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Visite du président chinois en France (II)

Xi Jinping, ou l’art de concilier Mao Zedong et Adam Smith

par Martine Bulard, 27 mars 2014

Le marché, le marché, le marché... Impossible de rencontrer un dirigeant national, un expert proche du pouvoir, un homme d’affaires sans que soit entonné l’hymne à ce nouveau Dieu. C’est quasiment la première chose qu’explique M. Charles C.Y. Zhang, patron du site Sohu (numéro quatre de l’Internet chinois et diffuseur entre autres de la série américaine House of Cards, dont la deuxième saison connaît un fantastique succès) quand il nous reçoit dans son bureau utltra moderne de Pékin. « Les entreprises Internet sont des exemples de l’économie de marché et ses dirigeants sont des guerriers », assure ce jeune patron qui a fait ses études aux Etats-Unis et qui a choisi de revenir dans son pays. Première partie : « Xi Jinping et le peuple  ». Par patriotisme, sans doute. Par envie de faire des affaires, assurément. Selon lui, « la Chine est comme un puzzle où cohabitent la vieille économie polluante et productiviste [nous sommes sous un ciel grisâtre de pollution, ce jour-là] et la nouvelle économie, propre, dynamique qui, petit à petit, prendra le dessus ». Et le « guerrier » de décrire un monde où les journaux se feront sans journalistes (déjà son site regroupe les informations parues ailleurs), les achats sans boutiques... mais avec le « tout marché ». « Le secteur privé va être de plus en plus libre », promet-il après avoir dit tout le bien qu’il pensait du président Xi Jinping.

C’est dans le salon du ministère du commerce installé dans un immeuble cossu du centre de Pékin que M. Ma She, délégué général des affaires européennes, entonne le couplet — en plus direct encore. Parlant un français parfait, il assure : « La France attache beaucoup d’importance à la question politique et elle a joué un rôle crucial pour la reconnaissance de la Chine. Mais maintenant c’est le marché qui décide. » D’où le « déclin de la France », trop attachée, si l’on en croit M. Ma, au progrès social : « A l’heure de la mondialisation, on ne peut pas garder les acquis sociaux. Il faut que les Français comprennent qu’il n’y a pas de dîner gratuit. » Pas de 35 heures, pas de congés payés aussi importants, pas d’assurance chômage... A coté de M. Ma, M. Jean-François Coppé (UMP) passerait pour un dangereux gauchiste.

La main invisible du marché

Au niveau des très hauts dirigeants, l’idéologie est un peu plus sophistiquée — du moins dans son expression orale. Dans son discours à l’Assemblée populaire nationale (APN), lors de la réunion annuelle qui s’est tenue du 5 au 13 mars, le premier ministre Li Keqiang, dont le discours a étonné nombre d’observateurs par son dynamisme, a expliqué la double philosophie des réformes : « Nous voulons libérer la “main invisible“ du marché et bien utiliser la “main visible“ du gouvernement, de manière à promouvoir la croissance régulière de l’économie (1». La référence à Adam Smith est claire et voulue. Tout comme l’annonce de la création de banques privées (cinq sont déjà autorisées) et l’entrée massive d’investisseurs étrangers dans certains secteurs comme les chemins de fer, l’électricité, les télécommunications et la finance. De quoi réjouir tous les libéraux du monde.

On ne peut toutefois comprendre la situation sans mesurer le poids des énormes machines bureaucratiques que constituent ces monopoles publics, lesquels représentent souvent des intérêts claniques puissants. Ni les consignes nationales, ni les limogeages accélérés de dirigeants n’ont suffi à les faire bouger. D’où d’énormes fuites de capitaux pour des projets aussi pharaoniques qu’inutiles ou des placements occultes à l’étranger. Selon China Daily, qui s’en inquiète, « un cinquième des millionnaires chinois envisagent d’émigrer » (30 avril 2013).

