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Ceci n’est pas un vaudeville

par Alain Garrigou, 31 janvier 2014

Quelques semaines après son élection à la présidence de la République, François Mitterrand justifiait son acceptation d’un régime politique qu’il avait combattu : « Les institutions n’étaient pas faites à mon intention. Mais elles sont bien faites pour moi ». Et, pour ne pas se déjuger, il ajoutait : « elles étaient dangereuses avant moi ; elles le seront après moi ». On pourrait y voir une singulière prescience s’il avait bien compris de quels dangers il s’agissait et s’il n’y avait pas lui-même succombé. A cet égard, le devoir d’inventaire n’a jamais été fait. Les révélations sur une relation amoureuse de François Hollande ont inévitablement donné lieu aux commentaires médiatiques convenus sur le respect de la vie privée. Cette approche légitimiste ne manque pas de sel quand on se donne tellement de mal pour enjoindre publiquement de ne pas s’intéresser aux affaires privées d’un chef d’Etat. Cela ne devrait même pas être nécessaire puisque ce public semble, selon les sondages, approuver le respect de la vie privée. Il en va du respect de celle-ci comme de la liberté d’expression ou des infractions au code de la route, de la modération en toutes choses, etc. Vie privée, donc, mais dangereuse pour la démocratie.

François Mitterrand ne pensait pas que ses incartades de séducteur invétéré pourraient nuire à la République. Elles le firent, pourtant. Le pouvoir offre quelques facilités qui, aux yeux de beaucoup de monde, ne méritent pas un regard sévère. Il faut toutefois cacher les secrets privés au public pour paraître conforme à la mission et à l’image que les représentants ont voulu donner d’eux-mêmes. Auraient-ils été élus si les électeurs avaient connu leurs liaisons ? L’infidélité risquerait de démentir la sincérité politique. Les secrets privés deviennent alors des secrets inavouables. Et la mise en scène médiatique de la vertu domestique, de la banalité d’une vie ordinaire ou normale devient une représentation frauduleuse (1). Quand la fonction présidentielle est aussi prédominante et exposée, il faut alors le concours de puissants réseaux de connivence. Celle des fonctionnaires tenus au secret, celle des amis politiques transformés en courtisans serviles, celle des journalistes à la fois dangereux mais complices.

L’existence d’une famille morganatique de François Mitterrand a porté à l’extrême ces relations entre la presse et le pouvoir. Tous les journalistes politiques connaissaient en effet son existence. Nul n’en dit rien. Même pas quand l’écrivain provocateur Jean Edern Hallier cherchait un éditeur pour divulguer le secret… et n’en trouva pas. Aucun ne voulant encourir les foudres présidentielles. Faut-il alors savoir gré aux journalistes de respecter la vie privée ou leur reprocher de censurer des informations ? Il eut été hypocrite et humiliant de dire qu’ils ne savaient pas. Après la divulgation du secret par Paris Match en 1994, avec l’autorisation du président, les principaux éditorialistes se justifièrent de s’être tus. Le directeur du Monde assurait qu’évidemment le journal savait mais qu’il avait choisi de ne rien révéler parce que cela n’avait pas d’incidence sur les affaires publiques. Il avait oublié que plusieurs années auparavant, auteur d’un livre sur Mitterrand, il confiait en privé que la protection par les gendarmes de la famille parallèle expliquait pourquoi le président soutenait la gendarmerie dans sa rivalité avec la police. Le Canard Enchaîné se contenta de ne jamais donner d’explication à son autocensure.

Un tel secret a pu être partagé et maintenu parce que les journalistes dépendent tant de l’Etat qu’ils ne peuvent braver les volontés du président. L’oser aurait signifié l’arrêt des confidences, des relations, des interviews et créer peut-être des ennuis que l’imagination de chacun pouvait éventuellement fantasmer. Bref, se couper du pouvoir revient à se couper de l’information. Incompatible avec les principes officiels de la liberté d’expression et difficile à vivre. Les journalistes se faisaient donc valoir par la confidentialité des informations (le « off »), oubliant que dans la relation de connivence, la soumission se masque derrière la complicité.

