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Avant le sommet Afrique-France (I)

Gendarme ou pompier en Centrafrique ?

Décidément pressé, Paris n’a même pas attendu le feu vert formel du Conseil de sécurité des Nations unies : à deux jours d’un sommet Afrique-France (Paris, 6-7 décembre) consacré aux questions de sécurité en Afrique, l’armée française est passée aux travaux pratiques en Centrafrique, un pays qu’elle ne connaît que trop…

par Philippe Leymarie, 4 décembre 2013

L’intervention en République centrafricaine (RCA) a été baptisée Sangaris, du nom d’un papillon local. En fait, l’exécutif français avait dessiné depuis plusieurs mois le profil cette opération.

L’essentiel pour Paris était de ne pas se retrouver en gendarme unique, et même ne pas apparaître comme le pompier en chef : « l’africanisation » de l’opération s’imposait, compte tenu des précédents libyen et malien, du caractère cette fois plus sécuritaire que militaire de la situation en RCA, et de la mauvaise réputation historique des Français au pays de Bokassa, dans ce qui a été un de leurs « bacs à sable » les plus caricaturaux. Mais c’est en grande partie raté :

 l’ONU s’est livrée à son habituel festival de lenteur : il a fallu huit mois pour conclure à un « besoin d’action rapide et décisive », et il en faudra trois autres avant d’ériger, éventuellement, la force africaine régionale de paix en opération brevetée « Nations unies » ;
 l’actuelle Force multinationale de l’Afrique centrale en Centrafrique (Fomac) n’a pas atteint les effectifs prévus initialement, ni empêché les exactions, restant concentrée autour de Bangui ; et rien ne dit que l’opération de l’Union africaine qui devrait prendre le relais fin décembre (avec en grande partie les mêmes hommes) sera beaucoup plus efficace ;
 l’Union européenne a préféré rester aux abonnés absents, laissant Paris aux prises avec ses ex-colonies, pour le meilleur et pour le pire.

Force relais

Evanoui donc ce rêve d’en rester à un rôle de simple « catalyseur », de conseiller, d’animateur – qui eût été plus confortable et moins exposé politiquement que ce qu’a été, avec un certain succès d’ailleurs, l’opération Serval au Mali. Pressés d’agir, les Français évoquent une opération « coup de poing », en principe limitée à six mois, conçue comme une force de transition, de relais avec l’opération africaine, et ensuite avec l’ONU (« bridging force ») : « On ne parle même plus d’opération de guerre », fait valoir un militaire, cité par RFI. Mais les soldats, justement, sont-ils les mieux qualifiés pour une opération de type policier ?

Lire « Agonie silencieuse de la Centrafrique » dans Le Monde diplomatique d’octobre 2013.La résolution du Conseil de sécurité, que la diplomatie française a mis plus de trois mois à préparer et faire adopter, place l’opération sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies (recours à la force). Elle autorise le contingent français à « prendre toutes les mesures nécessaires pour soutenir la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca) », qui sera mise en avant… lorsqu’elle sera sur pied. En attendant, précise-t-on à l’état-major, « il y a des choses que nous ferons tout seul ».

A l’Elysée, résolution ou pas, on avait décidé de prendre les devants : dès le 25 novembre, le bâtiment de projection et de commandement Dixmude avait quitté Toulon avec à bord une force expéditionnaire de 350 hommes, une centaine de véhicules, et quelques hélicoptères — soit un escadron de combat, avec tous les moyens logistiques. Pour l’état-major, il s’agissait de « mesures conservatoires », et de « mettre à la disposition des autorités une boîte à outils ». Débarqués à Douala, au sud Cameroun, le 28 novembre, ils se sont depuis rapprochés des frontières de la Centrafrique par rail, puis route, pour être prêts à y rentrer à l’heure même où le Conseil de sécurité adoptera sa résolution.

