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Croisade morale contre la prostitution

par Alain Garrigou, 23 décembre 2013

On suspecte souvent les dirigeants politiques de suivre servilement l’opinion publique. La proposition de loi sur la prostitution adoptée par l’Assemblée nationale le 4 décembre 2013, par 268 voix contre 138 et 79 abstentions, semble infirmer ce jugement. Deux sondages successifs avaient exprimé une large hostilité à la pénalisation des clients qui en constitue la mesure centrale. Alors que les dirigeants politiques se prévalent d’habitude des résultats favorables pour justifier leur politique, ils se sont pudiquement tus.

Commandé par le ministère des droits des femmes, le premier sondage est brièvement apparu dans la presse avant de disparaître : nulle trace sur les sites du ministère et du sondeur. Si quatre cinquième des sondés étaient favorables à une réforme — laquelle ? — 22 % seulement approuvaient la pénalisation des clients. Un autre sondage a semblé confirmer l’ampleur de l’hostilité à la pénalisation avec 68 % des personnes interrogées qui s’y disaient défavorables (CSA-BFMTV, 27 novembre 2013). On invoque fréquemment le manque de courage politique des politiques pour les accuser de reculer devant les réformes difficiles ou impopulaires. Serait-il cette fois au rendez-vous ? Quelles puissantes raisons faut-il pour passer outre l’opinion publique ?

Les législateurs auraient-ils suivi pour une fois l’avis des scientifiques ayant étudié la prostitution (1) ? Il faut bien dire que non. Les sociologues ont fait valoir la méconnaissance de la réalité de la prostitution et de la condition prostituée. Ils ont encore pointé la misère sociale à la source de la prostitution, cette cause qui rend vaine toute tentative de solution par l’interdiction. Ils ont exprimé la crainte d’effets pervers, la fragilisation économique encore plus grande des prostituées, le coup de pouce involontaire aux mafias et l’accentuation de la ségrégation sociale entre riches à l’abri de la répression et pauvres qui en seraient les cibles. Tout cela en vain.

Les législateurs n’ont pas semblé plus sensibles aux réticences des acteurs de la répression, magistrats et policiers qui s’interrogeaient sur la difficulté d’appliquer la future loi et sur les échappatoires inévitables. La loi française ne vaudrait pas pour les pays frontaliers et tous les pays où prospère le tourisme sexuel (2). Et sans aller aussi loin, il reste Internet pour organiser les rencontres, et des hôtels de luxe où iront se cacher les ébats vénaux. Ceux des clients suffisamment aisés, en tout cas. Il est vrai qu’en limitant les échanges furtifs et impulsifs, l’adultère diminuera comme ne manqueront pas de s’en féliciter les amis de la famille.

Quelles puissantes raisons ont donc poussé à négliger les précédentes ? En initiant un débat médiatique et en évitant un débat parlementaire, les réformateurs ont transformé la prostitution en question morale. Ils se présentent ainsi comme des entrepreneurs de morale (3). Pour eux, la prostitution est un mal, il faut donc la prohiber. Cela soulevait immédiatement les protestations de ceux qui s’inquiétaient pour les libertés individuelles. A commencer par celles des prostituées. Mais si la prostitution est un mal, elles sont des victimes. Elles ne sauraient se prostituer sans contrainte. Et s’il est des prostituées libres, certaines s’étant exprimées à l’occasion, nul ne saurait se prévaloir de leur existence pour ne pas combattre la prostitution de toutes.

Retrouvant les sophismes qui fleurissaient en un temps où il fallait imposer le bonheur des masses contre elles, il faudrait même que ces prostituées volontaires soient plus contraintes que les autres pour se voiler l’ampleur de leur soumission. Quant aux clients, ils ne sauraient revendiquer la liberté pour payer des prostituées contraintes. Peu importe la façon dont la sexualité vénale est vécue, elle est par nature perverse et le client n’a pas la contrainte pour excuse. Il doit être sanctionné car il est un prédateur. Et comme dans toutes les croisades morales, les réformateurs ont trouvé le concours des hygiénistes. Enfin, s’il existe toujours des opposants, c’est parce qu’il reste à faire évoluer les esprits comme on l’a entendu susurrer à la tribune parlementaire.

