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Les Afriques à Paris

Du théâtre de Centrafrique et du Mali

par Marina Da Silva, 17 mars 2014

Près du canal de l’Ourcq, le Grand Parquet est un modeste théâtre, une sorte de maison des bois posée le long du jardin d’Eole qui jouxte la rue d’Aubervilliers dans le 18ème arrondissement de Paris. Un théâtre dans un quartier populaire métissé qui draine les habitants et les enfants des écoles. On y voit souvent des spectacles du monde, aux codes et aux couleurs qui viennent bousculer les représentations habituelles.

Ceux qui y sont à l’affiche durant tout le mois de mars nous viennent d’Afrique. Et ce ne sont pas n’importe lesquels. Ils sont donnés par deux troupes majeures de la scène africaine, qui existent depuis longtemps et étaient toutes deux parvenues à créer des centres de création et de formation pérennes, l’Espace Linga Téré de Bangui et le Théâtre Blomba de Bamako. Toutes deux ont vu leur espace de travail et de vie anéantis. Blomba, qui avait construit un équipement unique en Afrique de l’Ouest, a dû mettre la clé sous la porte durant la crise politique de mars 2012 qui a bloqué toute l’activité au Mali. L’Espace Linga Téré vient d’être totalement détruit par les milices de la Séléka en Centrafrique et les comédiens sont partis sous les balles.

La suite, ici, est une histoire de complicités et de réseaux qui se mettent en mouvement, de manière ténue, puis de plus en plus importante, on l’espère.

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Ala te sunogo/Dieu ne dort pas
© Le Grand Parquet

Tout commence par le coup de fil de Vincent Mambachaka, qui dirigeait L’Espace Linga Téré, à Richard Demarcy, metteur en scène anti-conventionnel et passeur de frontières. Tous deux ont monté il y a vingt ans un conte portugais, Os dois corcundas, (Les deux bossus) dont ils avaient fait Songo la rencontre, une version africaine formidable qui connut un grand succès (Lire Thérèse-Marie Deffontaines, « Richesse des différences culturelles », Le Monde diplomatique, novembre 1993) et de belles tournées internationales. Demarcy, pour qui « faire du théâtre, ce n’est pas seulement faire des spectacles mais être inscrit dans le mouvement du monde », propose de reprendre cette pièce à Paris. Elle sera un flambeau pour faire connaître les artistes, leur art, leur pays et leur situation. Et, espère Mambachaka, « revenir très vite en Centrafrique avec une caravane de la paix qui nous permettrait de jouer le spectacle à travers le pays puis reconstruire l’Espace Linga Téré ».

La trame de Songo la rencontre est très simple : les deux bossus sont deux fonctionnaires chargés de traverser la forêt et annoncer aux habitants, de l’autre côté, sa mise en coupe pour alimenter des projets prédateurs. Mais c’est sans compter avec les esprits de la forêt qu’ils vont trouver sur leur route et qui vont s’opposer à la destruction de leur environnement. Dans cette nouvelle version, la pièce s’étoffe un peu plus de la réalité politique vécue par les comédiens. Lorsqu’ils utilisent une machette, qui est à la base un instrument de travail quotidien, ils montrent comment elle est détournée de sa fonction et suggèrent son utilisation criminelle : « manches courtes ou manches longues ? ». Sur le plateau, deux comédiens en costume et aux allures de Buster Keaton se contorsionnent des pieds à la tête, ébauchant des gestes et des mimiques qui fascinent. Derrière eux, sept autres artistes, dont quatre femmes, chantent, dansent, et jouent de la musique. Ils sont de toutes les origines : Yakouma, Gdaya, Pygmée Mbaka, Bouraka, Rongagoula, Peul, Ahoussa... de religion animiste, mais aussi catholique, musulmane, protestante, représentatifs de la grande diversité de la Centrafrique. On reste médusé devant l’énergie vitale qu’ils déploient dans des danses qui s’approchent de la transe et font passer puissance et émotion dans un grand corps collectif.

Ala Te Sunogo / Dieu ne dort pas est une farce de critique sociale et politique, dans la plus pure tradition malienne du kotèba, littéralement le « grand escargot ». Cette appellation viendrait des cercles tracés autour des percussionnistes par des danseurs, hommes et femmes, pour cette forme ritualisée de théâtre où musique et danse sont étroitement imbriqués.

Ecrite par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, qui la met en scène avec Ndji Traoré, la pièce est une sorte d’autobiographie prémonitoire. Elle raconte l’histoire d’un centre culturel menacé de fermeture par une administration corrompue, et passe aussi au crible, avec distance et humour, les relations de domination France-Afrique.

Cheika, « opérateur culturel », essaye de développer son activité mais ne fait pas le poids devant le système et ses agents d’administration véreux, tous magistralement composés par un seul acteur, l’épatant Adama Bagayoko. Autour de lui gravitent d’autres figures dont Bougouniéré, un personnage mythique et transgresseur de mère célibataire, interprété par la comédienne Diarrah Sanogo, à qui fut décerné le prix de la « meilleure comédienne de l’Afrique » en 2009. Goundo, sa fille se prend d’amour pour Solo, un jeune des rues, muet, qui ne s’exprime que par la danse, et vient troubler les projets de vie de sa mère. Tous sont des êtres en résistance contre un système qui les broie.

La pièce avait été programmée avec succès l’an dernier au Grand Parquet et son directeur, François Grosjean, l’avait remise à l’affiche cette année pour soutenir Blomba. En ouvrant ses portes au même moment à l’équipe centrafricaine, il créée « les Afriques à Paris », une occasion rare de voir deux expériences et formes artistiques singulières et de les soutenir. Une occasion pour les artistes de se rencontrer et rencontrer leur public.

Songo la rencontre — Espace Linga Tere, Bangui, Centrafrique

Texte et mise en scène de Vincent Manbachaka et Richard Demarcy
Du jeudi au samedi à 19 heures et le dimanche à 15 heures


Ala te sunogo/Dieu ne dort pas — Le BlonBa, Bamako, Mali

Texte de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, mise en scène, Jean-Louis Sagot-Duvauroux et Ndji Traoré
Du jeudi au samedi à 21 heures et le dimanche à 17 heures.

Au Grand Parquet jusqu’au 30 mars ; au Théâtre d’Ivry AntoineVitez les 4 et 5 avril.

Deux concerts de soutien seront donnés le 10 mars au théâtre de la Ville et le 5 avril au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez. Les recettes des représentations et concerts iront aux troupes afin de les aider à reconstruire leurs lieux.

Marina Da Silva

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