Les coulisses du suicide de François de Grossouvre dans son bureau de l’Elysée ne furent connues que plus tard. Et, plus grave encore, elles soulevèrent les pires soupçons. L’ordonnateur des chasses présidentielles (cela ne s’invente pas) était présenté comme un ami du chef de l’Etat, un homme de l’ombre qui couvrait surtout le secret d’une vie parallèle. Immédiatement, toutes les dispositions furent prises pour éloigner la famille morganatique logée dans une demeure de la République de l’autre côté de la Seine. Il fallut attendre quelques années pour apprendre comment les médias avaient participé à la mise en scène présidentielle de vacances familiales dans la résidence de Latché, cachant les escapades clandestines à Venise, ou comment les services avaient été sollicités lors de la disparition momentanée de la « première dame », recherchée par l’ensemble de la gendarmerie et finalement retrouvée dans un hôtel.

Ces avantages du pouvoir ne seraient au fond pas si graves, assurent certains avec un sourire entendu de cynisme ordinaire qui cache mal la complaisance et une forme de solidarité professionnelle. C’est en effet moins la vie privée qui est dangereuse que les efforts pour en garder le secret. Or ces efforts ne sont pas ceux d’un simple particulier quand ils dévoient les moyens de l’Etat. Dans l’affaire des écoutes, ce n’était pas seulement l’illégalité organisée au sommet qui était coupable, mais ce paradoxe par lequel la vie privée d’un président provoquait la violation de la vie privée des autres — personnalités, journalistes, acteurs de cinéma —, dont le cercle s’élargissait au-delà de tout rapport avec l’objet des écoutes. Cela n’a rien d’un vaudeville.

Les révélations sur la vie privée de François Hollande comme celles qui avaient concerné Nicolas Sarkozy ont à nouveau suscité les dissertations vaguement culturalistes sur les différences entre les pays — pays protestants versus pays catholiques —, ou sur l’indulgence ancienne des Français rapportée au temps des maîtresses royales. Si cela était vrai, pourquoi se cacher ? On n’en parlerait pas tant si la vie privée d’un président de la République ressemblait celle des citoyens ordinaires. Malgré tous les éloges à une presse libre, impertinente, anglo-saxonne — ajoutent des journalistes pour célébrer des vertus qu’ils se gardent d’appliquer —, la connivence continue de caractériser les gardiens des petits secrets. Il est significatif que dans les révélations sur François Hollande, ce soit un magazine people qui ait franchi les limites, là où ses confrères politiques s’étaient tus. Il est aussi significatif que la PQR (presse quotidienne régionale), moins dépendante des informations du pouvoir central, ait été plus sévère.

L’information révèle ainsi moins des évaluations morales ou une déontologie qu’une plus ou moins grande indépendance à l’égard du pouvoir politique. Le « respect de la vie privée » n’est donc pas si vertueux. Si l’on peut en effet acquiescer aux inconvénients voire aux dangers d’une transparence extrême, l’approche morale évite de questionner l’inégalité sociale devant l’information. En l’occurrence, les secrets de la vie privée sont plus ou moins des secrets de polichinelle pour la classe politique, renforçant ainsi son homogénéité, mais aussi pour les journalistes politiques qui se sentent ainsi associés aux puissants. Cacher les secrets c’est les cacher aux citoyens, accusant ainsi la coupure entre dominants — qui savent — et dominés — tout justes dignes de « verdures et pastourelles » (2) (cardinal de Retz).

