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En Crimée, « j’y suis, j’y reste »

« J’y suis, j’y reste ! » : la formule est prêtée au général français Mac Mahon après la prise de la redoute de Malakoff, lors du siège de Sébastopol, pendant la guerre de Crimée : celle de 1854-1855, où Français et Britanniques avaient tenté de sauver l’empire ottoman déclinant face à « l’impérialisme » russe…

par Philippe Leymarie, 28 février 2014

Le conflit avait fait 120 000 morts des deux côtés, dont 95 000 Français, écrit notre confrère de La Voix du Nord, Olivier Berger, qui rappelle que la presqu’île de Crimée est russe depuis le XVIIIe siècle (avec création d’une première flotte de la mer Noire sous le règne de l’impératrice Catherine II).

Devenue soviétique, la Crimée avait été intégrée à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1954. Son port de Sébastopol était le siège de la 5e escadre, forte d’une cinquantaine de bâtiments, qui se déployait en Méditerranée et jusqu’à l’océan Indien durant la guerre froide. A la chute de l’URSS en 1991, les tensions en (et pour) la Crimée avaient conduit à un statut de région autonome au sein de la nouvelle Ukraine ; et, sur le plan militaire, à un partage de la flotte (restée en fait aux quatre cinquièmes russe), ainsi que sur un accord de stationnement signé en 1997, pour vingt ans.

Lire aussi Emmanuel Dreyfus, « En Ukraine, les ultras du nationalisme », Le Monde diplomatique, mars 2014. En mars 2010, Moscou avait profité du retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, un président ukrainien particulièrement arrangeant, pour prolonger cet accord de siège jusqu’en 2042, plus cinq ans en option, en échange de rabais sur le gaz russe et du financement d’une partie de la dette ukrainienne. Sur ce plan, les relations allaient bon train entre Kiev et Moscou, l’accès à de meilleures conditions de stationnement de la marine russe servant de « monnaie d’échange » pour épauler une économie ukrainienne défaillante. Ainsi :

 en décembre 2013, Vladimir Poutine et Viktor Ianoukovitch ont signé un pré-accord pour autoriser le remplacement progressif et la modernisation de la flotte russe de la Mer noire ;
 il était prévu de signer avant la fin du premier trimestre 2014 un accord sur les droits de douanes du matériel militaire russe en Ukraine ;
 puis un autre, ensuite, sur les mouvements des navires, avions et soldats russes.

Inspection soudaine

Tout cela est sans doute remis en cause. Dans l’immédiat, les « gesticulations » militaires russes se sont multipliées, ces derniers jours, tout comme les mises en garde ukrainiennes. En Crimée, ces dernières heures, ce furent les manifestations « d’amis de la Russie », l’érection de drapeaux russes, les occupations de sites militaires, les mouvements de blindés, etc., ainsi que d’importants mouvements de navires (à confirmer) : un grand bâtiment de débarquement, le Nikolay Filchenkov, basé à Temryuk (Russie), aurait acheminé dans les parages de la Crimée plusieurs centaines d’hommes, une dizaine de « BTR-80 » (transport de troupes) et quatre-vingts autres véhicules blindés, selon le site internet de la Marine.

Quatre navires de la ville russe de Kubinka, avec à leur bord un régiment, se seraient dirigés également vers la ville de Sébastopol, selon le journal Izvestia. Quatre « Iliouchine Il-76 » auraient assuré des transports aériens en début de semaine depuis une base aérienne près de Moscou, dont notamment le transport de forces spéciales aéroportées pour la ville d’Anapa, au bord de la Mer Noire. Six hélicoptères de transport « Mil MI-8 » auraient également été envoyés sur le secteur en crise.

Le ministre russe de la défense, le général Sergueï Choïgou, a indiqué le mercredi 26 février que, « sur ordre du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, commandant suprême des forces armées, (…) les troupes de la région militaire de l’ouest, et toutes les unités militaires [comme celles] de la région militaire centrale » ont été mobilisées pour une « inspection soudaine » mais « exhaustive de la préparation au combat des troupes ». Ces régions militaires sont celles qui entourent l’Ukraine.

