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Solidarité syndicale sans frontières : le cas de Latécoère

par Pierre Souchon, 8 novembre 2013

« Comment ? Vous ne voulez pas manger de canard ? C’est une spécialité de la région !

— Non merci, Florent. En Tunisie, on n’a pas l’habitude... On va prendre du poisson.

— C’est scandaleux ! Je vais vous dénoncer à la direction de Latécoère ! »

Mmes Sonia Jebali et Monia Dridi éclatent de rire, et l’ambiance du restaurant toulousain, ce 19 septembre 2013, se réchauffe au détriment des patrons locaux de l’aéronautique. Fournisseur majeur d’Airbus, Dassault Aviation et Boeing, Latécoère, qui fabriqua les avions de Mermoz et Saint-Exupéry, construit désormais des usines en Tunisie. Implantée dans la banlieue de Tunis depuis quinze ans, sa filiale Latelec employait quelque 800 personnes l’année dernière. Une écrasante majorité d’ouvrières, souvent sur-diplômées, confectionnaient sur le site de Fouchana harnais et pieuvres électriques à destination des plus grands avionneurs mondiaux — jusqu’à ce que Mmes Jebali et Dridi créent une section du syndicat UGTT (1) dans leur usine le 18 mars 2011, peu après la chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali (2).

Un magret de canard à point fume sur la table. M. Florent Coste, délégué syndical CGT de Latécoère Toulouse, empoigne sa fourchette et le sujet du jour :

« Mes camarades, voici donc Sonia, secrétaire générale du syndicat de Latelec Fouchana, et Monia, secrétaire générale adjointe. Vous connaissez un peu leur histoire, je vous en ai parlé…

— Oui, tu nous as raconté ton voyage à Tunis cet été, quand tu y es allé avec la fédération CGT de la métallurgie. »

Sur la trentaine de cégétistes du site toulousain de Latécoère, où travaillent quelque mille salariés, seuls trois adhérents ont accepté de rencontrer dans un cadre informel Mmes Jebali et Dridi, à l’initiative de M. Coste. Le sujet est très sensible chez les employés de Latécoère : ces dernières années, la délocalisation de la production en Tunisie a entraîné de nombreuses suppressions de postes en France. Or, voici que l’emploi revient dans l’Hexagone. Fort de 420 adhérentes sur 450 employés, le syndicat UGTT de Fouchana a additionné dès sa création les conquêtes sociales. Encadrement des heures supplémentaires, quinze jours de congés payés, augmentation substantielle du taux horaire, projet de classification professionnelle : la détermination des syndicalistes tunisiennes a nettement amélioré leurs conditions de travail — trop, aux yeux de leur employeur français. À partir de septembre 2012, Latécoère procède à une relocalisation temporaire de l’activité du site de Fouchana en France, pour briser l’activisme du syndicat tunisien (3). L’effectif chute rapidement de moitié, et les meneuses du syndicat finissent par être renvoyées en mars 2013 — un licenciement déclaré illégal par l’inspection du travail tunisienne, dont l’avis est consultatif.

Camaraderie militante hétéroclite

Secrétaire du syndicat CGT Latécoère, M. Marc Berger sourit timidement. Ce militant aguerri pèse ses mots :

« Vous savez, Sonia, votre histoire, on la connaît très peu. On n’a que le discours de la direction, qui nous explique sans arrêt qu’à cause de vous, Latécoère a perdu des dizaines de millions d’euros, et que ça va avoir un impact sur nos salaires...

— Je comprends. Heureusement, grâce aux comités de soutien et nos camarades français, nous sommes ici pour vous donner notre version, la version syndicale. »

Dans la foulée du Forum social mondial de Tunis, en mars 2013, plusieurs organisations féministes françaises ont créé un Comité de soutien aux syndicalistes de Latelec. Renforcée par Attac, Solidaires, et bientôt épaulée par le Comité de soutien aux luttes du peuple tunisien — qui rassemble plusieurs organisations et partis politiques —, cette camaraderie militante hétéroclite a invité Mmes Jebali et Dridi en France pour une tournée de conférences-débats. Les syndicalistes tunisiennes demandent leur réintégration dans l’usine.

« Vous plaisantez ?, s’indigne M. Rémi Delmas. Vous étiez payées 103 euros mensuels pour... Pour combien d’heures de travail ?

— 40 heures, sans compter les heures sup’. Elles pouvaient atteindre vingt heures par semaine, parfois plus, se souvient Mme Dridi.

— Mais avant qu’on crée le syndicat, les heures sup’ ne nous étaient pas payées, ou alors bien en-dessous de ce qu’on faisait, explique Mme Jebali. L’entreprise n’a jamais respecté le Code du travail.

— Et maintenant, combien gagne une ouvrière de Latelec ?, reprend M. Delmas.

— Grâce aux grèves très dures que l’on a menées, où l’on demandait seulement le respect de la loi et des conventions collectives, les salaires ont doublé. Aujourd’hui, une employée de notre usine gagne un peu plus de 200 euros mensuels, pour les mêmes horaires.

