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Les Européens en sommet à Bruxelles (I)

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Cela part d’une vue réaliste, ou d’un bon sentiment : ce que les Européens ne veulent pas faire d’eux-mêmes, qu’au moins ils le financent ! Telle est la demande de Paris à propos du fardeau que constituent, pour le budget français, les interventions militaires d’urgence comme au Mali ou en Centrafrique, menées sous mandat international, et avec l’appui de principe de Bruxelles, mais sans le secours de ses troupes, ni de ses crédits…

par Philippe Leymarie, 17 décembre 2013

Or, ouvrir des lignes de crédits, même si c’est pour ne cesser de reconstruire ce qui est régulièrement détruit (exemple : les territoires palestiniens), n’est-ce pas ce que l’Europe fait de mieux ? Est-elle autre chose qu’un marché, une vaste « machine à sous » ? Dans les cercles du pouvoir (et de l’opposition) à Paris, on affirme ne vouloir être ni les gendarmes, ni les mercenaires de l’Europe en Afrique. Mais revendiquer, au cas où on les serait d’office, d’en être au moins défrayés !

Le président François Hollande souhaiterait ainsi proposer à ses partenaires — lors du Conseil européen des 19 et 20 décembre à Bruxelles, consacré en principe largement aux enjeux de sécurité — la création d’un « fonds de soutien pour les actions européennes », afin de cofinancer les opérations militaires dans lesquelles s’engagent « en premier », dans l’urgence et sous mandat de l’Union européenne ou de l’ONU, des pays membres de l’UE plus ou moins investis d’une mission qui les dépasse.

Mercenaire gratuit

Tout en affirmant vouloir éviter de mettre en cause les Européens (qui ont apporté une aide significative en matière de formation et pour le transport, lors de l’opération au Mali), et en se défendant de « tendre la sébile », François Hollande précisait, dans un entretien le 7 décembre sur RFI, France 24 et TV5, à l’occasion du sommet Afrique-France : « Je vais leur poser la question, puisque nous avons un sommet qui doit traiter de l’Europe de la défense. Je leur dirai : “Il nous faut constituer un fonds financier, qui permettrait, justement, de couvrir ces opérations” ». En visite au Brésil, quelques jours plus tard, le chef de l’Etat avait plaidé pour « un fonds européen permanent, pas un fonds par opération. »

En fait, l’idée circulait depuis quelques semaines au sein de l’opposition politique, en France. Le député du Tarn, Philippe Folliot, chargé du secteur de la défense au sein du « contre gouvernement » mis en place par l’Union des démocrates indépendants (UDI), prônait récemment la création d’un fonds européen dédié au financement des opérations extérieures (Opex).

C’est ce que propose également l’Union pour un mouvement populaire (UMP), la France ne pouvant plus continuer à être — selon Pierre Lellouche, un de ses porte-paroles — le « mercenaire gratuit de l’Europe ». Le député de Paris, ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes, pour qui l’Europe « rêve d’être une grosse Suisse », demande que soit « mis fin à cette cécité européenne franchement scandaleuse ». Il espère lui aussi que la question sera soulevée dans le cadre du Conseil européen.

Le chef de la diplomatie française, M. Laurent Fabius, a reconnu que la France se retrouvait seule à avoir la capacité d’intervenir. « C’est un vrai gros problème », a-t-il admis. « Je demanderai qu’il y ait un concours plus solide, plus fort. Y compris sur le terrain », a-t-il dit. Mardi, devant les députés français, le ministre des affaires étrangères croyait pouvoir affirmer que plusieurs pays européens enverraient prochainement des troupes au sol en Centrafrique aux côtés des Français. Dans ce relatif isolement qui est le sien, dans les doutes que suscitent ses entreprises en Afrique et leur éventuel « agenda caché », la France paie ainsi, sur le tard, les ambiguïtés de ses politiques africaines successives — finalement peu changeantes.