Dans le domaine bancaire, par exemple, seuls les établissements nationaux peuvent accueillir l’épargne des Chinois — un énorme pactole (40 % environ des revenus) qui est peu rémunéré. En retour, obtenir un prêt auprès de ces mêmes organismes, quand on est un particulier ou une très petite entreprise sans guanxi (sans relations), relève du parcours du combattant, sans aucune commune mesure avec ce que chacun peut vivre en France, où les banquiers se montrent pourtant particulièrement voraces. En Chine, les banques ayant pignon sur rue prêtent aux copains et financent les gros projets avec l’argent des petites gens. Pas étonnant qu’elles affichent des profits records tandis que de plus en plus d’entreprises ou de collectivités locales connaissent un endettement massif. Le pouvoir vient de sonner la fin de la partie : il n’a pas levé le petit doigt pour sauver de la faillite le groupe shanghaien de panneaux solaires Chaori Solar Energy Science & Technology. Un avertissement pour tous ceux qui, jusqu’alors, pensaient : « l’Etat paiera ». Parallèlement s’est développé un vaste « réseau gris », avec des capitaux flottants plus ou moins légaux et des taux d’intérêts quasiment usuraires — une situation tout aussi dangereuse.

C’est à cela que le pouvoir veut s’attaquer en introduisant le privé. Faute d’inventer une troisième voie entre la bureaucratie étatique et la gestion capitaliste — une voie qui, reconnaissons-le, n’a été expérimentée nulle part. « Nous ferons en sorte que les ruisseaux de la finance arrosent tous les arbres de l’économie réelle, en particulier les petites entreprises et microentreprises, sans oublier l’activité du monde rural », a promis M. Li Keqiang. Rien n’est moins sûr. Il suffit de regarder les gâchis engendrés par le privé en Occident et les dégâts humains en Chine même.

La main visible de l’Etat

Le pouvoir veut donc « libéraliser le système financier », élargir les marges de fluctuation de la monnaie et faciliter l’utilisation directe du yuan, qui est déjà devenu la deuxième devise la plus utilisée dans les transactions financières (8,7 % contre... 81 % pour le dollar et 6,6 % pour l’euro). Mais il n’abandonne pas ses prérogatives régaliennes. Il garde la haute main sur l’évolution des banques, dont les « mécanismes antirisques vont être renforcés », ainsi que sur le contrôle des changes. Il faut, a précisé le premier ministre qui visait également la masse de capitaux « clandestins » ayant afflué ces derniers mois, « mieux contrôler la circulation transfrontalière des capitaux et maîtriser les risques financiers systémiques et régionaux, de manière à ne pas dépasser les seuils critiques ». Une situation qui s’apparenterait alors à la France des années 1960-1970, avec un secteur bancaire privé puissant et un contrôle des changes affirmé.

Plus généralement, selon la feuille de route édictée lors du IIIe plénum du 18e Comité central du PCC et appelée « Décisions centrales sur quelques points importants de l’approfondissement global des réformes » (soixante décisions en tout), l’Etat serait chargé de « la régulation macroéconomique et du marché, des services publics qui doivent être plus efficaces, de la protection sociale et de la protection de l’environnement (2) ». Il y a de quoi faire...

Du reste, le programme balaie l’ensemble des questions de société : l’économie et la finance, la démographie (avec l’assouplissement de la politique de l’enfant unique) ; les restructurations industrielles (réduction de 42 millions de tonnes de capacités de production de ciment, 27 millions de tonnes pour l’acier...) ; l’essor des dépenses de recherche et développement (dans le domaine notamment des énergies propres, des télécommunications et de l’Internet haut débit) ; l’armée (avec hausse des dépenses et changements de stratégie) ; le système judiciaire (dont la fermeture des camps de rééducation par le travail, la réduction du nombre de crimes conduisant à la peine de mort — le nombre d’exécutions reste l’un des plus élevés au monde) ; la réforme de l’Etat (avec réduction des directives, baisse du nombre, pléthorique, des fonctionnaires) ou encore celle de l’urbanisation... Impossible de tout balayer ici.

