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Les Européens en sommet à Bruxelles (II)

L’Europe sans défense ?

Les aficionados comptaient sur le Conseil européen des 19 et 20 décembre, à Bruxelles, pour une possible relance d’une « Europe de la défense » particulièrement atone en ce moment. Mais c’est sans doute raté : le sommet des chefs d’Etat ou de gouvernement des « 28 », qui devait primitivement être consacré pour la première fois depuis cinq ans à la politique de sécurité et de défense commune, et seulement à ce sujet — comme s’en réjouissait le ministre français de la défense, Jean-Yves Le Drian, fin novembre, devant les députés — sera en fait tous azimuts, avec également au menu l’Union économique et monétaire, la politique sociale, l’élargissement, les migrations, l’énergie.

par Philippe Leymarie, 19 décembre 2013

En outre, selon la lettre d’information TTU (4 décembre), la convergence n’a pu se faire entre ministres, avant le sommet, sur des projets comme l’achat par la Commission européenne de matériel militaire hors taxes, la mutualisation du financement des opérations extérieures, ou la mise au point d’un drone MALE européen. Sur la défense, le sommet pourrait bien ne déboucher que sur une liste de tâches et d’études à mener : la définition des besoins en drones, le renouvellement des moyens communautaires en satellites de communications militaires, les possibilités de mutualisation des avions-ravitailleurs ou les perspectives de cyberdéfense… en se donnant surtout rendez-vous en 2015 pour juger des recommandations de ces études.

On risque de rester assez loin des ambitions formulées par le ministre français de la défense, Jean-Yves Le Drian, devant les députés, le 26 novembre dernier : « L’enjeu sera de donner une impulsion à la fois politique et pragmatique dans les domaines opérationnels, capacitaires et industriels de la sécurité commune… ». Il listait alors les pistes sur lesquelles il escomptait des avancées concrètes à Bruxelles :

 l’adoption d’une stratégie européenne de sûreté maritime, dont les points d’application seront la Corne de l’Afrique, le golfe de Guinée et la Méditerranée ;

 l’engagement accru de l’Union européenne au Sahel — au Mali mais aussi à l’échelle de la région —, l’accent étant placé sur le contrôle des frontières, à commencer par celles de la Libye ;

 les progrès accomplis dans la mise en place d’une flotte européenne de ravitailleurs en vol ;

 le lancement d’une première étape en vue d’une solution européenne pour la prochaine génération de drones de surveillance, post 2020 ;

 et, au plan industriel, la mise en place d’un mécanisme d’incitation fiscale pour encourager les projets d’équipement.

La demande italienne d’une opération PSDC (Politique de sécurité et de défense commune) sur l’immigration illégale pourrait déboucher sur des promesses d’engagement. Mais on a vu, dans le cas de la République centrafricaine, ces derniers jours, à quel point le passage aux travaux pratiques est encore difficile à l’échelle européenne : les partenaires de la France vont-ils s’investir, par exemple, dans une opération navale comparable à Atalanta qui aurait pour cadre le golfe de Guinée, où la piraterie est de plus en plus active ? La marine française y maintient en permanence une grosse unité, avec comme nom de mission « Corymbe » (qui est également chargée d’une veille stratégique, en cas de crise politico-militaire dans un Etat ouest-africain, en vue d’une éventuelle exfiltration de ressortissants, etc.). Ainsi qu’un ensemble de bases sur les côtes (Dakar, Abidjan, Libreville). Paris aimerait bien partager le fardeau, mais selon quelles modalités, et avec quels volontaires ?

Bouclier franco-britannique

Une série de facteurs expliquent le climat de défiance générale à l’égard de la défense européenne :

 la baisse des budgets dans quasiment tous les Etats, y compris les plus actifs en matière de défense (France, Royaume uni) ;

 le rôle encore dévolu à l’OTAN (même si, après l’aventure en Afghanistan, la question de l’avenir de l’organisation transatlantique pourrait à nouveau être posée) ;

 la relative confiance accordée au « bouclier » nucléaire franco-britannique (qui évite aux Etats européens de s’impliquer dans le financement de la dissuasion) (1) ;

 le peu d’appétence pour les engagements armés, en territoire étranger ;

 la méfiance à l’égard des « aventures » françaises en Afrique ;

 la nouvelle stratégie américaine de pivot vers l’Asie-Pacifique ; etc.

En outre, la Grande-Bretagne — la seule, avec la France, à posséder encore un outil militaire à peu près complet et efficace — reste à distance du concept même d’« Europe de la défense » : son cousinage avec les Etats-Unis (et avec quelques pays aux antipodes, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande), dont on a entrevu la force à l’heure des révélations sur l’espionnage de la NSA, l’incite à rejeter par principe le multilatéral, et à lui préférer les arrangements bilatéraux (comme le traité de Lancaster House avec la France, qui a ouvert plusieurs domaines de coopération militaire entre les deux pays, dont le nucléaire).

L’Allemagne paiera ?

