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L’affaire Buisson

Eloge du scandale

par Alain Garrigou, 6 mars 2014

Coup de tonnerre au milieu d’un orage déjà commencé. L’affaire a éclaté en deux temps : après l’annonce par l’hebdomadaire Le Point de l’existence d’enregistrements effectués par l’ancienne éminence grise de l’Elysée Patrick Buisson — quinze jours comme pour laisser le temps de (dé)mentir —, les premières conversations étaient publiées par le Canard enchaîné et le site Atlantico. Ces premiers dévoilements augurent de beaux morceaux d’indiscrétion. D’ailleurs, comme une fuite dans la bienséance, les dirigeants politiques se sont exclamés en chœur : « intolérable », « inacceptable », « répugnant », pour vilipender les mauvaises manières du conseiller. Surtout à droite évidemment. Mais pas seulement. Et des journalistes tout aussi frileusement légitimistes ont entonné les mêmes refrains moralistes. « Pas de révélation fondamentale » et « embarrassant pour tous », déclarait par exemple la directrice politique de France 2 au journal de 13 heures. « L’histoire avec un petit “h”, n’exagérons pas ! », tempérait même le Canard enchaîné. Sans même attendre la suite.

Il est vrai qu’il n’est pas très intéressant de savoir quelle opinion — pas très flatteuse — Patrick Buisson et Jean-Michel Goudard ont de Carla Bruni-Sarkozy, de Michèle Alliot-Marie ou de Roselyne Bachelot. Tout juste un symptôme supplémentaire de la « pipolisation » politique. Par contre, est-il futile d’apprendre qu’un remaniement ministériel se fait au sein d’un cabinet noir, que le choix d’un garde des sceaux implique des considérations sur sa capacité à contrôler le parquet, que le texte de l’annonce du remaniement ministériel est transmis avec des consignes en avant-première au directeur du Figaro, Etienne Mougeotte, qui titrait le lendemain matin dans la ligne de l’Elysée ? Un journaliste de pouvoir, Jean-Claude Dassier, venait jouer les cyniques blasés et soutenir que tout le monde fait pareil (iTélé, 4 mars 2014). Ancien directeur de LCI — la chaîne d’info en continu du groupe Bouygues —, il a recruté Patrick Buisson avant que le groupe Bouygues ne lui confie la chaîne Histoire.

Le tribunal de l’histoire

Lire Sylvie Tissot, « Vichy, les femmes et le sexe selon Patrick Buisson », Le Monde diplomatique, mai 2009. Cette promotion se justifiait évidemment par la « grande qualité » et la compétence d’historien de M. Buisson, sans doute diplômé (une licence en histoire et une maîtrise de lettres) — la France semble manquer d’historiens de renom —, mais sûrement pas grâce à ses convictions de droite (maurrassienne (1)) et ses points de vue, si peu scientifiques et si indulgents sur Vichy — qui fleurent bon le révisionnisme —, ou sur la guerre d’Algérie, où il vante l’action de l’armée française. Avec de tels appuis, l’historien a pu être qualifié ensuite par la presse la plus sérieuse – comme l’Agence-France-Presse (AFP) — d’« érudit », d’« intellectuel hypercultivé », d’« historien et politologue », « docteur en histoire », « politologue » (2) et « l’un des meilleurs analystes de la droite française » (3).

Gageons que ces compliments vont se raréfier dans les colonnes. Il est vrai qu’il vaut mieux flatter Patrick Buisson que dire, comme je l’ai fait à propos de la surfacturation des sondages de l’Elysée : « Soit c’est un escroc, soit c’est un petit soldat qui constitue un trésor de guerre pour payer des sondages durant la prochaine campagne électorale sans que ce soit visible dans les comptes de campagne du candidat Sarkozy » (Libération, 6 novembre 2009). Mon propos fut « sanctionné » par une assignation en justice pour diffamation publique avec une demande de 100 000 euros de dommages et intérêts et de 60 000 euros pour parution du jugement dans la presse. La grande sagesse des tribunaux a débouté Patrick Buisson et l’a condamné à payer les frais d’une procédure qui aura duré trois ans. Histoire d’enlever toute envie de savoir à ceux qui ne sont pas invités.