Puisqu’il est donc patent que l’inconduite privée affecte l’autorité politique, on peut se demander pourquoi les principaux dirigeants n’en tirent pas les conséquences, au moins le temps d’un mandat, en s’achetant une conduite. Rapport de force sans doute. Aux Etats-Unis, les frasques de John F. Kennedy n’ont pas été révélées de son vivant. Ensuite, comme l’a montré le Monicagate, un président dut prendre garde. Question aussi de vocation politique. Pourquoi désirer le pouvoir ? Dans la politique professionnelle, les buts idéaux disparaissent derrière les ambitions de carrière en même temps que l’espace des relations sociales se rétrécit. Avec qui nos présidents successifs filent-ils le parfait amour ou les relations furtives ? Avec des journalistes et des actrices dans un univers qui eut enchanté Emile Zola. Ce n’est assurément pas un échantillon représentatif de la société féminine. La presse people s’intéresse de plus en plus à ces dirigeants politiques qui fréquentent de plus en plus les milieux people.

Si l’on ajoute que les dîners de travail amènent ces mêmes dirigeants à fréquenter les dirigeants économiques plus que les milieux populaires, on a quasiment résumé le confinement social de la classe politique et, à la suite, les visions du monde qu’après des décennies de telles fréquentations, elle porte. Certes, il est des élus qui se désolent. Simplement, ils ne jouent pas les premiers rôles contrairement à ces politiques dont la promotion passe par les relations mondaines élitistes. Dans un monde sans conviction, sinon la gestion comptable des contraintes mondiales, la politique régresse sans doute vers ses objectifs les plus élémentaires — « la terre, le bétail et les femmes », écrivait Thomas Hobbes pour désigner la richesse immobilière, la richesse mobilière et la jouissance sexuelle.

Le respect de la vie privée, invoqué pour ne rien risquer et ne pas penser, ne s’applique pas seulement au sexe. La maladie a été le premier secret couvert par le mensonge institutionnalisé de communiqués médicaux controuvés. Avant que la rumeur puis les informations, voire le malade, lèvent un secret impossible à maintenir. Sous la Ve République, l’état de santé de la moitié des présidents successifs a obéré l’exercice de la fonction présidentielle. Georges Pompidou, décédé en cours de mandat, François Mitterrand vivant une longue agonie à l’Elysée, Jacques Chirac, diminué par un accident vasculaire cérébral. Et chaque fois, le silence organisait la cécité. Les citoyens peuvent réclamer une vie sentimentale vertueuse mais pas une vie sans maladie.

On touche donc une faille majeure de l’institution présidentielle, une personnalisation du pouvoir telle qu’elle expose la vie publique aux défaillances morales ou physiques de son titulaire. Or la fonction même de l’institutionnalisation est de protéger l’Etat des fluctuations de la force de ses chefs, comme autrefois l’autorité royale fluctuait selon l’âge du roi, faiblissant quand il ne pouvait plus assumer physiquement son rôle de chef de guerre. Et en France, pas de porte de sortie politique, même étroite telle que l’impeachment. Il est possible de continuer jusqu’au bout comme on l’a vu avec des présidents de la République épuisés par la maladie. Comme on pourrait le voir peut-être un jour avec un président affaibli par un discrédit définitif. En attendant un successeur pas forcément plus à l’abri des défaillances personnelles. L’élection ne garantit plus grand-chose en la matière. On peut en effet craindre, comme Max Weber au début du siècle précédent, une sélection négative du personnel politique, peut-être moins intellectuelle, comme il le suggérait, que morale (3). Qui prétendrait en effet que la rigueur morale est un atout pour réussir une carrière politique passant par le contrôle des appareils partisans, le savoir-faire de l’élection et l’habileté de la communication ?

On mesure le recul politique et intellectuel provoqué par l’élection du président de la République au suffrage universel. La stabilité politique par l’élection d’un chef se paie d’un mépris des citoyens auxquels sont destinés les mensonges, et qui sont condamnés, devant le spectacle obligatoire de tranches de vie exhibées ou volées, à rire.

Alain Garrigou

(1) Cf. Erving Goffman, Mise en scène de la vie quotidienne, tome 1, 1981.

(2) Selon le Littré, choses douces et innocentes.

(3) Max Weber, Œuvres politiques, Paris, Albin Michel, 2004.

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