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« La Marche », de Nabil Ben Yadir

S.O.S. Avenir trente ans plus tard

À l’automne 1983, à la suite d’une bavure policière, des jeunes des Minguettes entament une marche pour l’égalité des droits et contre le racisme, demandant légitimement le droit de vote pour les étrangers. Trente ans plus tard, un film de fiction retrace ce périple, en choisissant de coller à la belle histoire. Au risque d’oublier tout ce qui a suivi.

par Jacques Denis, 21 novembre 2013

La démarche peut sembler opportune à l’heure où chacun stigmatise l’autre. Rappelez-vous : à l’été 1983, alors que la banlieue lyonnaise des Minguettes, connue pour avoir flambé en 1981 et devenue dès lors quartier de « haute sécurité », est soumise depuis des mois à des contrôles policiers, Toumi Djaïda, tout jeune président de l’association SOS Avenir Minguettes, aide un jeune attaqué par un chien policier. Il prend une balle du fidèle maître, assermenté. « Cette blessure, c’est la goutte de sang qui a fait déborder le vase ! », se souvient-il dans la plaquette promotionnelle, donnée avant la projection de presse.

Tout commence ainsi, par une bavure qui va déclencher une réaction inattendue : au lieu de tout foutre en l’air, le jeune homme a l’idée de partir dans une croisade pour la paix, une traversée de la France, du Sud au Nord, à pied. Son guide : Gandhi, tel que le montre le film de 1982 de Richard Attenborough. Et pour l’accompagner dans sa quête, il peut compter sur deux bonnes fées : le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil. Tous réunis autour d’une idée œcuménique : la Marche pour l’égalité des droits, un périple qui débute à trente à Marseille et va se transformer à Paris avec près de cent mille fidèles. Pas de doute, le sujet mérite que l’on y revienne aujourd’hui. « Le contexte était très lourd », insiste Toumi Djaïda. Des « quartiers » déjà au bord de l’implosion, des licenciements en masse, des policiers qui tabassent, des immigrés à qui la gauche a promis le droit de vote, mais qui sont dépeints comme des « intégristes » dès qu’ils font valoir leurs droits (comme Pierre Mauroy, premier ministre, le déclara à mots à peine voilés au Monde du 11 février 1983), un Parti socialiste au pouvoir qui s’apprête à prendre le virage de la rigueur, un Front National qui pointe son groin, une droite qui se divise sur les alliances à adopter (Dreux passe à la droite extrême en 1983)... On se croirait en 2013 ! Manquent juste les Roms.

C’est donc cette histoire, plus connue sous le nom de « Marche des beurs », avec laquelle on ne peut être qu’en empathie, qui est le prétexte à un film au demeurant sympathique. A l’image de son générique, qui dresse un état des lieux sommaire de la France d’alors : l’évidence de Douce France, de Trénet, accolée au non moins classique Hexagone selon Renaud, le tout sur un collage d’images d’archives qu’on imagine censées recontextualiser. C’est un peu court, mais jusqu’ici tout va bien. La Marche commence par un bel élan, comme elle le fit dans la vraie vie. Mais très vite dérape, se prend les pieds dans le tapis des bons sentiments partagés, trébuche dans la fiction trop bien-pensante, avec un casting très bien pensé : un gros naïf, un gentil petit « blanc », une homosexuelle engagée, un prêtre ouvrier concerné, une beurette laïque, une plus jeune qui, chemin faisant, va éveiller sa conscience, un guitariste qui a été embastillé, un toxico en voie de guérison, un vieux limite facho sur le chemin de la rédemption...

