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Interdiction de sourire

lundi 2 décembre 2013, par Alain Garrigou

Les photos d’identité ne doivent plus exhiber de sourire. Sous peine de rejet de la demande de carte d’identité ou de passeport. On était tellement habitués à sourire devant l’objectif. « Ouistiti », « cheese », insistait le photographe pour susciter ce léger plissement des lèvres et des yeux qui donne l’air heureux. On avait même cru que c’était la pose naturelle. Il n’y avait que les photos anthropométriques des criminels — de profil et de face avec un nom et un numéro de matricule portés devant la poitrine — qui avaient un air sévère et à vrai dire un air de criminel.

Le sourire, quoi de plus naturel pour des gens heureux ? Cette sentence ne résiste cependant pas à l’examen historique. Le portrait, genre développé à la Renaissance, montre des visages graves, celui de personnages importants, monarques ou ministres devant manifester la solennité, comme Louis XIV, de Hyacinthe Rigaud, ou Richelieu, de Philippe de Champaigne. A moins qu’il ne manifeste le sérieux de ces marchands de Quentin Metsys comptant leur argent. Quelle que soit la finalité des portraits, pour une galerie d’ancêtres, pour servir à marier, pour flatter la réussite, ou démontrer la virtuosité du peintre et convaincre les clients, on n’y souriait guère. Ainsi, même dans l’intimité de l’atelier, les autoportraits en sont privés, depuis Dürer jusqu’à Klimt en passant par Raphaël, Titien, Bronzino, Lotto, Rembrandt, Poussin, Goya et les impressionnistes. Les scènes du bonheur familial arborent des têtes d’enterrement, comme les époux Andrews, de Gainsborough (vers 1750), ou la famille Strode, de William Hogart (1738). La légèreté serait-elle, comme les jeux, l’apanage des enfants ? Si le sérieux juvénile de l’infante Marguerite, peinte à plusieurs reprises par Velasquez, a l’excuse de la monarchie, les enfants de Renoir ne l’ont pas mais ne se dérident pas pour autant.

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Franz Hals, « Malle Babbe »
Domaine public. Lire Nicholas Jeeves, « The Serious and the Smirk : The Smile in Portraiture », The public domain review, 18 septembre 2013.

Certes le contre-exemple de la Joconde vient immédiatement à l’esprit. Son sourire très discret a fait oublier qu’il était rare. Si fugace et difficile à saisir qu’il fallut à Léonard inventer le sfumato pour faire deviner le mouvement à la commissure des lèvres. A y regarder de plus près cependant, les sourires fleurissent sur quelques portraits. Léonard le fit s’épanouir sur le visage de son ultime Saint Jean-Baptiste pointant le ciel du doigt, une représentation de soi avant le grand passage. Franz Hals a aussi imprimé des sourires radieux sur quelques-uns de ses sujets, le chevalier souriant (1624) ou le couple heureux (1622). Et plus souvent encore, les enfants de Murillo sourient au XVIIe siècle. Il s’esquisse enfin sur les figures célèbres de Jean-Jacques Rousseau, peint par Maurice Quentin de la Tour (1753), ou de Diderot, portraituré par Jean Honoré Fragonard (vers 1770). Manière d’accorder la multitude des muscles faciaux à la sophistication des expressions de soi permise par l’éducation émotionnelle d’un nouveau temps.

Il était difficile aux modèles de plaquer sur leur visage un sourire pendant les longues heures de pose. La photographie allait changer tout cela avec ses instantanés. Mais, là encore, les premiers portraits sont graves. Qui sourit sur les photographies de Nadar ? Ce grand pas du sourire, selon son étymologie latine, au-dessous du rire, un rire modéré, qui exprime la distance, l’ironie, l’amusement, la discrétion, la paix, le bonheur, et bien d’autres choses, pourquoi s’est-on mis à le considérer comme la meilleure expression de soi et de sa bienveillance ?

