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Les pyromanes de l’impopularité

par Alain Garrigou, 9 octobre 2013

A-t-on besoin des sondages pour savoir qu’un gouvernement est impopulaire quand la situation économique est mauvaise, quand il administre une sévère cure d’austérité et qu’il commet quelques gaffes ? Probablement pas. Les chiffres ont toutefois cette objectivité que les manifestations ou les grèves incarnaient il n’y a pas si longtemps. Celles-ci étaient cependant presque toujours attribuées à une ou plusieurs catégories de mécontents. Les sondages ont encore cette apparence de représentativité de l’ensemble de la population. Et, grâce aux enquêtes en ligne, l’impopularité, traduction sondagière du mécontentement, se décline chaque jour sur les écrans de télévision et dans la presse. Depuis une décennie, l’impopularité des présidents et des gouvernements en France est restée très élevée. M. François Hollande a été touché immédiatement. Records battus. Ce bruit de fond a amené à parler d’un « Hollande bashing », nom donné au dénigrement médiatique. Et contrairement à ses prédécesseurs, une question lancinante revient : peut-on gouverner avec une telle impopularité ? Ainsi parlent sondeurs et commentateurs après leur pause estivale. Plus insistants encore qu’auparavant.

Ils savent parfaitement que l’opinion n’est pas une force politique qui démet les gouvernements. Rien ne le prévoit dans la constitution et l’opinion sondagière n’a pas de troupes, contrairement aux manifestations de rue ou aux grèves. Par quel mécanisme l’impopularité empêcherait-elle de gouverner ? Elle n’est un handicap que si on y croit. En insistant ainsi avec tant d’obstination, sondeurs et journalistes essaient d’imposer cette croyance, selon la logique du théorème de Thomas. Du coup, impossible de déterminer si leur question est fondée ou non puisqu’elle dépend de la capacité à imposer la croyance. Sur les forums, des citoyens très hostiles à François Hollande reprennent en chœur qu’il doit se retirer puisqu’il est si impopulaire. Bref, il ne serait pas légitime. Sans aller aussi loin, des commentaires de presse affirment que le président est « affaibli » par son impopularité. Autrement dit, la mesure permanente de l’opinion par les baromètres de popularité affecterait la capacité à gouverner.

Si cela était vrai, il faudrait réfléchir à une situation qui touchera probablement les successeurs, tant il semble que l’on soit désormais installé dans une phase de défiance politique. Et si les parlementaires finissent aussi par croire que l’impopularité de l’exécutif diminue leurs chances d’être réélus, il n’est pas exclu de voir se produire des processus de débandade. En l’occurrence, les sondages s’essaient à créer les conditions d’une crise politique. Si l’on croit que le président est affaibli, il devient réellement affaibli, comme le veut le théorème de Thomas. Ils n’ignorent pas que les chiffres des sondages n’ont pas seulement et toujours un statut descriptif mais qu’ils tendent à faire advenir ce qu’ils disent. En répétant aussi souvent que l’impopularité affaiblit le président, ils dévoilent leurs objectifs. Sondeurs et journalistes connaissent parfaitement ce mécanisme performatif et jouent plus ou moins délibérément le rôle de pyromanes.

A quel jeu jouent-ils ? Il serait facile de mettre en cause les penchants politiques d’une presse qui n’a pas changé — même dans les médias du secteur public — depuis le mandat présidentiel précédent, si le phénomène n’était plus profond. Il est surtout significatif que le jeu se joue à deux, sans concertation mais par une coordination implicite. En l’occurrence, les sondeurs n’alimentent la campagne d’affaiblissement que grâce à l’hospitalité des médias. Il suffit que l’impopularité soit reprise en boucle par les divers médias pour qu’elle prenne un haut degré de réalité. Il est significatif que les journalistes politiques soient restés largement sourds à la critique des sondages. Ils les citent sans aucune réserve parce qu’ils leur sont utiles. En somme, les anciennes raisons subsistent : les sondages apportent de l’information bon marché, dispensent largement de penser, font des événements et surtout apportent la légitimité de doxosophes aux journalistes.