Ces manœuvres impliqueront cent cinquante mille membres des forces armées, jusqu’à quatre-vingt-dix avions, plus de cent vingt hélicoptères, huit cent quatre-vingts chars, plus de mille deux cents véhicules militaires et jusqu’à quatre-vingts navires, précise le communiqué du ministère de la défense, avec participation de la défense aérospatiale, des troupes aéroportées, et des avions de transport militaire. Le retour au casernes est annoncé en principe pour le 7 mars.

Sans limitation juridique

Le ministère ukrainien des affaires étrangères avait convoqué jeudi 27 février le chargé d’affaires russe Andreï Vorobiev, pour lui rappeler que la Russie était garante de son intégrité territoriale et demander que les militaires de la flotte de la mer Noire « s’abstiennent de tout mouvement en dehors du périmètre où ils sont cantonnés ». De son côté, Alexandre Tourtchinov, président ukrainien par intérim, a lancé un appel devant le Parlement à Kiev : « Je m’adresse aux dirigeants militaires de la flotte de la mer Noire : tous les militaires doivent rester sur le territoire prévu par les accords. Tout mouvement de troupe armé sera considéré comme une agression militaire ».

A Moscou, le ministre de la défense, Sergueï Choïgou, a sous-entendu que, si des mouvements à Sébastopol sont décidés, c’est pour « garantir la sécurité des sites, de l’infrastructure et des arsenaux »« Nous surveillons la situation en Crimée et autour de notre flotte de la mer Noire », a-t-il affirmé. De même, « le déplacement de certains blindés de la flotte de la mer Noire s’est fait conformément aux accords en vigueur, et ne nécessite aucune approbation. » De même, le vice-ministre russe de la défense, Anatoli Antonov, a déclaré qu’actuellement, « toutes les divisions et unités assurent leur activité quotidienne, y compris ce qui est lié à la préparation au combat », et, a-t-il assuré, « il n’y a aucune limitation juridique à cela ».

Mers chaudes

Ce que Moscou ne pourra plus espérer obtenir par la voie de discussions amicales avec son ex-allié Ianoukovitch, il le cherchera en faisant pression pour une autonomie maximale de la Crimée, en s’assurant le plus de facilités possibles à Sébastopol, et en visant – pour plus tard – une installation sur une autre base navale en Mer noire, en cours de construction à Novorossiysk, 300 kilomètres plus à l’est, en territoire russe, au kraï (région) de Krasnodar. En attendant, ce sera sans doute – outre le fameux « J’y suis, j’y reste » – la politique du fait accompli.

Pour la Russie, en effet, Sébastopol reste pour le moment un ancrage stratégique capital, à proximité du Caucase, mais ouvrant surtout sur la Méditerranée et l’ensemble des « mers chaudes » (même s’il faut, pour y accéder, passer par le Bosphore, le détroit contrôlé par la Turquie, membre de l’OTAN). La base compte près de vingt mille hommes, avec une douzaine de bâtiments principaux pour la marine, un aéroport militaire, etc. Elle sert notamment de port d’attache à l’imposant croiseur Moskva, ainsi qu’à plusieurs bâtiments spécialisés dans les opérations amphibies.

C’est également là que doit être affecté un des bâtiments de projection et de commandement (BPC) de classe « Mistral », acquis en France par la marine russe. D’ici la fin de la décennie en cours, comme l’a rappelé l’an dernier le commandant en chef de la flotte de la mer Noire, le vice-amiral Fedotenkov, à l’occasion des deux cent trente ans d’existence de cette unité — une vingtaine de nouveaux navires et sous-marins devraient être affectés à la flotte, selon les plans de l’état-major, dans le cadre du spectaculaire plan de réarmement lancé par Vladimir Poutine.

Ce dispositif est articulé avec un système de défense côtière constitué de trois batteries de type « Bastion », mettant en oeuvre le missile anti-navire « P-800 Onix », réputé « le plus rapide du monde ». Une quatrième batterie devait être déployée prochainement dans la région d’Anapa.

Mais, comme le fait remarquer le site Zone militaire, « le président ukrainien par intérim peut faire toutes les mises en garde qu’il veut à la flotte russe : s’il est ordonné à cette dernière d’intervenir, ce n’est pas la marine ukrainienne qui pourra l’en empêcher, avec son unique frégate U130 Hetman Sahaydachniy, son seul sous-marin de classe Foxtrot U01 Zaporizhzhia (que l’on doit entendre évoluer à des kilomètres à la ronde) et ses trois ou autre corvettes datant de la période soviétique ».

Philippe Leymarie

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