L’Allemagne, le poids lourd économique du continent, s’est engagée comme jamais dans l’opération de l’OTAN en Afghanistan, qui a pompé l’essentiel de ses ressources en matière de projection. Mais elle reste partagée entre un pacifisme inscrit dans sa Constitution (soigneusement encadré par le Parlement), et la défense de ses intérêts commerciaux (qui l’a incitée, par exemple, à participer largement à l’opération anti-piraterie dans l’océan Indien). La « grande coalition » qui vient de voir le jour n’y changera sans doute rien. Rien n’irrite plus, à Berlin, que le récurrent « l’Allemagne paiera », auxquels certains sont tentés de recourir également dans ce domaine de la défense.

Reste, comme pays en pointe sur ce thème, la Pologne : elle a pris une certaine distance avec l’OTAN (depuis le temps où le président Jacques Chirac s’en prenait à ses dirigeants, accusés de préférer acheter des avions américains plutôt qu’européens). Elle est un des seuls Etats à avoir renforcé certaines de ses unités militaires, et à avoir réservé des budgets en conséquence. Et, par exemple, à coopérer avec Paris en Centrafrique. Mais la Pologne reste très continentale : pour elle, le danger reste la Russie…

Politique des petits pas

L’ancienne ministre Elisabeth Guigou, actuelle présidente de la Commission des affaires étrangères à l’Assemblée nationale, et auteure d’un récent rapport d’information sur l’Europe de la défense, aurait aimé — sans trop y croire — que ce Conseil européen débouche sur une feuille de route pour le cinq-dix ans à venir, sur des décisions concrètes, des objectifs, etc. Même s’il ne s’agit que de « petits pas » : qu’au moins les « Battle Groups » (2) soient utilisés en « soudure », pour compenser la lenteur de la mise en place des opérations de paix de l’ONU (mais l’Europe ne galope pas non plus …) ; qu’à défaut d’état-major européen (rejeté par Londres), on mette en place une « plateforme d’aide à la décision », permettant un minimum de veille, de planification, de coordination ; que la question d’une mutualisation financière des opérations extérieures soit au moins évoquée ; qu’un « club d’utilisateurs » des drones américains Reaper (détenus par l’Allemagne, le Royaume uni, l’Italie, et maintenant la France) se mette en place.

Lire la réponse d’Hubert Védrine à Régis Debray, « L’OTAN, terrain d’influence pour la France », Le Monde diplomatique, avril 2013 Et — tout en ne se cachant pas, dit-elle, que l’Europe de la défense ne se fera pas à 28 — que le Conseil donne au moins un mandat aux institutions de l’Union européenne (renouvelées en 2014) de définir d’ici 2015 une stratégie communautaire de sécurité : analyse des menaces, fixation des priorités… Non pas un Livre blanc européen (qui ne verrait jamais le jour, car trop casse-gueule !), mais une actualisation du « papier Solana »… qui remonte à 2003. Un texte court, mais avec une vision, et qui donne le cap, demande l’ancienne ministre qui redoute — comme d’autres — un déclassement stratégique de l’Europe, tentée de rester une « grande Suisse ».

Un rapide survol de l’historique de ce blog permet de constater que ce pessimisme sur le présent et l’avenir de la PESDC n’est pas nouveau : « Où est passée l’Europe de la défense ? » (juin 2009), « Europe : les illusions perdues » (octobre 2009), « L’Europe comme les carabiniers » (janvier 2010), « Le chant du cygne pour l’UEO » (mai 2011), « l’Europe de la défense en hibernation » (mars 2012), etc.

Priorité aux nationaux

« L’Europe de la défense » reste cependant efficace dans quelques domaines particuliers. Ainsi, il est question d’élargir le périmètre du Commandement européen du Transport aérien (EATC), qui réunissait quatre pays à l’origine (France, Allemagne, Belgique et Pays-Bas), en regroupe cinq aujourd’hui (avec le Luxembourg), et bientôt six (avec l’Espagne), voire sept (avec l’Italie) : l’EATC a atteint fin novembre sa « Full Operationnal Capability » (« entière capacité opérationnelle ») ou FOC (selon la terminologie anglo-saxonne couramment employée dans l’aéronautique), après plus de cinq années de montée en puissance. Il est sans doute l’exemple le plus réussi en matière de « Pooling and Sharing » (mutualisation) à l’européenne, rappelle le site B2 : l’an dernier, il a effectué 7 682 missions — un chiffre comparable à l’année précédente — mais avec un gain de productivité de 15 % : 345 000 passagers transportés (contre 305 000 en 2011).

Reste qu’il est plus difficile aujourd’hui de relancer de grands programmes militaires en coopération, comme l’a été l’A400M d’Airbus Military, ou l’Eurofighter. En ces temps de crise, les Etats réservent d’ailleurs en priorité leurs commandes à leurs industriels nationaux. Il y a en Europe trois familles d’avions de chasse (ce qui n’empêche pas certains d’acheter américain), et huit ou neuf modèles de blindés 8 x 8, là où les Américains n’en ont qu’un…

Philippe Leymarie

(1) 3,5 milliards d’euros chaque année, pour la France.

(2) Lire « Payez pour nous », Défense en ligne, 17 décembre 2013.

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