Quoiqu’on en dise en déformant le sens des mots, c’est bien la prohibition qu’instaure la loi sur la prostitution. On comprend l’astuce qui consiste à parler d’abolitionnisme pour se prévaloir subrepticement des bons combats de l’abolition de l’esclavage ou de la peine de mort. Mais si l’on peut supprimer des normes légales, on ne supprime pas les faits sociaux par décret, pas plus la prostitution que les drogues, la délinquance, etc. Il faut une bonne dose de déformation politico-bureaucratique pour tordre les mots et la logique pour faire croire. Il ne suffit pas qu’une ministre déclare « je souhaite que la prostitution disparaisse » pour l’abolir. La proposition paraît aussi sensée que de vouloir la disparition de la drogue, du mal, etc. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose, non point que cela cesse, mais que cela ne se voit plus. Et en invoquant l’exemple de la Suède (4), où la pénalisation des clients a fait disparaître la prostitution... des rues, on se demande si tel n’est pas le véritable objectif.

Comment les entrepreneurs de morale ont-ils convaincu des parlementaires qui ne sont pas tous des moralistes convaincus ? La morale n’est pas seule en jeu. Pour les élus, la prostitution ne se présente pas essentiellement comme le problème éthique que les ligues de vertu, les milieux du spectacle et les débats médiatiques mettent en avant. La construction d’un problème social en sujet moral est aussi le produit d’une conversion opérée par les sondages. Interroger des gens de but en blanc sur la pénalisation des clients, c’est leur proposer de juger une idée.

Pour les élus, députés et maires, souvent les deux à la fois, la prostitution est un problème concret d’ordre public, celui des concentrations de prostituées sur le bord de routes, sur les parkings urbains et près des gares. Un problème d’immigration aussi puisque les prostituées concernées sont essentiellement étrangères et viennent d’Europe de l’Est, d’Afrique et du Brésil. Elles ont parfois été recrutées par des réseaux mafieux qui les exploitent. Les populations locales se plaignent et demandent des comptes à leurs élus. Or rien n’y fait. En 2002, le racolage passif avait été interdit. Une mesure peu généreuse puisqu’elle punissait les victimes, voire inefficace puisque la délinquance génère des adaptations.

A cet égard, la pénalisation des clients, mâles par définition, plutôt que des prostituées, femmes par définition, est apparue comme la mesure radicale. Quel client prendrait-il le risque d’une amende aussi élevée (1 500 euros et plus en cas de récidive) ? L’automobile servant à se rendre sur les lieux de prostitution et en étant souvent le terrain, les clients sont aisément identifiables.

On comprend mieux le ralliement d’élus à la pénalisation des clients à l’approche d’élections municipales. Elle s’annonce très efficace contre une immigration particulièrement visible et dérangeante. Ensuite, l’immigration des prostituées venues des pays pauvres se détournerait de la France pour les pays voisins plus accueillants. Chacun pour soi. Il sera toujours temps d’envisager les nouveaux problèmes issus d’un nouveau commerce aux frontières. Il y aurait eu une unanimité des députés si l’UMP n’avait opéré un ultime revirement. Sa direction a considéré que les mesures d’accompagnement constituaient un encouragement à l’immigration. Un titre de séjour provisoire pour permettre de rentrer au pays et, par ailleurs 20 millions d’euros pour financer la réinsertion, n’étaient pourtant qu’une bagatelle au regard des pertes déjà advenues, mais aussi le prix dérisoire de la bonne conscience pour le PS. Trop encore pour les élus UMP, la plupart en tout cas, qui trouvaient ainsi un moyen de se distinguer par la surenchère.