Si le sourire existe dans toutes les sociétés, il n’a pas la même place dans chacune. L’aristocratie ne souriait guère avant que la curialisation des guerriers ne l’humanise. La vie de caserne aujourd’hui n’est probablement pas le cadre le plus propice au sourire. Mais ce dernier participe à cette transformation de l’économie psychique que Norbert Elias a nommé la « civilisation des mœurs ». Rappelons-en les grandes lignes : la monopolisation de la violence physique légitime par les Etats a engendré l’intériorisation des contraintes, le refoulement des émotions, le développement de la pudeur et de la gêne, la rationalisation des conduites. Sorte de versant positif au refoulement, la palette des affects s’est enrichie de nuances, on s’est mis à explorer l’intériorité, à cultiver la conversation, à ressentir subtilement. On s’est mis à sourire, signe d’urbanité. Et dans l’univers du calcul rationnel de la cour, des salons et aujourd’hui du travail, le sourire est même devenu une arme hypocrite pour tromper l’adversaire sur ses intentions.

La contre-révolution silencieuse s’est d’abord déclarée dans les appareils automatiques où l’on avait coutume de faire ses photos d’identité. Un jour où l’on est entré dans cette cabine, est apparu sous l’objectif la consigne de ne pas sourire pour être conforme aux normes administratives. On prit donc une pose sérieuse, quitte à détester ces photos de soi où l’on avait une sale gueule, une gueule de repris de justice. Certains ont résisté, laissé poindre une esquisse de sourire. L’administration s’est montrée ferme : photos refusées. Pour prévenir une telle humiliation, les cabines modernes se sont dotées d’un dispositif de contrôle de la correction physionomique. Une once de sourire persiste-t-elle qu’une injonction est aussitôt lancée — par une voix féminine : « La photo n’est pas conforme, veuillez recommencer ». Un rappel a l’ordre qui a raison de la moindre velléité.

Alors que j’attendais que mes photos d’identité sortent de la machine, je vis arriver un aveugle et pressentis la catastrophe. Il me demanda mon aide, ôta ses lunettes noires et dévoila des yeux blancs. Quelle serait la réaction du robot face à l’homme qui riait de Victor Hugo ? Troublé, j’installai le modèle sur le siège de la pose que je réglai à sa hauteur, et j’insérai ses pièces de monnaie. La voix féminine annonça qu’il fallait recommencer. Bien qu’il n’ait aucunement souri, j’insistai auprès de l’aveugle, qui reprit la pose. A mon grand soulagement, la photo fut acceptée. Le robot avait-il un reste d’humanité ? Réflexion faite, le programme informatique d’éradication du sourire devient peut-être plus tolérant quand le modèle, incapable de se plier à ses exigences, insiste.

Quelque temps plus tard, il m’a fallu accompagner mon fils faire des photos d’identité. Sûrs d’être en règle, nous nous rendîmes au bureau municipal. Un premier guichet vérifia le dossier avant de nous indiquer la file d’attente, nihil obstat. Nous attendîmes patiemment avant que notre numéro s’affiche. L’employée municipale fit les vérifications, prit les empreintes digitales, et s’arrêta sur les photos d’identité : ça n’allait pas. Mais il ne sourit pas ! Mais il a trop de cheveux sur le front ! Or les employés chargés de contrôler la validité des portraits sont intraitables. Nous repartîmes donc faire de nouvelles photos, cheveux plaqués en arrière, renonçant au souci esthétique d’un visage aimable, avec en tête le souvenir d’un temps pas si lointain où les cheveux longs furent conquis au prix de bien des disputes familiales, presque des révolutions.

18 commentaires sur « Interdiction de sourire »

  • permalien gloc :
    2 décembre 2013 @15h58   »

    Dans Au Nom de la Rose, Umberto Ecco a bâti son intrigue autour de la fonction subversive du rire (symbolisé par le deuxième tome de la Poétique d’Aristote)... parce que séducteur (surtout quand réservé à la représentation de la béatitude)... donc diabolique comme la Renaissance.


    Huile anonyme du XVe siècle

    En réalité le rire, le sourire ou leur absence sont avant tout des marqueurs idéologiques.

  • permalien JM Masson :
    2 décembre 2013 @19h39   « »

    Cette interdiction de l’esquisse de sourire est-elle symptomatique d’un refus de l’humain ?
    Big Brother souriait-il sur les télécrans ?
    Faut-il sourire pour ne pas être reconnu ?
    https://jmmasson.wordpress.com/2011...