A titre personnel, je serais curieux de savoir ce qui s’est dit le dimanche 8 novembre 2009 au cours de la réunion du « cabinet noir » rassemblant à l’Elysée Nicolas Sarkozy, Frank Louvrier, Pierre Giacometti, Claude Guéant et Patrick Buisson (4). Dans tous les cas, les enregistrements nous apprendront qu’à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy, ne s’échangeaient pas que des compliments et médisances, mais aussi des coups plus ou moins tordus. Bien sûr, à en croire les cyniques réalistes, naguère silencieux, tout le monde savait les intrigues de la société courtisane de l’Elysée. Et avec une sorte d’évidence, après les révélations sur la gestion financière de l’UMP par Jean-François Copé, on se demande : à qui profite le crime ? Certains sont déjà prêts à accuser les dénonciateurs et non les coupables. C’est là qu’il faut faire l’éloge du scandale.

La sanction du scandale ?

Depuis trois décennies, les scandales sont devenus une méthode presque ordinaire des luttes politiques en France. Sans eux, que saurait-on ? Et d’ailleurs, si l’on considère les scandales anciens, quelles ont été les suites judiciaires ? Si tant est qu’il y ait un étalon pour mesurer l’importance des violations de normes, le plus grand scandale, par les sommes d’argent en jeu, a sans doute été celui de la ville de Paris pendant les mandats de Jacques Chirac — un immense système de corruption sur les marchés publics. Quelles ont été les sanctions judiciaires ? Alain Juppé, le maire adjoint — un lampiste, si l’on peut dire —, a été condamné à un an d’inéligibilité. Quant à l’ancien maire, il a échappé à toute condamnation ferme, son état de santé lui interdisant même d’assister au procès vingt ans après les faits.

Aujourd’hui, il existe des affaires dont la lenteur de traitement amène à se demander si elles arriveront jamais devant les tribunaux avant le décès des personnes impliquées. En regagnant le giron familial, l’affaire Bettencourt semble avoir épuisé ses dévoilements, grâce au mutisme d’un gestionnaire pourtant emprisonné pendant près d’un mois. Un ancien ministre et trésorier de l’UMP encourt une condamnation légère pour un motif « secondaire » : l’emploi coopté de son épouse. A moins que l’enquête pour trafic d’influence et violation du secret de l’instruction n’entraîne une perquisition dans le cabinet de Thierry Herzog, avocat de Nicolas Sarkozy, et ne relance l’affaire (AFP, 5 mars 2014). Les instructions sur l’affaire Karachi, sur l’affaire des sondages, sur le financement libyen, sur l’arbitrage en faveur de Bernard Tapie, durent. Leur lenteur n’est pas seulement due à la lourdeur bureaucratique ou à la surcharge des juges. Elle doit aussi beaucoup aux obstacles mis sur leur chemin.

On a récemment appris que les sondages d’opinion commandés par M. Sarkozy en 2011 et 2012 n’avaient pas été retrouvés dans les archives. On a appris ensuite que les papiers de Claude Guéant, ancien secrétaire général de la présidence, étaient introuvables. « Destruction de documents administratifs », s’indignent les plus vertueux. « Broyeuse », constatent les initiés. Evidemment, il est possible d’imaginer ce que ces papiers auraient pu contenir : dans le premier cas, la preuve que des sondages électoraux ont bien été payés par la présidence avant l’élection présidentielle de 2012, lesquels auraient dû être imputés aux comptes de campagne du candidat ; dans l’autre, les preuves du conflit d’intérêt dans la nomination de François Pérol, secrétaire général adjoint de l’Elysée, à la tête de la nouvelle banque BPCE (Banque populaire Caisses d’épargne).

Et puis, à côté de ces secrets de polichinelle, de vrais secrets. A Raymond Avrillier, qui insistait pour obtenir les sondages de l’Elysée pour 2012 et 2013, il a été répondu que « lesdits documents n’ont pas été conservés à la Présidence de la République ». Manière de se disculper en disant qu’ils auraient été détruits ou emportés ? Le tribunal administratif de Paris a tenu l’Elysée quitte de ne pas fournir les pièces demandées puisqu’il ne les possédait pas. Obstiné, le requérant a fait un recours pour que la présidence actuelle engage « des actions en revendication ou en restitution des documents demandés » auprès de l’ancienne équipe de M. Sarkozy. Cela vaut la peine de détruire puisque, malgré l’illégalité de la destruction éventuelle des documents administratifs, il n’y aura probablement pas de suites judiciaires. Communiquer à la presse des documents confidentiels, volés ou pas, parce qu’il n’y pas d’autre moyen de se faire entendre efficacement ou sans risques, devient alors une autre manière de faire l’éloge du scandale et, souvent, une raison de jouer les imprécateurs.

