aux pieds, dans des costumes ocres et sobres, et l’on se demande les yeux écarquillés d’où leur vient cette verticalité qui transcende tous les obstacles. Rémi Yameogo en danseur voltigeur enchaîné mais plus libre que l’air déclenche tout particulièrement l’émotion et l’admiration du public. On écoute autrement cette langue française que les comédiens burkinabés se sont appropriée dans la sueur et la poussière, en mettant des accents toniques rebelles et inventifs là où ça leur chante. On écoute la musique et le sens, fort, des mots. On écoute aussi les silences de la langue. Le plus dense est celui que fait peser l’ombre de Thomas Sankara sur le plateau.

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A quelques kilomètres de la scène de théâtre, la scène de la profanation est dans un cimetière quasi abandonné au milieu d’un terrain défoncé. C’est là que repose Sankara — dont le corps n’a toujours pas été formellement identifié — avec douze de ses camarades. Enterré à la hâte quelques heures après son assassinat, le 15 octobre 1987, par des prisonniers libérés spécialement pour s’atteler à cette tâche indigne. Au pays des hommes intègres, Antigone 466-64 a des résonances qui donnent le frisson.


La pièce se jouera à Annecy (Bonlieu Scène nationale ) les 21, 22, 23 et 24 juin 2014. Et est en recherche de lieux d’accueil. A ce jour se sont engagés pour des représentations à l’automne 2014 le théâtre Gérard-Philipe de Champigny-sur-Marne que dirige Véronique Lecullée et la compagnie suisse du Teatro Malandro d’Omar Porras, également co-productrice. On espère d’autres bonnes étoiles au-dessus du ciel des artistes.

Merci à Fidèle Toé, ancien ministre de la Fonction publique du Conseil national de la Révolution (CNR) de nous avoir permis de reconstituer le parcours des deniers jours de Thomas Sankara.

Marina Da Silva

(1) Au TNP du 16 au 25 octobre et aux Gémeaux du 8 au 24 novembre 2013.

(2) Autobiographie de Nelson Mandela publiée en 1996, Livre de Poche.

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