  • permalien Anne-Lise :
    2 décembre 2013 @22h16   « »

    Depuis cette loi souriricide, je le dis à mes ami-es parfois incrédules : on ne veut pas de votre vérité, juste la bobine de votre cadavre possible. La négation même de la personne au profit de la matière charnelle brute.
    Un scandale antropométrique et spirituel à la fois.
    Personnellement je porte TOUJOURS des lunettes, des boucles d’oreilles et un fichu sur la tête.
    Ce texte imbécile rend ma carte d’identité parfaitement mensongère, aussi les gendarmes me dévisagent-ils à deux fois à chaque contrôle routier.
    Alors qu’il suffisait d’interdire les grimaces, mais non, il a fallu s’assurer par cette petite brimade collective que chacun-e comprenne bien qui est le patron ...

    C’est triste, hein !

  • permalien Vitigis :
    3 décembre 2013 @10h28   « »

    Repris au site internet de la Préfecture de Franche-Comté

    (...)
    La tête doit apparaître nue, sans couvre-chef, ni foulard, serre-tête et autres objets décoratifs. Il n’existe aucune dérogation à cette prescription.

    La tête doit être de face, avec une expression neutre, bouche fermée, les cheveux ne doivent pas masquer les yeux..

    La norme actuelle des photos d’identité n’empêche pas la personne de sourire ; elle indique par contre que la bouche doit être fermée.

    (...).

    Tout se passe comme si ces salopards de colonialistes voulaient simplement se donner toutes les chances d’identifier la personne. Salauds !

    Ce n’est pas comme le Hamas qui publiait des photos de candidates aux élections dont on ne voyait que les yeux. Elles devaient rire sous cape.

    Dites, c’est sérieux, tout ça ?

  • permalien Sylviane :
    3 décembre 2013 @12h32   « »

    et que dire du "slogan" sur les photomatons "on ne rigole pas avec son identité". à te décourager pour la vie !

  • permalien mamienoelle :
    4 décembre 2013 @01h43   « »

    j’aime bien l’expression "souricide" :)

  • permalien Alessandra :
    4 décembre 2013 @10h48   « »
    Le sourire sur le web

    Bonjour,

    Dans mon métier de graphiste et webdesigner, l’importance des visuels de personnes avec le sourire sur les sites internet ont un réel impact positif sur l’image perçue par les internautes.

    Amitiés,

  • permalien Lylia Drici :
    4 décembre 2013 @17h35   « »

    C’est Ruquier qui va souffrir ....le pauvre !

  • permalien Jean-no :
    5 décembre 2013 @00h45   « »

    La raison est simple : les photos d’identités sont faites pour les bases de données de reconnaissance faciale avant tout. Le visage non-souriant est celui qu’on arbore le plus souvent lorsque l’on ne se trouve pas dans l’interaction avec d’autres humains. Je ne vois pas d’autre hypothèse
    http://hyperbate.fr/dernier/?p=158

  • permalien L. Jenrel :
    5 décembre 2013 @09h43   « »
    Interdiction de sourire ?

    Relativisions, comme nous y invite d’ailleurs cet article. S’il y a bien là une mesure "souricide" (heureuse formule ! merci Anne-Lise) en revanche il ne tient qu’à nous de contourner la norme.
    Et puis le sourire n’est pas uniquement un signe de civilité, un geste vers autrui. Dans les chansons médiévales, le sourire et le rire ont trait à la guerre sainte, au "génocide joyeux" (J. Payen). "L’homme qui rit" précisément ne rit pas, et c’est sans doute parce que son rire n’a plus rien d’humain qu’il passerait sans peine l’épreuve du photomaton.

  • permalien HN :
    5 décembre 2013 @12h07   « »

    Le visage non-souriant est celui qu’on arbore le plus souvent lorsque l’on ne se trouve pas dans l’interaction avec d’autres humains.

    Je ne vois donc qu’une seule solution : sourire, grimacer, adopter n’importe quel rictus non naturel partout où on peut être identifié, juste pour les faire chier...