Emprises stratégiques

Sur place, les moyens avaient déjà été renforcés en mars dernier : le contingent Boali, déployé traditionnellement en RCA pour sécuriser les ressortissants français et certaines emprises stratégiques (dont l’aéroport), avait été plus que doublé, avec le renfort de compagnies du 8e régiment para d’infanterie de marine : on atteignait alors 550 hommes.

Le 23 novembre, quelques dizaines de soldats du génie aéroportuaire étaient également arrivés à Bangui : à l’aide d’engins débarqués d’un Antonov 124 de location, ils ont entrepris d’aménager les plates-formes de l’aéroport, pour éviter que la piste unique ne soit encombrée par les arrivages de soldats ou de fret français et africains. En outre, 200 militaires spécialistes des transmissions, du matériel et du service des essences des armées ont débarqué sur l’aéroport de Bangui, le 30 novembre ; et on peut penser que s’y sont glissés des éléments du Commandement des opérations spéciales (COS), toujours sollicité dans ce type d’intervention.

Deux ou trois compagnies envoyées par avion de France ou prélevées sur les bases de Libreville et Ndjamena, viendront compléter les effectifs d’une opération Sangaris qui, avec ses 1 200 à 1 400 hommes placés sous le commandement du général Francisco Soriano (actuel chef des forces françaises au Gabon), restera limitée par rapport à Serval au Mali (4 500 hommes au plus fort de l’engagement, actuellement 2 000).

Bleu sur les casques

L’arrivée par route et chemin de fer des unités débarquées à Douala permettra de remplir une des premières missions que s’assigne cette opération : prendre le contrôle des quelques axes routiers stratégiques, vers le Cameroun, le Tchad, le Congo. L’autre objectif est de nature plus humanitaire : rétablir la sécurité, notamment à l’ouest du pays, cadre de nombreuses exactions, et permettre à la population de regagner les villages. Même si, officiellement, la sécurisation de proximité restera l’apanage des forces africaines actuellement sur place.

L’inconnue reste le tempo de la mise en œuvre — et le niveau d’efficacité réelle — de la future Misca, qui devrait succéder le 19 décembre prochain à l’actuelle Force multinationale de l’Afrique centrale en Centrafrique (Fomac), avec à sa tête le général congolais Jean-Marie Michel Mokoko (nommé par son président Sassou Nguesso, médiateur dans cette crise). Sans compter la transformation, par la suite, de ce contingent en une opération de l’ONU en bonne et due forme, avec le bleu sur les casques, qui ne sera pas effective avant plusieurs mois.

Pour faire plaisir notamment au gouvernement américain, qui ne veut plus entendre parler de nouvelle opération des Nations unies — après la quinzième du genre, déployée au Mali — un fonds spécial de contributions volontaires pour la Centrafrique doit être créé : les volontaires vont-ils se presser au portillon ?

L’autre inconnue porte sur la future « gouvernance » centrafricaine : quel règlement politique, avec qui, pour quoi ? C’est le brouillard. Et ce ne sont pas les militaires, même français, même africains, qui y pourront quoi que ce soit. La phase sécuritaire, et encore plus militaire, ne peut être qu’une étape.

Bon travail

Tout cela conditionnera l’évolution de l’opération française Sangaris, militairement peu complexe—– les soldats savent faire, notamment en Centrafrique —, mais politiquement plus délicate à gérer, à la fois à Bangui, en interne, où le pouvoir est une fois de plus à la dérive, et côté français : Paris a beaucoup à se faire pardonner en Centrafrique, dont il a tour à tour adulé et renversé les régimes successifs.

Le sommet Afrique-France à Paris permettra sans doute au président Hollande de se justifier, en tentant de faire oublier Bokassa et ses successeurs, et en invoquant le relativement « bon travail » effectué cette année au Mali. Et de défendre le maintien de bases militaires françaises en Afrique, aussi utiles aujourd’hui pour le pompier qu’il prétend être, qu’elles l’ont été hier pour le gendarme dont il affirme ne plus vouloir tenir le rôle.

(A suivre : « Bases en stock »)

Philippe Leymarie

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