— C’est hallucinant ! s’exclame M. Marc Astoul.

« Ils doivent rigoler, nos patrons »

Le déjeuner s’étire de desserts en cafés, et la version patronale devient un lointain souvenir : les réticences initiales des syndicalistes français s’effacent. Si le charisme de Mmes Jebali et Dridi y est pour beaucoup, c’est aussi que « ces violences, ces menaces de mort, cette répression, ça vous est arrivé à vous, mais si on laisse faire, ça veut dire que ça peut nous arriver aussi », souligne M. Delmas, émerveillé par le soutien dont jouissent encore les deux syndicalistes au sein de leur usine :

« Comme vous avez fait pour avoir autant de gens avec vous ? Nous, on est combatifs, mais on a trente adhérents...

— On a travaillé sur le respect, raconte Mme Jebali. Dès les premiers jours du syndicat, on a demandé l’arrêt des insultes envers les ouvrières, des comportements inadmissibles : des cadres entraient dans les vestiaires des filles, les appelaient “les mauvaises graines”... Tout cela a cessé, et l’ambiance s’est métamorphosée dans les ateliers. On est passé aux conditions salariales longtemps après. Vous savez, aujourd’hui, les ouvrières disent à la direction : “On est prêtes à revenir à nos salaires initiaux, à les diviser de moitié, mais rendez-nous le syndicat.” Tout simplement parce que depuis notre licenciement, il n’y a plus de respect. »

M. Delmas tape du poing sur la table :

« C’est incroyable, ce que tu dis, Sonia ! Mais on est nuls, nous, ici ! »

Il prend à témoin ses camarades :

« Qu’est-ce qu’il y a d’affiché, les gars, dans notre local syndical ? Les augmentations de salaires, c’est tout ! Les grilles indiciaires, nos revendications là-dessus… Alors que lorsque je passe dans les ateliers, tout le monde me parle de respect ! “Tu sais pas comment tel chef m’a parlé ? Tu sais que tel type me dit même pas bonjour quand il passe ?”

— Faut qu’on suive un stage de formation en Tunisie, sourit M. Coste.

— Quand tu veux, Florent. Bienvenue ! », l’invite dans un éclat de rire Mme Dridi.

Sous le soleil de Toulouse, les syndicalistes des deux rives s’embrassent. Il est dix-huit heures. Au volant de sa voiture, M. Delmas cache mal son émotion :

— Elles sont extraordinaires, ces filles. C’est la pureté du syndicalisme, c’est... C’est son essence. J’avais l’impression d’être en 1936...

— Va falloir qu’on bosse, Rémi. On parlera de tout ça au local lundi », prévoit M. Coste.

La solidarité internationale a commencé cet après-midi, dans un restaurant. Tout reste à faire, s’inquiète le délégué syndical de Latécoère : « Voilà près de six mois que nos camarades tunisiennes ont été licenciées. Notre direction a brisé leur syndicat, a rapatrié la production ici, et nous, on fait une petite bouffe, une rencontre peinards... Ils doivent rigoler, nos patrons. »

Rapatrier la production en France, « une prouesse industrielle »

En fait de rigolade, Pierre Burello, le directeur des ressources humaines du groupe Latécoère, regrette d’avoir dû prendre « une décision très difficile » en licenciant les syndicalistes tunisiennes : « Le dialogue social est en effet un élément structurant de notre entreprise. » Ce dirigeant de la maison-mère rappelle les efforts fournis par Latécoère : « Nous avons tenu compte de la Révolution du jasmin en apportant des améliorations significatives des conditions de travail, notamment dans l’usine de Mmes Jebali et Dridi. Nous avons augmenté les salaires de 30 %. » Le terrible rapport de forces que les responsables syndicales de Latelec ont dû fournir, les semaines de grève intenses, au prix parfois de leur sécurité, de violences multiformes, simplement pour obtenir le respect de la loi qui entraînait cette évolution salariale — ce terrible rapport de forces est évacué par le groupe Latécoère, qui se félicite d’avoir réalisé « une prouesse industrielle ». Voilà le nom de la relocalisation de l’activité tunisienne en France : « Pendant les périodes de perturbation dues à l’activité du syndicat UGTT, nous avons dû créer en France une unité de production de toutes pièces. Cette entité temporaire a fonctionné durant huit mois. Grâce aux partenaires sociaux ici, qui avaient conscience du danger, nous n’avons pas pénalisé nos clients. Aujourd’hui, nos effectifs tunisiens sont réduits de moitié. C’est notre réputation qui était en jeu, notamment auprès d’Airbus. »

Pourtant, certains persistent à morigéner les investisseurs français dans le Maghreb révolutionnaire : « La Tunisie est dans un processus normal de démocratisation. [Ceux qui ont vécu des conflits sociaux] avaient peut-être des habitudes un peu autocratiques, tance M. Thierry Courtaigne. Ils doivent apprendre le dialogue social, adapter leur fonctionnement à la nouvelle Tunisie (4). » M. Courtaigne est... vice-président du Medef international. Malgré ses admonestations, le syndicat de Latelec Fouchana a été anéanti — mais la réputation de Latécoère préservée, son « excellence industrielle » prouvée, et ses livraisons assurées : cette organisation patronale sans faille a eu raison des revendications tunisiennes. « En face, tempête M. Coste, peu rétif à l’autocritique, on bouffe au resto des mois après que la messe ait été dite... »

Jouer la concurrence entre travailleurs

Quelques jours plus tard, dans son local syndical CGT d’Argenteuil, M. Damien Jouanne tend une photo à Mme Dridi.

