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Visite du président chinois en France (I)

Xi Jinping et le peuple

par Martine Bulard, 25 mars 2014

Le président Xi Jinping adore les symboles — ceux qui peuvent être utilisés dans les médias ou sur les réseaux sociaux. En France, où il commence une visite d’Etat, il a souhaité se rendre à Lyon — là où, dans les années 1930, le communiste Deng Xiaoping organisait clandestinement (avec Chou Enlai) les étudiants chinois ; là où le même Deng Xiaoping, escorté de M. Valéry Giscard d’Estaing, était revenu, en 1975, lançant sur le perron de la mairie en français « Vive l’amitié entre les deux peuples ! », longuement applaudi, paraît-il (1).

Aujourd’hui encore, en Chine comme à l’étranger, Deng reste l’emblème de la réforme et de l’ouverture. M. Xi cherche ainsi à peaufiner sa stature d’homme d’Etat moderne, voulant « approfondir les réformes » — l’expression la plus utilisée dans les journaux officiels —, sans oublier le passé. Depuis le début de son mandat présidentiel, en mars 2013, il n’a cessé de tenir ces deux aspects : respect de histoire et vision de l’avenir. A Lyon, ce n’est évidemment pas sa seule préoccupation : le président est accompagné de plus de deux cents dirigeants d’entreprise, invités par le pouvoir à délocaliser leurs investissements. La France était l’an dernier la première destination des investissements chinois en Europe — qui demeurent très faibles (à peine plus de 5 milliards d’euros). On le voit, les affaires ne sont jamais éloignées de la politique...

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Xi Jinping accepte un repas très modeste à la cantine offert par un ouvrier.

Dans son propre pays, M. Xi façonne également son image. Cet automne, en pleine campagne contre la corruption et les « quatre vices » du parti (le formalisme, l’esprit bureaucratique, l’hédonisme et le goût du luxe), il se rend au temple de Confucius à Qufu City et en appelle à la morale. En mars dernier, alors qu’un nuage gris de pollution plombait le ciel de la capitale chinoise et que l’air était devenu irrespirable, le président est descendu dans les rues étroites du vieux Pékin marcher sans masque — histoire de montrer qu’il comprend le peuple… Quelques jours auparavant, il avait fait la queue pour manger des boazi (petits pains à la vapeur) chez Qingfeng, une chaîne de restaurants populaire. « Le parti doit donner l’exemple », martèle-t-il avec constance depuis son élection à la tête du Parti communiste chinois (PCC) en novembre 2012. Et ça marche. En témoignent ces images tirées d’un dessin animé créé par un internaute puis abondamment relayé sur l’une des chaînes de CCTV.

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Xi Jinping serre la main à une balayeuse des rues.

Lire Anne Cheng, « Confucius ou l’éternel retour », Le Monde diplomatique, septembre 2012. L’ensemble des dirigeants sont priés de se mettre au diapason. Il y a deux ans, l’arrivée des 2 983 députés pour la réunion annuelle de l’Assemblée populaire nationale (APN) avait mobilisé les internautes chinois qui l’avaient considérée comme « un défilé de mode d’une grande maison de haute couture, vu le nombre de costumes griffés et de sacs à main de marque qui s’y exhibent » (lire sur ce blog « Dans le chaudron politique chinois », 22 mars 2012). Cette année, les tailleurs Dior, les sacs Vuitton et les montres Rolex sont restés dans les placards. Sur CCTV comme dans la presse officielle, les reportages se sont multipliés sur la modestie des tenues et la « frugalité » des comportements : pas de fleurs dans les chambres des députés venus de toute la Chine, pas de fruits nouveaux tant qu’il en reste dans les corbeilles, pas plus de deux bouteilles d’eau par chambre, plus de pot de thé chaud pendant les réunions (China Daily, 3 mars 2014). Les hôtels cinq étoiles sont à la peine, certains « restaurants huppés autour des ministères ont fermé, d’autres font des réductions et s’ouvrent à un public plus large », témoigne un haut fonctionnaire à Pékin.

Cela n’empêche pas les très riches d’avoir leurs petites et grandes entrées dans les allées du pouvoir et même d’y être installés : 158 élus figurent dans la liste des milliardaires en dollars établie par le think tank Hurun qui établit chaque année le top 1 000 des Chinois les plus fortunés (2). Mais l’étalage de luxe n’est plus à la mode — les « logos avec les marques, cela fait vulgaire », m’explique une jeune femme d’affaires chinoise qui paradait en Gucci et Hermès deux années auparavant. Désormais les « enveloppes rouges », comme on appelle les cadeaux fastueux (vins millésimés, séjours à l’étranger, etc.), se font plus discrètes. Ce vent moralisateur prend parfois des allures cocasses. Des normes ont été édictées sur les mètres carrés de bureau que doivent occuper les fonctionnaires, selon leur grade. Certains ont dû revoir à la baisse leur espace vital. Mais, de l’aveu d’un fonctionnaire dans une grande ville de province, les pièces inoccupées sont laissées à l’abandon.