On ne trouve plus guère d’articles politiques qui ne citent de sondages. Avec eux, c’est un autre ton du journalisme politique qui s’est imposé, pas non plus celui de la presse d’opinion d’autrefois, mais un ton toujours aussi opposé à un journalisme d’analyse – un ton de conseiller et de censeur, un ton d’autorité légitimé par l’opinion publique. Les journalistes politiques sont surtout des doxosophes. Rôle éminemment valorisant où l’on donne des leçons de stratégie ou de vertu aux dirigeants politiques. Cette prétention coïncide avec la crise de la presse écrite (lire « Nous ne sommes pas des robots » dans Le Monde diplomatique d’octobre 2013, en kiosques). Celle-ci aura disparu dans quelques années, annoncent les observateurs les plus pessimistes. La prétention en est d’autant plus exacerbée : il est si grisant de s’introniser en interlocuteur des puissants. Objecterait-on que la doxosophie s’étale aussi sur les chaînes de télévision et de radio dont la fin n’est pas annoncée, il faudrait remarquer que les journalistes de la presse écrite n’y ont jamais été aussi présents. Ils monopolisent les plateaux, certains doués d’ubiquité, courant d’un plateau à l’autre.

Lire Pierre Bourdieu, « La fabrique des débats publics », Le Monde diplomatique, janvier 2012. La présence ordinaire des sondeurs sur les mêmes plateaux et dans les mêmes colonnes obéit à des logiques d’autopromotion. Connaît-on beaucoup de secteurs d’activités qui bénéficient d’espaces publicitaires aussi importants ? Les sondages politiques ne constituent pourtant qu’une petite partie du chiffre d’affaires (environ 5 %) des « instituts », mais jouent un rôle important pour leur visibilité. Or le nouveau président de la République a marqué sa différence avec son prédécesseur Nicolas Sarkozy, dont une certaine affaire a révélé l’addiction aux sondages. L’Elysée a dépensé pendant son quinquennat plus de 9 millions d’euros dans des conditions qui font aujourd’hui l’objet d’une enquête judiciaire. Encore ce chiffre ne rend-il pas compte de la place réelle des sondages, puisque le SIG (Service d’information du gouvernement) en commandait aussi. Or ces clients sont très importants pour les sondeurs, parce qu’ils servent de références pour les clients ordinaires. Faire des sondages pour l’Elysée, voila qui était éminemment valorisant et valorisé.

L’actuel président a imposé une rupture en la matière : l’Elysée ne commande plus de sondages (cf. « Les comptes et la gestion des services de la Présidence de la République », rapport de la Cour des comptes, 15 juillet 2013). Les sondeurs sont ainsi privés d’un client important, moins en termes d’argent que de prestige. Ils en sont fort marris, comme quelques uns l’ont confié. Leur insistance sur l’impopularité de François Hollande tiendrait-elle de la vengeance ? A moins qu’elle ne constitue plutôt une pression : « si vous voulez des bons sondages ou au moins des commentaires moins défavorables, vous savez quoi faire ». Après tout comment interpréter les recommandations faites par quelques anciens sondeurs passés à la communication politique ? L’un d’eux assurait récemment : « Si le président avait de tels outils, il ne se demanderait pas pourquoi les Français sont parmi les nations les plus pessimistes au monde (...) François Hollande a besoin de savoir ce que la France est, où elle va et le rapport du président aux Français. Il ne faut pas seulement consulter son entourage, il faut écouter les Français. » (L’Express, 25 juillet 2013). Il semble que l’amitié dont se targuait le conseiller ne suffisait pas à justifier ses bons conseils appuyés sur les sondages. Un autre, ancien d’Opinionway, ancien fournisseur de Nicolas Sarkozy, pointe le défaut de communication présidentielle dans un livre récent (Denis Pingaud, L’Homme sans com’, Seuil, 2013). Cela ressemble étrangement à des offres de service.

Serait-ce faire preuve de cynisme que d’imaginer de tels calculs ? Ils ne sont probablement pas complètement conscients. Si l’Elysée était un gros client, les sondeurs insisteraient-ils autant sur l’impopularité du président et plus encore, évoqueraient-ils son affaiblissement ? Quant à la menace des sondeurs, elle fonctionne comme l’impopularité : il suffit qu’on y croie pour qu’elle soit réelle. Ainsi, quand la proposition de loi sénatoriale sur les sondages est arrivée à l’Assemblée nationale après avoir été votée à l’unanimité par le Sénat, la commission des lois l’a enterrée sur ordre de Nicolas Sarkozy. Mais les parlementaires socialistes n’ont pas manifesté, à l’époque, une grande pugnacité. Les sondeurs manifestant leur forte opposition à la législation, certains craignaient en effet d’être sanctionnés par eux. Un fantasme ? Il suffit qu’il soit pris au sérieux pour avoir des conséquences. On attend toujours que l’Assemblée nationale reprenne la proposition sénatoriale. La campagne de presse sur l’impopularité a apporté une raison supplémentaire de ne pas laisser faire. Mais à l’inverse, la menace est aussi une bonne raison de ne rien faire.

Alain Garrigou

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