La proposition de loi sur la prostitution rappelle ainsi la prohibition adoptée dans les Etats-Unis des années 1920. Comme l’a montré Joseph Gusfield (5), les ligues de vertu à l’origine du dix-huitième amendement de la Constitution américaine, comme la Woman’s Christian Temperance Union, étaient composées de femmes de la bourgeoisie blanche soucieuses par hygiénisme, féminisme et religion de lutter contre l’alcoolisme. Leur souci de santé publique s’appliquait aux consommateurs (aux clients en somme), autrement dit aux populations immigrées les plus récentes, Italiens et Polonais, pauvres et buveurs de vin ou de vodka, qui soulevaient par bien d’autres aspects l’hostilité des WASP (White Anglo-Saxon Protestant, « blanc anglo-saxon protestant ») des ligues de vertu. Préoccupés de la santé de leurs ouvriers et espérant des gains de productivité, des industriels s’associèrent au mouvement. On sait ce qu’il en advint : un recul pour la santé publique avec la consommation d’alcool frelaté et une aubaine pour le crime organisé. Franklin D. Roosevelt supprima la prohibition.

Cet exemple classique d’effets pervers devrait nourrir la réflexion de tous les décideurs publics et la prudence de tous les entrepreneurs de morale. Ce n’est pas le cas tant leur vision de l’action publique reste par fonction rivée aux schèmes du pouvoir et de la décision assortie de confiance en soi. Le réformisme moral se situe généralement dans les classes dominantes sûres d’elles mêmes. Sans doute, pour répéter si naïvement les errements du passé, les entrepreneurs de morale ne le connaissent-ils pas bien, préférant s’en remettre à leur assurance sociale. A la lutte contre l’immigration ils ajoutent une dimension anti-populaire. Il ne peut en effet échapper à quiconque que la prostitution se fera plus discrète à l’abri d’appartements dans lesquels d’autres mafias, moins vulgaires et plus capitalistes, auront investi. A celle-ci, les mâles frustrés les plus pauvres n’auront pas accès. Les partis politiques s’entendent ainsi sur une politique inégalitaire. La somme visée de 1 500 euros laisse rêveur. Il faut frapper fort. Pour les clients pris en flagrant délit et donc sur la voie publique, autrement dit les plus pauvres, la somme est astronomique. Dissuasive ? Ceux qui sont assez aisés pour payer une telle amende n’auront jamais à le faire en abritant leurs relations vénales dans des lieux discrets et protégés.

La morale prospère sur l’impuissance politique devant les causes sociales de la prostitution. Il est alors tentant de soupçonner une diversion politique : des réformes dites sociétales faute de réformes sociales. En attendant qu’ils soient capables de ramener la prospérité, les gouvernants sont plus sensibles aux croisades morales qui naissent à la périphérie des partis politiques ou dans leur sein. Les débats récents sur la vocation du Parti socialiste à représenter plutôt les classes populaires ou plutôt les classes moyennes avaient quelque chose de dérisoire tant la chose ne se décide pas mais se joue dans les transformations de la carrière politique. La politique professionnelle des élus et des ministres qui n’ont jamais rien fait d’autre que de la politique, rapproche de la bourgeoisie traditionnelle et de ses préjugés. La sensibilité aux croisades morales procède aussi de la concentration des décisions dans de petits cercles d’influence discrets.

Le 4 décembre 2013, une trentaine de députés assistaient à la séance parlementaire où était adoptée la proposition de loi combattue par un seul député EELV — les Verts ont peu de mairies — alors que la plupart des élus sacrifiaient à la discipline partisane en désertant leur place et déléguant leur vote. Pas forcément heureux de continuer à faire de l’Assemblée une chambre d’enregistrement. Ainsi va le retour à l’ordre.

Alain Garrigou

(1) Par exemple, Lilian Matthieu, Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, 2001 et La condition prostituée, Paris, Textuel, 2007.

(2) Le gouvernement Rajoy venant de faire adopter une loi interdisant l’avortement, les Espagnoles viendront subir un avortement en France tandis que les Français pourront continuer à fréquenter les maisons closes en Espagne.

(3) Howard S. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.

(4) Ce pays de culture protestante a aussi adopté une législation très restrictive sur l’alcool qui reste un sujet d’émerveillement pour les étrangers surpris des spectacles d’ébriété publique des villes de Suède.

(5) Joseph Gusfield, Symbolic Crusade : Status Politics and the American Temperance Movement, Illini Book Ed., 1963.

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