Le « hukou » réformé et les migrants moins discriminés

Chaque année des dizaines de millions de paysans quittent la campagne pour aller travailler en ville, dans les usines, sur les chantiers, dans les commerces. Des migrants de l’intérieur (mingongs) totalement indispensables au développement de l’économie chinoise : ils représentent, par exemple, deux ouvriers sur trois des grandes usines exportatrices. Et pourtant, ils n’ont pas les mêmes droits que les Chinois nés en ville, car ceux-ci dépendent du lieu de naissance, noté sur une sorte de livret de famille qui sert aussi de certificat de résidence — le fameux Hukou. Quiconque n’est pas estampillé natif de la ville où il travaille est privé du droit d’accès au centre de santé, à l’école pour les enfants et au logement. Or on compte en Chine près de 350 millions de migrants — ces discriminations ne sont donc plus marginales.

Si la première génération avait accepté des conditions inhumaines, la seconde — mieux formée et informée du monde qui l’entoure — a commencé à revendiquer. A un moment où la main-d’œuvre disponible a tendance à baisser dans un contexte de repli démographique. A une époque où le gouvernement lui-même fait de l’urbanisation sa « nouvelle frontière de développement ».

Le pouvoir a décidé non de mettre fin complètement au hukou, mais d’assouplir les règles. Il propose d’instaurer des « certificats de résidence » provisoires et d’appliquer « une politique de domiciliation différenciée selon la taille des villes, qui permettra aux travailleurs migrants possédant les capacités requises et ayant longtemps travaillé en ville, ainsi qu’aux membres de leurs familles, de devenir des citadins s’ils le souhaitent. (...) L’ensemble de la population urbaine permanente, poursuit le premier ministre, sera graduellement couverte par les services publics de base, de manière à ce qu’anciens paysans et citadins de toujours puissent édifier ensemble la civilisation urbaine moderne et en jouir côte à côte ». Le ton est neuf même s’il y a loin du « rêve », fût-il chinois, à la réalité. Qui dit service public pour tous dit augmentation de l’impôt pour les couches moyennes et plus encore les privilégiés. Ce n’est pas gagné.

Dans le même temps, au sein même des entreprises, les migrants connaissent toujours des conditions de travail très difficiles. Certes, leur pouvoir d’achat a en moyenne grimpé de 7 % l’an dernier, mais leurs droits sont systématiquement foulés au pied et les mouvements sociaux ne cessent de grandir. Le IIIe plénum s’est même senti obligé de retenir dans son programme (c’est le huitième point dans le communiqué final) le besoin « d’innovation dans le système social pour prévenir efficacement les conflits et les résoudre ». Le fait est que, globalement, le pouvoir laisse faire les cabinets d’avocats ou les organisations non gouvernementales (ONG) qui organisent les travailleurs des grandes entreprises et parfois les accompagnent lors des négociations collectives (3). On a même vu le très officiel syndicat All China Federation of Trade Union (ACFUT) participer à la grève et défendre les salariés contre les restructurations décidées par Walmart à Changde (4). Une première. Mais ni le IIIe plénum ni le premier ministre n’ont tracé les contours de ce système « renové »...

La nouvelle « route de la soie » et une diplomatie active

Si la France a déroulé le tapis rouge pour accueillir M. Xi Jinping, rien ne dit que Paris remontera dans le tableau des priorités diplomatiques de la Chine. Certes, le président est un grand voyageur — pas moins de onze visites à l’étranger depuis sa prise de fonction en mars 2013. Mais l’ordre de ses destinations dessine une carte du monde très singulière.

Sa première sortie officielle a été pour la Russie de M. Vladimir Poutine (M. François Hollande, lui, avait choisi l’Allemagne de Mme Angela Merkel). Puis il s’est tourné vers l’Afrique — la Tanzanie, où la Chine a des liens historiques, l’Afrique du Sud, où il a participé au sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud). Et, quand en juin 2013 il s’est rendu sur le continent américain, il a commencé par le Costa Rica, puis le Mexique, dont la Chine est devenu le deuxième partenaire commercial, avant de rejoindre Washington et de rencontrer M. Barack Obama. Histoire de montrer aux dirigeants américains que l’empire du Milieu a sa propre vision de la planète et ne court pas derrière une Amérique qui cherche à l’isoler. Pékin n’a toujours pas digéré le fameux « pivot asiatique » du président Obama.