Bien sûr, les Chinois ne sont pas dupes. Beaucoup reconnaissent toutefois que l’atmosphère s’est légèrement modifiée et que certains dirigeants se font moins arrogants. La lutte contre la corruption n’est pas que poudre aux yeux. Régulièrement la chaine CCTV, les journaux, les médias sociaux s’étendent sur la chute des dirigeants. De nombreux chefs de grandes entreprises publiques ont été inculpés, comme ceux du géant China Petroleum, des chemins de fer, de l’Agence gérant les participations publiques (la Sasac, pour State-owned assets supervision and administration commission), des transports maritimes Cosco, mais aussi des dirigeants locaux comme le maire de Nankin ou ceux du Shanxi.

M. Xi et son équipe commencent à « taper » dans les hautes sphères. Le ménage a commencé dans l’armée et plusieurs généraux ont été priés de partir à la retraite. L’ex-ministre de la sécurité nationale Zhou Yongkang, un des neuf membres du comité permanent du Bureau politique (3) jusqu’en 2012, est sous le coup d’une enquête et assigné à résidence. L’ex-numéro deux de l’armée, le général Cu Caihou, 71 ans, hospitalisé pour cause de cancer, a été arrêté à la mi-mars, avec fracas.

Dans le même temps, lanceurs d’alerte et internautes militants sont cadenassés. L’avocat Xu Zhiyong, dont le seul crime est de dénoncer la corruption, a été condamné à quatre ans de prison en janvier dernier. Elu au congrès du district de Haidan à Pékin, fondateur du Mouvement des nouveaux citoyens, il réclame la transparence du patrimoine des élus… proposition qui avait été envisagée par l’ex-président Hu Jintao avant d’être remisée dans les cartons.

Si M. Xi Jinping nettoie les écuries, il veut en rester le seul ordonnateur. Pas question de laisser les citoyens mettre leur pied dans le grand plat des règlements de comptes. Car le président chinois ne laisse rien au hasard : MM. Zhou et Cu, qu’il vient d’inculper, étaient proches de M. Bo Xilai, le flamboyant dirigeant de Chongqing désormais en prison, tombé juste avant le dernier congrès et ennemi juré du président (lire sur ce blog « Derrière le procès Bo Xilai », 11 octobre 2013). Quant aux patrons des grandes entreprises d’Etat, ils doivent comprendre que le temps de leur pouvoir absolu est terminé. Place au marché… comme l’ont décidé le parti et son chef qui continue à tout régenter.

En à peine plus d’un an, M. Xi, flanqué de M. Wang Qishan, chargé de la purge via la commission de discipline du Parti (tous deux « princes rouges »), a réussi à prendre les rênes du pouvoir : il dirige directement le PCC, la commission militaire (et donc l’armée), la commission restreinte de la réforme, la commission de sécurité nationale nouvellement crée, entre autres. Il maitrise totalement le calendrier et son programme. Il l’a montré avec le IIIe plenum du 18e Comité central du PCC qui, en novembre, a abouti à une avalanche de mesures d’un niveau jamais atteint, couvrant aussi bien l’économie que la justice, l’armée que l’Etat, Internet que la démographie ou la sécurité nationale… Elles sont rassemblées dans ce que les technocrates appellent « Décisions centrales sur quelques points importants de l’approfondissement global des réformes ». Certains les chiffrent à soixante, d’autres à trois cents. Le premier ministre Li Keqiang a mis en musique cette feuille de route dans un discours d’une heure et demie à l’APN qui a surpris par sa précision et son souffle. Nous aborderons dans un prochain article quelques-unes des réformes clés engagées.

Prochain article : Xi Jinping, ou l’art de concilier Mao Zedong et Adam Smith.

Martine Bulard

(1) Lu Rucai, « Deng Xiaoping en France », Radio Chine international, 17 janvier 2014.

(2) Cela comprend les élus de l’APN et des 2229 membres la Conférence consultative du peuple chinois (CCPC) qui ne sont pas tous communistes. Hurun Rich List 2013.

(3) Le comité permanent du bureau politique du PCC, qui constitue le cœur du pouvoir, a été ramené à sept membres depuis le 18e Congrès, en 2012.

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