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L’Italie après Berlusconi

Mercredi 27 novembre, le Sénat italien a voté l’expulsion de M. Silvio Berlusconi, condamné pour fraude fiscale. Pour certains, la sortie de scène du « Cavaliere » va permettre la normalisation du système politique transalpin, vers une démocratie de l’alternance.

par Lorenzo D’Agostino, 8 décembre 2013

Lors du vote de confiance accordé à la grande coalition au pouvoir, dirigée par M. Enrico Letta (Partito Democratico, PD, centre-gauche), le 2 octobre, un groupe de députés du Popolo della Libertà (PDL, le parti de M. Berlusconi) a décidé de ne pas se conformer à la décision de son leader de faire tomber le gouvernement. Le PDL s’est ainsi divisé en deux partis : l’un, resté fidèle à M. Berlusconi, a récupéré son ancien nom Forza Italia ; l’autre, dirigé par le vice-premier ministre M. Angelino Alfano, s’appelle pour l’instant Nouveau Centre Droit. A cette occasion, l’ancien premier ministre M. Mario Monti a salué la naissance d’une nouvelle majorité, qu’il espère stable, avec les modérés du PD et les députés qui se sont éloignés de M. Berlusconi.

Il y a cependant fort à parier que la scission du PDL soit un stratagème pour se distancier des mesures impopulaires du gouvernement Letta, dans la perspective d’une réunification de la droite aux prochaines élections. De leur côté, les membres du PD n’ont jamais fait mystère du fait que leur permanence à gauche était en quelque sorte forcée par l’existence, à droite, de « l’anomalie démocratique » représentée par M. Silvio Berlusconi. D’autre part, le discours officiel du PD qualifie d’exceptionnelle sa participation à la coalition dirigeante, dictée par l’urgence économique et le résultat des dernières élections, qu’aucune formation n’a gagnées.

Alors que se tient le 8 décembre le congrès du parti, la base de militants est pourtant de plus en plus mal à l’aise face à cette coalition formée avec la droite. Ce qui n’est pas le cas de M. Letta, à en croire ses dernières déclarations. Bien qu’il ait maintes fois répété qu’il ne souhaitait pas un tel gouvernement, il exprimait, dans une longue interview accordée au New York Times le 15 octobre, son enthousiasme pour le modèle de la grande coalition : « La liste des pays où une grande coalition fonctionne ne fait que s’allonger ». Elle seule pourrait permettre la mise en œuvre de sa recette européenne pour le retour à la croissance : plus de libre marché, une sévère discipline budgétaire et un grand plan de privatisations. On comprend que M. Letta se soit toujours opposé à l’entrée du PD au sein du Parti socialiste européen ; on se demande cependant si la soi-disant aile gauche du PD, soutien inconditionnel du gouvernement Letta, lit le New York Times.

Liberté, égalité, stabilité

Les élections générales des 24 et 25 février ont vu un taux d’abstention record (25 %). Un quart de l’électorat a voté pour un parti anti-système et anti-européen, le Movimento 5 Stelle de M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo. M. Berlusconi a mené, lui aussi, une campagne électorale anti-européenne, et a recueilli 29 % des voix. A peine moins que la coalition de gauche emmenée par M. Pier Luigi Bersani, dont les électeurs attendaient un « gouvernement de changement » par rapport aux politiques d’austérité de M. Monti, qui lui n’a obtenu qu’un score de 10 %, alors que l’on parlait de son parti Scelta Civica, en cours de désintégration, comme du « troisième pôle » de la politique italienne...

Comment comprendre la confiance accordée au discours centriste de M. Letta ? Par une « valeur absolue, à poursuivre et alimenter quotidiennement » : la stabilité. Tel est l’outil idéologique dont se sert M. Letta, comme lors de son discours au Sénat, le 2 octobre dernier, pour justifier l’action de son gouvernement, lequel s’est donné l’objectif d’arriver jusqu’au printemps 2015 pour réformer la Constitution et assumer la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne.

A cette occasion, il a proposé une lecture de l’histoire italienne tout à fait originale. A l’en croire, l’histoire de la République se découperait en trois phases :

  • la première, une période de stabilité et de croissance économique : « De 1946 à 1968 nous avons eu une stabilité politique inimaginable aujourd’hui. Trois premiers ministres ont gouverné la plupart du temps. Les bénéfices de cette époque-là, tous les Italiens les connaissent » ;
  • la seconde, entre 1968 et 1992, fut celle de l’instabilité — vingt-quatre gouvernements se sont succédé ! Ce qui aurait entraîné la nécessité « d’acheter le consensus » au moyen de dépenses publiques qui ont fait doubler la dette ;
  • celle, enfin, d’après 1992, qui aura vu, selon les mots de M. Letta, la situation s’aggraver avec « quatorze gouvernements en Italie contre trois chanceliers en Allemagne ».

Bien que personne ne l’ait remarqué dans la presse italienne, qui a pourtant commenté ce discours pendant des jours, il s’agit d’une grossière falsification historique. Le président du Conseil joue sur la confusion entre le nombre des gouvernements et le nombre des premiers ministres pour dessiner une tendance à l’instabilité croissante, qu’il lie à la détérioration de l’économie. Entre 1946 et 1968, l’Italie a eu en moyenne un exécutif différent chaque année, exactement comme dans la phase suivante. Sous la deuxième République, qui commence en 1992, trois premiers ministres ont gouverné pendant quinze années sur vingt, ce qui en fait, à suivre la logique de M. Letta, la période la plus stable de l’histoire républicaine ! Le seul M. Berlusconi a passé plus de temps à la tête de l’exécutif que M. Helmut Kohl à la tête de l’Allemagne unifiée !

