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L’amiral quitte le bord

Fils du journaliste Jean-Louis Guillaud, créateur de la troisième chaîne de l’ORTF et ancien PDG de TF1 et de l’AFP, l’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major des armées depuis 2009, n’a pas été pour autant le super-communiquant dont on aurait pu rêver. Alors qu’il doit céder son poste le 15 février prochain à son adjoint, le major général Pierre de Villiers, il s’est tout de même un peu « lâché » devant les journalistes de défense, lundi dernier, tout en se défendant de se livrer à un quelconque « testament », et en convenant qu’il n’aura fait que « passer ». Verbatim.

par Philippe Leymarie, 30 janvier 2014

Cocorico — « Nous devons être immensément fiers de nos armées. Elles sont absolument au sommet, quels que soient les critères retenus. Elles sont dignes de la cote d’amour qu’elles ont dans les sondages ».

Réactivité — « Nos armées ont prouvé qu’elles peuvent réagir à toutes les sollicitations, avec un préavis très court. Cela impressionne tous nos interlocuteurs à l’Union européenne, à l’OTAN… ».

Républicain — « Avec un budget tout juste insuffisant, des matériels vieillissants, etc., le moral des troupes est fragile. Mais comme celui des Français en général. C’est le contraire qui serait inquiétant ! ».

Modeste — « Les réformes, je les ai continuées, pas initiées – y compris la création des bases de défense ».

Droite, gauche — « La continuité de notre politique de défense est un grand motif d’optimisme. A droite, on disait : les armées sont le fer de lance de notre diplomatie. A gauche, on entend : une armée forte permet une diplomatie forte ».

Optimiste — « Nous avons, vous avez des soldats, une jeunesse magnifiques : quand on voit ce qu’ils ont réalisé dans des opérations difficiles (RCA, Sud-Liban) ou dures militairement (Afghanistan, Mali)... ».

Pacification en RCA — « Il y a quinze jours, il y avait quinze quartiers peu sûrs à Bangui ; aujourd’hui, moins de six ».

Sens des réalités — « La RCA, c’est la France plus la Belgique, mais 4,7 millions d’habitants seulement, dont un quart dans la capitale. L’essentiel, ce sont les axes vers les pays voisins, et quelques régions actives de l’Ouest et du Sud. On peut les sécuriser avec les 6 000 soldats africains présents (à terme, 8 000), les 1 600 Français, quelques centaines d’Européens bientôt, et les restes de la police et de l’armée centrafricaines. Mais il faudra que l’ONU refasse partir le peu d’administration et d’Etat qui subsiste ».

Soldats ou gendarmes, en RCA ? — « Quand on arrive à ce niveau de violence, face à des RPG [lance-roquettes], des mitrailleuses de 14,5, etc. il n’est pas sûr que la panoplie du gendarme mobile ou du CRS tienne le coup : les moyens militaires s’imposent ».

Modularité — L’amiral reconnaît que cette réforme-là porte un peu sa marque : « On a dépassé l’interarmes, l’inter-armée ; désormais, en intervention, on compose des modules de troupes et de matériels en fonction des situations, et on les fait évoluer à mesure des objectifs et des moyens. C’est de l’opération “à la carte” ».

Boutons — « Cette organisation modulaire, jusqu’aux niveaux élémentaires (adjudant-chef) ne se décrète pas. C’est une ouverture, un savoir-faire, une capacité. Et elle est fragile : un réflexe de “guerre des boutons” est toujours possible » (1).

Centriste — « Peut-on tout dire ? On ne peut mentir aux députés ou aux sénateurs. Mais la difficulté est celle de tout patron : si on fait pleurer, ca ne remonte pas le moral des troupes. La question est : comment le dire, et faire passer le message sans impair, sans déraper ».

Balancé — « Une partie des matériels sont vieillissants : les VAB (véhicules de l’avant blindés) usés, les Mirage 2000 pas éternels, les bateaux qu’on maintient “parce qu’on sait faire”… Mais il y a aussi du bon : les VBCI (véhicules blindés de combat d’infanterie), les NH90, Caracal et Tigre (hélicoptères), les Rafale, les frégates, les nouveaux satellites… ».

Résolu — « Pour les équipements de défense, ne pas devenir “échantillonnaire”, car ça coûte cher… ne pas acheter tout sur étagère, car — à partir d’un certain seuil -– on devient dépendant ».