Les « Battle Groups » de l’inutile

En théorie, rappelait François d’Alençon dans La Croix, plusieurs formes de soutien européen aux initiatives de maintien de la paix sont possibles :

 le déploiement d’un « groupement tactique » : il existe un « tour de rôle » européen pour la mise en alerte d’un « Battle Group » ou GT 1500 (groupement tactique de 1 500 hommes), sorte de force d’intervention rapide européenne. Le dispositif existe depuis 2007, mais il n’a jamais été mis en œuvre formellement. Le service diplomatique de l’Union avait émis l’hypothèse — parmi d’autres — de son utilisation en Centrafrique : un projet « pulvérisé » par la représentation britannique. Le « Battle Group » du moment était justement composé d’unités du Royaume uni ou de ses proches amis. Vu la non-utilisation, « des pays comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie voudraient les transformer en outils de gestion de crises civiles, pour des actions de basse intensité ou non-combattantes », précise d’Alançon.

 la mise en œuvre d’une mission ou opération militaire européenne de type EUFOR, mais cela réclame au bas mot six à huit mois de conciliabules politiques, avant une « génération de force ».

 des contributions bilatérales de pays européens en matériel, éléments logistiques, ravitailleurs, transmissions : mais c’est du saupoudrage, au choix du donateur.

 un « fonds OPEX européen », mais qui reste à créer : en attendant, « les opérations conduites par un Etat membre sont entièrement à sa charge, même lorsqu’elles bénéficient du soutien politique de l’Union, comme c’est le cas pour l’opération Serval au Mali », qui aura coûté 637 millions d’euros à la France en 2013.

Hostiles ou à sec

Dans la pratique, l’engagement de troupes d’autres pays européens en Centrafrique n’a même pas été demandé, tant il paraissait impensable. Les Allemands pour des raisons institutionnelles (l’autorisation du Parlement), les Britanniques pour des motifs politiques (pas de troupes sous drapeau européen, pas de création de quartier général militaire européen permanent), les Italiens trop préoccupés par leur propre crise, les Grecs et Roumains trop désargentés, d’autres « à sec » après des engagements sous les couleurs de l’OTAN (Afghanistan), aux Philippines (ouragan), etc.

Et ce n’est pas beaucoup mieux côté transport aérien logistique — une des faiblesses françaises, tant que les A400 « Atlas » d’Airbus Military ne sont pas en service. Au soir du 10 décembre, cinq jours après le déclenchement de l’opération Sangaris en Centrafrique, un seul appareil (un Globemaster C17 britannique) était venu épauler les militaires français. Une éventuelle participation allemande (avec des Airbus A310), voire belge ou espagnole, ne s’était pas encore concrétisée.

Un espoir subsistait du côté de la Pologne, qui dispose de C130 de transport tactique, et n’a pas l’habitude d’imposer des restrictions à l’emploi de ses troupes. En revanche, si des avions allemands sont engagés, ils ne pourront pas se poser en Centrafrique, considéré comme un « pays en guerre ». Ou en tout cas, pas sans qu’un débat puis un vote au Bundestag (le Parlement) ne donne le feu vert.

Mauvais signal

Au final, comme l’écrit B2, « l’Europe préfère la stratégie du carnet de chèques à celle de l’emploi de la force » : 50 millions d’euros ont été promis pour le soutien à la Misca, la force africaine de paix, dont les effectifs devraient doubler dans les prochaines semaines (les Etats-Unis ayant promis, de leur côté, de transporter en Centrafrique un contingent de soldats burundais à verser au sein de la Misca).

Le refus de prêter main forte à la France, dans une opération limitée visant à pacifier une région pouvant devenir aussi explosive et dangereuse pour l’Europe que l’a été récemment le Nord-Mali, est vivement commenté par notre confrère de B2, à Bruxelles :

« A l’approche d’un sommet consacré à la Défense, l’Europe envoie, là, un mauvais signal, un signe d’une extrême faiblesse. Une “puissance”, capable de discuter, de financer, de batailler dans les corridors diplomatiques ou commerciaux, certes. Mais incapable, le moment venu, de venir au secours d’un pays ou d’une population qui n’en peut plus, de faire la différence, en stabilisant un pays.

La “valeur stratégique” du “battle group”, de la force de réaction rapide européenne, tant vantée dans les réunions ministérielles, et dont chaque Etat se targue de sa participation, est en passe de se réduire, à la manière d’une bulle spéculative. Alors que l’Europe dispose (théoriquement) de près d’un million et demi de soldats sous les drapeaux nationaux, il faudra un moment se poser la question de savoir quelle est la rentabilité de cet investissement… si on est incapable d’envoyer 1 500 hommes en soutien d’une opération internationale (ONU, Union Africaine) et à laquelle participe un de ses Etats membres… ».


A suivre : « L’Europe sans défense »

Philippe Leymarie

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