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« Motor car party » à Marseille

par Alain Garrigou, 17 octobre 2013

L’apparition de l’automobile a profondément modifié les élections. Au début du XXe siècle au Royaume-Uni, la pratique s’était généralisée d’amener les électeurs aux bureaux de vote en auto, une aubaine pour la plupart des électeurs, incapables de s’acheter un véhicule — au point que l’on parlait de « motor car party », une « nouvelle classification » assurait Mosei Ostrogorski dans le livre qu’il consacra au canvassing (démarchage) des agents électoraux : « Les électeurs captés sont conduits au scrutin comme un troupeau, et la victoire est donnée aux partis qui ont non les principes les plus élevés et le plus de lois bienfaisantes à leur actif, mais le plus d’automobiles à leur disposition ». Cette pratique prit une telle ampleur qu’elle fut bientôt dénoncée : « Cet aspect des campagnes électorales devenant de plus en plus accusé, la société anglaise, qui est rien moins qu’insensible à tout ce qui choque le sens moral, commence à éprouver un sentiment de révolte » (1).

Les primaires socialistes de Marseille viennent de redonner une pertinence à cette méthode de mobilisation électorale. La candidate battue Marie-Arlette Carlotti s’en est indignée sans être suivie. Malheur aux vaincus. Rien que de très normal ont même objecté des dirigeants nationaux du PS, à commencer par le secrétaire national aux élections, Alain Fontanel : « Le covoiturage le jour de l’élection, c’est la règle de base du militant politique » (Le Point, 14 octobre 2013). Il faut croire que les raisons qui ont éliminé l’automobile outre-Manche ne valent pas en France, en tout cas à Marseille : soupçons de corruption à l’intérieur des voitures, et violation du secret du vote. Sous la IIIe République, pour désigner un électeur acheté ou dominé, on disait qu’il était « un conduit ». Ce serait aujourd’hui une nécessité si on en croit le secrétaire aux élections du PS : « Si vous n’allez pas chercher les électeurs dans une primaire, ils ne viennent pas voter », sans avoir peur de se contredire puisque, poursuit-il, « la primaire, c’est mobiliser les citoyens en élargissant la base électorale ». Comment élargir une base électorale en amenant voter des électeurs aussi peu motivés ? En renouant avec les vieilles méthodes de la corruption et de la fraude électorales, sans même s’en rendre compte, l’événement devrait condamner les primaires au moins à l’échelon local.

L’organisation d’élections primaires par le PS, semi-ouvertes en 2006 avec les adhérents à 20 euros, puis ouvertes en 2011, a été présentée comme un progrès démocratique. Rémi Lefebvre a étudié la transformation des partis qu’elle accompagnait (2), partis sans militants, confinés à une lutte des chefs, sans programme et ne proposant donc plus au suffrage de véritables enjeux, en affinité avec l’idéologie libérale de l’individu consommateur. Loin d’être un progrès, c’est une manifestation de la crise des partis et, au-delà, de la crise de la politique réduite à l’impuissance gestionnaire et à la « pipolisation » médiatique. Et tout à la célébration de l’avancée démocratique, on avait oublié combien les primaires étaient contestables au regard des normes démocratiques. Ainsi se prêtent-elles au vote stratégique qui permet à des adversaires politiques de s’inviter pour choisir leur adversaire. Cela s’est fait en 2011 quand des partisans de François Bayrou et de Nicolas Sarkozy sont allés voter aux primaires socialistes. Connaissant certains d’entre eux, je dirai seulement qu’ils ont choisi le candidat socialiste qui leur paraissait le plus proche de leurs propres convictions, et donc qu’en cas de victoire du candidat PS, celui-ci ne ferait pas un président trop à gauche. Le nombre élevé des électeurs à ces primaires dilue sans doute ce vote stratégique dans la masse des millions de votants. Sans supprimer le fait que ces manœuvres existent déjà, et le risque que, l’expérience aidant, la pratique ne s’étende. Dans les élections primaires locales, le grand nombre n’en protège pas.

Contre la corruption électorale, la meilleure protection est sans doute la difficulté à soudoyer beaucoup d’électeurs. Avec le suffrage universel, cela est devenu trop cher, sinon pour quelques très riches candidats. Autrement dit, en termes mathématiques, la valeur de chaque vote devenant infinitésimale à mesure que le corps électoral s’accroît, l’achat des votes devint prohibitif. Sauf écart très faible des candidats, comme des sondages pourraient d’ailleurs le faire anticiper. Encore faudrait-il qu’ils portent sur les intentions de vote d’électeurs réels et non sur celles de sympathisants comme une fois de plus et, en sachant le caractère fallacieux de tels sondages, cela a été fait à Marseille. Quelle que soit l’ampleur du canvass à Marseille, les élections primaires ont d’ores et déjà montré que la corruption était rationnelle dans des élections primaires à une échelle locale. Même pour une grande ville. Quoi qu’il se soit passé dans ces minibus amenant des électeurs voter dans les bureaux, il leur a été au moins avancé la somme du don censé être versé pour participer à ces élections primaires. C’est déjà un paiement des électeurs qui, bien qu’il ne s’agisse que d’élections partisanes, augure mal de l’avenir. Si l’on se souvient de la fraude récente aux élections primaires de l’UMP, on en conclura aisément que les partis politiques sont fâchés avec la démocratie malgré l’article 4 de la Constitution de la Ve République qui assure sans ironie qu’ils « concourent à l’expression du suffrage » et qu’ils « doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie ». A Marseille, y a-t-il eu de l’argent ou des promesses échangés contre des suffrages ? Cela importe finalement moins que le simple soupçon. Il faut en effet rappeler que la moralisation du vote ne s’est pas seulement forgée contre les violations effectives de normes (corruption, fraude et pression), mais bien contre la place laissée au soupçon. En d’autres mots, il ne s’agissait pas seulement d’assurer, selon les termes de la loi qui régit notre droit électoral depuis exactement un siècle (29 juillet 1913), « la liberté et la sincérité du vote » dans telle ou telle élection, mais de garantir généralement la légitimité de la représentation politique (3). Pour subvertir aujourd’hui cette définition du suffrage, sans vraiment le savoir, il faut que la confusion règne dans les esprits.

Alain Garrigou

(1) Mosei Ostrogorski, La démocratie et les partis politiques, Paris, Fayard, 1995 (1912), p. 262.

(2) Rémi Lefebvre, Les primaires socialistes. La fin du parti militant, Paris, Raisons d’agir, 2011.

(3) Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel en France, Paris, Seuil, 2002.

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