Le porte-avions « Kennedy demandait, tous les matins : « Où sont mes porte-avions ? » (2) Ici, à la question, on doit répondre : “Le PA est à quai” » (3).

Discret — « Nous sommes en relation constante, pour les opérations contre Al-Qaida au Sahel, avec Africom (le commandement américain pour l’Afrique), le Socom (commandement des opérations spéciales), l’Eucom (commandement européen), le Centcom (commandement pour le Golfe arabo-persique). Mais je ne vous dirai pas si on coopère sur le terrain — question de sécurité des opérations ».

Nuancé — A un journaliste (américain) qui lui demande pourquoi l’on n’a toujours pas éradiqué le djihadisme du Sahel, l’amiral répond : « Le Mali est grand comme une fois et demie la France. Nous n’avons jamais voulu éradiquer (c’est-à-dire couper les racines), car c’est une réalité endémique : on ne va pas passer au lance-flammes une région qui est une zone de trafics depuis trois mille ans, et où des couples mixtes se sont constitués avec des femmes touareg. On voulait casser, ramener le niveau de terrorisme à un stade où les forces locales ou régionales pourraient le traiter, et empêcher les djihadistes de reprendre une portion de territoire pour en faire un sanctuaire, comme cela avait été le cas dans l’Adrar des Ifoghas. D’où l’idée d’une régionalisation du combat : on ira où ils sont » (4).

Inquiet — « La Libye, sans Etat, reste un “trou noir”. Nous ne voudrions pas que ce ”trou noir” devienne un nouveau centre de gravité, de régénération en équipement et armes : un jour, il faudra bien se poser la question à l’échelle internationale ».

Préoccupé — « 40 % du commerce mondial transite par le détroit de Malacca, à l’est de l’océan Indien, et par la mer de Chine que la diplomatie de Pékin cherche à “territorialiser”. Un contournement par le Sud (Australie) changerait la donne économique… ».

Enlisée ? — « Avec notre “friend enemy” britannique, la relation est aussi complexe et compliquée qu’eux avec nous. Pour certains là-bas, la tendance actuelle serait plutôt “Back to US” ! Mais nous continuons à travailler ensemble dans la recherche et développement, la certification de l’“expeditionnary force”, les drones. La période électorale sera peu propice. Mais en 2016, ça redémarrera… ».

Réformé — Allusion au projet du ministre de la défense Jean-Yves Le Drian de « restaurer dans son ministère la primauté du politique », ramenant certaines prérogatives du CEMA (5) (comme les ressources humaines) sous la tutelle des contrôleurs généraux (civils) : « Dans les opérations, le lien d’origine, direct, entre le président-chef des armées et le chef d’état-major est préservé. Je n’ai pas le sentiment d’avoir les ailes rognées ».

Le major général Pierre de Villiers, qui remplacera l’amiral Guillaud dans deux semaines, est le frère du député européen Philippe de Villiers (droite souverainiste). Depuis quatre ans, il était numéro deux dans la hiérarchie militaire : il a suivi de près les diverses opérations extérieures (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye, Mali, RCA), ainsi que la préparation du Livre blanc 2013 et de la Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019. Il a la réputation d’être un « consensuel ».

Philippe Leymarie

(1) Allusion aux concurrences inter-armées, voire — au sein de l’armée de terre — entre les diverses armes (infanterie de marine, cavalerie, légion étrangère, etc.).

(2) A cette époque, il y en avait 15. Aujourd’hui, l’US Navy doit se limiter à 10 groupes aéronavals.

(3) A quai, ou en entretien, voire en révision de fond — c’est-à-dire indisponible parfois durant plusieurs mois. Et non remplaçable, puisque le projet d’un second porte-avions n’a pas vu le jour. Edouard Guillaud avait commandé le PA Charles de Gaulle lors de sa chaotique mise en service.

(4) Allusion au redéploiement progressif des moyens français dans le Sahel, avec baisse des effectifs, mais maintien d’une base au Mali (à Gao) ; développement des moyens d’observation et renseignement, à partir du Niger (drones, avions de patrouille) ; mobilité des unités commandos, à partir de leur base-arrière au Burkina-Faso ; moyens aériens à partir du Tchad ; en s’appuyant notamment, côté effectifs, sur les bases d’Abidjan et de Libreville.

(5) CEMA : Chef d’état-major des armées.

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© Le Monde diplomatique - 2016