     ;-)

    Allez, détendez-vous Vitigis, il n’y a quasiment que des casuals chez Mr Garrigou. Je sais, pour vous on reste tous des gauchistes ou des islamo-machin-truc à éliminer ou à faire rentrer dans le rang. Mais vous allez avoir du mal à troller sans vos alter ego habituels.
    Vous n’avez jamais d’autre "argument" que de comparer notre mode de vie avec le Moyen-Orient. A un tel niveau, ça s’appelle une obsession.
    Si on critiquait la malbouffe en France, vous nous diriez qu’il existe des pays - ô combien sauvages - où l’on mange des chenilles (...sous-entendu beurk) ou du poisson cru ?

    Cdlmt

  • permalien Corinne :
    5 décembre 2013 @14h25   « »

    Interdit de sourire, permis de se marier entre homme et...homme,
    j’avais toujours imaginé depuis mon lointain Cameroun que la France est un pays de LIBERTÉ, mais en fait je crois que c’est davantage une nation LIBERTINE
    VIVE LE LIBERTINAGE FRANÇAIS !

  • permalien Agaguk Metatuk :
    5 décembre 2013 @17h57   « »
    Touche pas a mon sourire

    Au Québec c’est le même criss de problème... pour ne pas avoir l’air d’un mort ... j’ai réussi a conserver mes lunettes ... en invoquant qu’elles étaient soudées a mon cerveau ... le fonctionnaire après quelques instants m’a fait un sourire... et a dit OK .. la seule différence je suis un mort aux yeux ouverts... cela me fait une belle jambe ...

  • permalien Budelberger :
    6 décembre 2013 @01h51   « »

    Tout le monde lit Anne-Lise, mais beaucoup la lisent mal : elle n’a jamais écrit “souricide” – pauvre bête ! –, mais « souriricide »…

    Toutes les cultures ne sont pas égales devant le sourire ; a-t-on jamais vu Vladimir Putin sourire ? non, parce qu’en Russie, le faire est un signe de faiblesse.

    Alain Garrigou a oublié un point important dans son analyse : les dents. ou plutôt leur état, voire leur absence. Qui aimerait un portrait authentique de Joséphine de Beauharnais bouche ouverte ? avec ses dents noires ?… Non, le monde moderne, de ce point de vue, n’a qu’une cinquantaine d’années d’âge, de soins dentaires.

  • permalien 53-Toubib :
    6 décembre 2013 @17h40   « »

    Les pouvoirs publics interdisent le sourire .....
    Mais ce n’est que cohérent .....
    Comment voulez vous sourire quand il n’est question que d’interdits sur tous les sujets de société et que ces mêmes pouvoirs publics assassinent lentement mais surement les citoyens de leurs pays respectifs sur l’autel de la mondialisation ....
    Le sourire d’un mort cela les rassure, le vrai sourire affole et inquiète

  • permalien Vitigis :
    6 décembre 2013 @18h24   « »
    Il n’est PAS interdit de sourire !

    Les pouvoirs publics interdisent le sourire .....

    Eh bien, non ! lesdits pouvoirs n’interdisent pas de sourire ! Simplement, il faut sourire BOUCHE FERMÉE.

    L’article charrie une contre-vérité. Peut-être certains fonctionnaires subalternes font-ils une application trop stricte du règlement, mais le sourire est légalement PERMIS.

    On est ici dans la création d’une rumeur. Pour des gens qui croient avoir raison sur tout, c’est faible !

  • permalien manhack :
    6 décembre 2013 @18h40   « »

    Comme souligner par jean-no, s’il ne faut pas rigoler sur les photos d’identité, c’est pour répondre à une norme internationale visant à faciliter la reconnaissance biométrique faciale des gens, tout simplement (si j’ose dire, en fait, c’est plutôt effrayant)

  • permalien poissson :
    7 décembre 2013 @07h06   «

    Certaines normes internationales peuvent aussi enjoindre à sourire... je pense aux caissières des multinationales de la grande distribution. La reconnaissance biométrique peut alors détecter et signaler l’employée rebelle au terme de sa journée de travail.

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