Lire Shen Dingli, « Pékin et Washington jouent à se faire peur », Le Monde diplomatique, mai 2012. On le voit, l’Europe en général et la France en particulier arrivent en bout de course... et de préoccupation. Certes les investissements directs (IDE) sur le Vieux Continent grimpent rapidement, au point de représenter 30 % du montant total des acquisitions chinoises à l’étranger en 2012. Mais les montants accumulés restent modestes — moins de 1 % de l’ensemble des investissements étrangers en Europe. Même si en France, la prise de participations de 14 % du capital de Peugeot SA par Dongfeng apparaît tout aussi symbolique que spectaculaire (lire sur ce blog « Peugeot vu par le Chinois Dongfeng » et « Les tribulations d’un Français chez Dongfeng »). Il est vrai que la Chine a besoin des technologies et des savoir-faire occidentaux pour asseoir une croissance plus durable.

Sur le plan économique comme sur le plan politique, le pouvoir chinois met désormais l’accent sur sa volonté de rebâtir l’historique « Route de la soie terrestre et la Route de la soie maritime (...) pour le XXIe siècle », selon l’expression de M. Li Keqiang, en référence à ces routes qui allaient de la Chine à l’Europe en passant par la Russie, l’Iran et les pays arabes. Ces routes qui consacraient la grandeur de la Chine. Plus modestement, pour l’instant, Pékin y voit un moyen de développer l’ouest de son territoire, de consolider ses liens avec l’Asie centrale et la Russie, tout en en nouant d’autres au Proche-Orient où ses efforts diplomatiques sont réels. Sensiblement, le paysage diplomatique mondial se modifie.

Mais le point noir reste les relations de Pékin avec ses voisins asiatiques — singulièrement avec le Japon, où l’escalade verbale prévaut sur le dialogue. Mais il n’en est question ni dans le discours du premier ministre ni dans le communiqué final du IIIe plénum...

« Le marché plus la dictature »

Comme on peut s’en douter, les annonces de M. Li Keqiang, abondamment rapportées par la presse officielle et certaines chaînes de CCTV — à la faible audience —, n’ont guère soulevé l’enthousiasme des populations. Et chaque fois que l’on pose la question, la réponse fuse : on verra...

En revanche, note la chercheuse Agatha Kratz, rédactrice en chef de China Analysis, dans les revues et les cercles intellectuels, « la plupart sont satisfaits du plan de réforme proposé et reconnaissent le caractère étendu, profond, complet des soixante “Décisions”. Mais les mêmes sont “plus critiques” sur leur caractère extrêmement centralisé (5». Ainsi Wu Guogang, qui n’a rien d’un dissident pro-occidental — il est rédacteur en chef de la section opinion du Quotidien du peuple — critique « ce modèle qui se caractérise par la coexistence d’un marché néolibéral et d’une “dictature“ très favorable aux malversations ». De son coté, Zhang Qianfan, professeur d’études institutionnelles à l’université de Pékin, qui avait participé à la réflexion d’avant IIIe plénum, estime que trois recommandations avaient été suivies (réforme économique, réforme judiciaire, et respect de la Constitution) ; « mais les trois autres sont absentes : démocratisation du parti, standardisation des élections [à partir de ce qui se fait à l’échelon local], et extension de la liberté d’expression ». Et pourtant le nouveau pouvoir ne cesse de clamer qu’il faut « déléguer des pouvoirs à la société ». La peur du peuple domine toujours.

Martine Bulard

(1) Cette citation comme toutes celles de M. Keqiang sont issu de « Report on the work of the government », Xinhua, Pékin, 15 mars 2014.

(2) Communiqué à l’issue du IIIe plénum, Xinhua, 12 novembre 2013.

(3) « The Worker’s movement in China 2011-2013 » (PDF), China Labour Bulletin, Hongkong, février 2014.

(4) Tom Mitchell et Barney Jopson, « Official China union raises stakes in Walmart closure program », Financial Times, Londres, 24 mars 2013.

(5) Agatha Kratz « Appliquer les réformes : despotisme éclairé contre groupe d’intérêt » (PDF), China Analysis, n° 47, Paris, février 2014. Toutes les citations qui suivent en sont extraites.

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