Les enregistrements de Patrick Buisson constituent un cas inédit. Ils font penser à ceux du Watergate, ces enregistrements réalisés dans le bureau du président des Etats-Unis, qui ont conduit Richard Nixon à la démission. A quelques différences près : Nicolas Sarkozy n’est plus au pouvoir et les enregistrements se sont faits à son insu. Sans présumer des révélations ponctuelles sur ses actes, son crédit politique est déjà gravement compromis par le choix d’un « traître » comme éminence grise. Et de surcroît d’avoir pris un monarchiste revendiqué comme conseiller. On imagine cependant qu’il va se poser en victime (5). Avec la crainte toutefois d’avoir à répondre à de nouvelles révélations. Les enregistrements étaient déjà une garantie que s’offrait le « traître ». Et l’homme aux abois a déjà prévenu.

Le mode ordinaire des luttes politiques

Plutôt que de regarder le scandale avec le regard moral et les vagues ratiocinations psychologisantes qui tiennent aujourd’hui lieu de prêt à penser, il faut donc moins se demander pourquoi tel scandale advient que pourquoi les scandales sont devenus ce mode ordinaire des luttes politiques depuis trois décennies. On peut dater exactement le début de leur prolifération : la cohabitation entre 1986 et 1988. Prisonniers d’une situation où il était difficile de se combattre directement, les protagonistes derrière François Mitterrand et Jacques Chirac procédaient indirectement par agences d’exécution — la presse — relayant la divulgation de secrets inavouables. Et qui s’en faisaient d’autant plus volontiers l’écho que la presse écrite commençait à connaître une crise. Les scandales ont alors stimulé les tirages.

Lire « Le carnaval de l’investigation », Le Monde diplomatique, mai 2013.Aujourd’hui, la presse d’information continue s’est jointe à ce mouvement avec ses contraintes de flux. Les scandales se sont aussi multipliés du fait de l’augmentation des cas de violations de normes dans une politique française de plus en plus occupée par l’argent et abandonnant les enjeux idéologiques. Quand la politique se concentre sur la rivalité pour le pouvoir d’écuries présidentielles, les stratégies relèvent trop souvent des intrigues et des coups bas, où il s’agit de ruiner le crédit des adversaires.

Sans doute Patrick Buisson a-t-il quelque appétence pour les visions complotistes, liées à son extraction d’extrême droite, comme l’ont répété les commentateurs, mais en cela il est en phase avec un milieu politique où l’on se combat ainsi — comme ne peuvent manquer de le rappeler les autres affaires en suspens dans lesquelles il est absent. Plutôt que de déplorer les scandales, il faut se demander comment la politique en est venue à tellement ressembler aux mœurs délinquantes, comme le signalait Frederic F. Bailey en comparant les mœurs de la mafia et les mœurs politiques des Pachtouns du Pakistan mais aussi ceux de France et du Royaume Uni (6) : une homologie structurale des luttes de pouvoir sans doute, mais aussi une affinité qui facilite la dérive. S’indigner bien sûr, sans jamais oublier que nous serions aujourd’hui bien ignorants et stupides si les scandales n’étaient venus jeter un peu de lumière sur les conduites cachées mais banales, et s’ils ne nous avertissaient, depuis trop longtemps déjà, de la dérive de nos systèmes politiques encore appelés démocratiques.

Alain Garrigou

(2) AFP, 5 mars 2014.

(3) Le Monde, 5 février 2014.

(4) L’Express.fr du 9 novembre 2009 faisait paraître ce communiqué de Patrick Buisson quelques heures plus tard : « Le conseiller “opinion” de Nicolas Sarkozy n’a pas apprécié les accusations du quotidien à propos des sondages de l’Elysée. Il l’attaque en diffamation et injures publiques (…) Il reprochait au journal “d’égarer” ses lecteurs, s’en prenait violemment à l’un des intervenants, un universitaire, M. Garrigou, qui, selon lui, “aligne par ailleurs, dans une méconnaissance totale des outils et du dossier, un nombre impressionnant d’erreurs factuelles, de contre-vérités et d’insinuations fallacieuses ou injurieuses d’une facture fort peu universitaire”, nonobstant le titre dont se prévaut cette personne » (Express.fr, 9 novembre 2009.)

(5) Le couple Sarkozy a d’ores et déjà annoncé son intention de porter plainte. Tout comme d’ailleurs... Patrick Buisson (AFP, 6 mars 2014).

(6) Fredreric G. Bailey, Les régles du jeu politique, PUF, Paris, 1971, p. 6.

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