« Tu sais qui c’est, ça, Monia ?

— Non ?

— C’est notre patron, Serge Dassault. Tu vois, il peut sourire : il a 13 milliards d’euros de fortune personnelle.

— Personnelle ?

— Dans sa poche, pour lui. Grâce à notre travail. Moi, je suis ajusteur, je gagne 1 500 euros avec quinze ans d’ancienneté. Et toi, tu gagnais ton salaire de misère en fabriquant des équipements d’avions pour ce monsieur, pour que ce monsieur ait un peu plus d’argent, parce qu’il n’en a pas assez...

— 13 milliards d’euros !, s’exclame Mme Jebali. Tu sais, Damien, depuis mon licenciement, j’ai beaucoup de démarches à faire dans le centre de Tunis. J’habite un peu loin, et parfois, je n’ai pas assez d’argent pour prendre le bus...

— Combien coûte ton trajet ?

— Aller-retour, à peu près un euro cinquante. »

Autour de viennoiseries et de cafés chauds, Mmes Jebali et Dridi exposent leur histoire aux cégétistes parisiens du constructeur aéronautique, « place majeure dans le dispositif industriel » de la multinationale. Un gros millier d’employés construisent et assemblent à Argenteuil Rafale, Falcon, dont certains câbles électriques sont fabriqués par les ouvrières de Latelec Fouchana. Les syndicalistes français écoutent leurs camarades tunisiennes studieusement, en prenant des notes.

« Ce qui est désolant, c’est qu’on apprend votre histoire seulement aujourd’hui, commente calmement M. Pascal Lenogue, délégué syndical. Latécoère nous fournit des équipements, Latécoère vous a brisées, et on n’avait aucune information là-dessus. Avec la libre circulation des capitaux, nos patrons font ce qu’ils veulent, ils se baladent comme ça leur chante, ils jouent la concurrence entre nous… Et on n’est même pas au courant. Votre histoire est terrible, et s’il n’y avait pas eu ces comités de soutien, on ne saurait rien. Il faut qu’on agisse, mes camarades. »

Solidarité internationale en action

Agir. Peu après la rencontre toulousaine, M. Coste et ses camarades de la CGT Latécoère ont distribué un tract dans leur usine, le premier à propos de la « crise tunisienne » : « Nous soutenons l’action de nos camarades [Sonia Jebali et Monia Dridi] qui jamais n’ont agi autrement que pour défendre les intérêts matériels et moraux de leurs collègues, ce qui est la quintessence de toute activité syndicale — sa noblesse. Leur détermination, leur désintéressement, leur droiture forcent le respect (...) Nous demandons leur réintégration immédiate et la reprise du dialogue social sur des bases nouvelles. »

La CGT Dassault a fait de même, et en compagnie des représentants syndicaux CGT d’Airbus, tous viennent d’écrire à l’ambassadeur de Tunisie en France pour dire le soutien de la fédération de la métallurgie CGT aux syndicalistes de Latelec.

Il y a urgence : le 22 novembre, Mmes Jebali et Dridi sont convoquées pour une réunion de négociations au ministère tunisien des affaires sociales. Avec le soutien de l’UGTT au niveau régional et national, et désormais celui de la CGT, elles vont demander leur réintégration face à la direction de Latelec, qui ne semble pas vouloir reculer puisqu’elle les poursuit devant la justice tunisienne pour entraves à la liberté de travailler, diffamation, séquestration, agressions, menaces, insultes…

Dans la même grande banlieue de Tunis, deux responsables syndicaux UGTT ont récemment été licenciés et poursuivis pour les mêmes motifs par une entreprise italienne. Ils sont actuellement en prison pour plusieurs mois.

Pierre Souchon

(1) Union générale tunisienne du travail. Lire Hèla Yousfi, « Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne, Le Monde diplomatique, novembre 2012.

(2) Lire « Tunisie : une relocalisation ? Non merci ! »,Fakir N°62, septembre-novembre 2013.

(3) Loin de la « paix sociale » tunisienne chère aux investisseurs et longtemps vantée par M. Zine El-Abidine Ben Ali, les conditions révolutionnaires qui se développent dans le pays décident de plus en plus d’entreprises européennes à le quitter : 50 sociétés à participation française ont fermé en 2011 et 2012 — comme 54 groupes italiens, 14 allemands, etc. (Le Monde, 19 août 2013).

(4) Le Monde, 19 août 2013.

Pierre Souchon est journaliste.

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