Sans doute, les marcheurs de l’époque présentaient une telle diversité, mais en resserrant leur rang à huit (le nombre des marcheurs du film), les traits semblent forcés, caricaturés. Hollywood rattrape la réalité, et le cinéaste est le premier, dès le 15 avril 2013 dans les colonnes de la Libre Belgique, à reconnaître avoir produit une fiction à partir d’« une histoire extraordinaire », à « l’arrière plan politique ». Passons sur la bande-son aux grosses ficelles (« California Dreamin » des Mamas & Papas), passons sur les clichés à la pelle, sur Christian Delorme rebaptisé Dubois — on ne sait pas trop pourquoi —, pour parvenir au fond du sujet, qu’il faut chercher : la trame politique, que nul angélisme ne peut gommer. Et c’est là tout le problème de ce film, outre qu’il est conçu pour convenir à tous les publics selon des critères de convergence que les vendeurs de lessive ne sauraient contredire. Revenir sur cette marche aurait pu constituer une belle opportunité de parler des fâcheux problèmes qui fâchaient, et qui continuent d’empoisonner la pensée cathodique, sérieusement « fachoïsée » depuis lors. En lieu et place, et malgré toute la bienveillance suscitée par ce genre d’histoire (on le répète), on ne décèle que l’opportunisme d’une production artistique qui ne choisit pas d’ouvrir la boîte à idées, de réfléchir le passé à la lumière du présent. Certes, une fiction ne fait pas œuvre documentaire, mais elle ne peut s’affranchir des faits quand elle choisit de s’appuyer sur une actualité. D’autant que ce film cible avant tout les plus jeunes. Celui qui a aujourd’hui trente ans aura-t-il tous les éléments pour décrypter le vrai du faux ? Pour recoller les morceaux du puzzle qui manquent à une nécessaire remise en perspective, trente ans plus tard ?

Le réalisateur Nabil Ben Yadir, révélé en 2009 avec Les Barons, a pourtant bien conscience de l’impasse de cette marche (la vraie, pas la sienne donc). « C’est un constat d’échec, finalement. Rien n’a changé. C’était la deuxième génération qui marchait en 1983. Et trente ans plus tard, leurs gamins en restent souvent au même point. », concède-t-il à la même Libre Belgique. Mais voilà, la belle histoire passe ainsi sous silence tout ce qui a suivi : le paternalisme de SOS racisme et l’entrisme politique qui permit de récupérer fissa le mouvement, le communautarisme qui se nourrit des abandons des missions de la République, la colère transformée en émeutes desdits « petits frères » devenus grands, l’imposition de visas aux Africains de l’Ouest, la « périphiquisation » de la banlieue, l’oubli du droit de vote, le tri sélectif mis en place aux frontières de l’Europe qui fait grossir les rangs des sans papiers... Ce n’est pas le sujet du film, qui se veut commémoratif (une spécialité locale) — sauf que cette Marche se termine avec Georgina Dufoix, alors secrétaire d’Etat à la famille, à la population et ... aux travailleurs immigrés, face au grand raout de la gare Montparnasse : tous à l’Elysée chez « Tonton », dans la foulée du défilé du 3 décembre 1983.

Lire Dominique Vidal, « Casser l’apartheid à la française », Le Monde diplomatique, décembre 2005 Les faits sont avérés, mais il faut les mettre en regard avec d’autres vérités, faute de quoi le même citoyen de trente ans verra en François Mitterrand un homme de lumière, sans rien de trouble. C’est oublier que le même, alors qu’il s’y était engagé, n’aura jamais élargi le droit de vote aux étrangers, mais aura permis la grimpette de Le Pen en renonçant au programme de gauche et en jouant un dangereux double jeu, quand, afin de diviser la droite parlementaire, il ouvre les bancs de l’Assemblée au Front National tout en le stigmatisant comme anti-républicain. Alors, entre un dîner avec René Bousquet, organisateur de le la rafle du Vel’d’hiv’ et visiteur du soir de l’Elysée, et un rendez-vous sur l’atoll de Mururoa, il pouvait bien recevoir une délégation de pacifiques pèlerins. Mais de là à donner à sa France « son nouveau visage », comme il est dit dans le synopsis, il y a un pas qui justement n’a toujours pas été franchi en 2013. Voilà pourquoi, à force de renoncer à mettre des clignotants, ce film laisse finalement un drôle de goût pour ceux qui se souviennent de tout le reste. Comme si cette fable pour « marcher » devait déboucher sur un happy end, et donc gommer l’amorale vraie histoire.

Jacques Denis

La Marche, de Nabil Ben Yadir, en salle le 27 novembre. Avec Olivier Gourmet, Hafsia Herzi, Charlotte Le Bon, Djamel Debbouze, Philippe Nahon, Tewfik Jallab...

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