Il est vrai qu’il lui était difficile d’accuser le principal allié du gouvernement de la débâcle économique... Tout comme il ne pouvait reconnaître, en tant que chef d’une coalition, que l’exclusion forcée du parti communiste du pouvoir était à l’origine de cette succession de gouvernements de... coalition, incapables de prendre la moindre décision.

La dictature du « spread »

M. Letta a présenté un projet de loi de finances — rebaptisé depuis 2010 « loi de stabilité » — qui a fortement déçu aussi bien le patronat que les syndicats (1). Sa réponse aux critiques a consisté à expliquer que « la stabilité n’était pas qu’un mot, mais aussi de l’argent », l’instabilité politique en Italie se traduisant par une hausse des taux d’intérêt sur les titres de la dette publique, hausse mesurée par le différentiel (« spread ») avec les taux d’intérêt de la dette allemande. L’usage politique qui est fait du « spread » ne cesse d’étonner.

L’hypothèse d’un « effet “Bunga Bunga” » sur l’augmentation des taux d’intérêt — c’est-à-dire l’idée que la crise de la dette italienne serait d’abord causée par les errements et le manque de crédibilité du pouvoir —, a été avancée par un économiste de l’Université Bocconi considéré comme proche du PD, Tito Boeri, dans deux articles publiés par La Repubblica les 12 juillet et 20 septembre 2011. Dans le premier, « Crise de crédibilité », celui-ci attribue l’entière responsabilité de la hausse du « spread » à l’incurie de la classe politique. Dans le second, « Combien nous coûte le Cavaliere », il met en relation les déclarations publiques et les différents scandales sexuels dans lesquels M. Berlusconi est impliqués avec les fluctuations du « spread ».

Ainsi, une partie de la gauche a pu attaquer les « excès » de M. Berlusconi en faisant mine de parler d’économie, au lieu d’analyser la crise italienne dans le contexte de la crise de la dette des pays de l’Europe méditerranéenne. Personne ne semblait remarquer que ce qu’exigent les marchés n’est pas moins de sexe avec des mineures... mais bien de la discipline budgétaire, des reformes du marché du travail, le démantèlement de l’Etat social etc.

Le 29 septembre 2011, l’opinion publique italienne découvre dans le Corriere della Sera l’existence d’une lettre secrète envoyée au gouvernement Berlusconi par la Banque centrale européenne, dans laquelle le gouverneur sortant Jean-Claude Trichet et son successeur Mario Draghi réclament des mesures draconiennes (les fameuses « réformes structurelles ») en échange de l’achat de titres de la dette transalpine par la BCE. Le président de la République Giorgio Napolitano exige l’exécution immédiate de ces mesures « impopulaires », mais M. Berlusconi ne dispose plus d’une majorité fiable. La crise est ouverte. Le 8 novembre, M. Berlusconi présente sa démission, immédiatement acceptée par le chef de l’Etat, qui nomme le 16 un nouveau gouvernement dirigé par M. Mario Monti, soutenu par une grande coalition. L’obsession de l’opinion publique pour le « spread » est illustrée par le graphique ci-dessous, où l’on voit bien un pic des recherches Google avec ce mot entre les 8 et 16 novembre.

Le PD, tétanisé par la perspective d’élections anticipées, ne peut qu’accepter le gouvernement technique de « responsabilité nationale ». La presse conservatrice et progressiste se réjouit. Dans son éditorial du 17 novembre, La Repubblica écrit : « La démocratie du “spread”, entre des failles et des peurs, a créé un petit miracle... si l’Italie a une chance de se sauver, cette chance s’appelle Mario Monti ». En décembre, le gouvernement approuve le décret « Salva Italia » (sauver l’Italie), qui contient la réforme des retraites la plus dure de l’Europe occidentale. Finalement, « spread » baisse...

Depuis novembre 2011, le « spread » n’est plus sorti du débat public italien. Quand il était président du Conseil, Mario Monti alla jusqu’à dire que critiquer son gouvernement provoquait sa hausse ; il affirma même que l’entrée du chef du parti de gauche Sinistra e Libertà au sein du gouvernement coûterait à elle seule sept milliards d’euros à cause de la peur des marchés. A la veille de chaque événement politique, les avertissements de la Commission européenne, de la BCE, des agences de notation rappellent l’importance de la stabilité et de la responsabilité. Selon les mots du président Napolitano, « on ne peut pas abandonner la route, nécessaire, des politiques d’austérité », « on ne peut pas échapper à l’austérité » (18 septembre 2012).

Comment cet ancien dirigeant communiste de 88 ans en est-il venu à être à ce point obsédé lui aussi par la stabilité et l’austérité ? Difficile de percer ce mystère... Reste que M. Napolitano, réélu — une première ! — par le Parlement le 30 avril 2013, n’a cessé de déborder des fonctions traditionnellement échues au président, bien aidé il est vrai par les hésitations post-électorales du PD, incapable de parvenir à un accord avec le mouvement de M. Grillo. Assisterait-on finalement à la réalisation de cette vieille idée selon laquelle la République italienne serait en voie de présidentialisation, sur le modèle de la Constitution française (2) ?

Lorenzo D’Agostino

Journaliste et membre du Partito Democratico (PD).

(1) Lire la tribune de l’économiste Filippo Taddei, « Le prix de l’équivoque de la stabilité ».

(2) Cf. Manuele Bonaccorsi, « Il sovrano », Left, 25 juillet 2013.

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© Le Monde diplomatique - 2016