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Divine surprise pour l’OTAN

Bons baisers de Crimée

Ah, qu’elle était jolie. Et que n’a-t-on entendu, ces jours-ci ? Que l’OTAN reste « l’alliance la plus forte et efficace de l’histoire de l’humanité » (Barack Obama, le 24 mars, au quotidien Volkskrant). Qu’on « ne sait plus si la Russie est un partenaire ou un adversaire », le rattachement de la Crimée à la Russie étant « la plus grave menace à la sécurité et à la stabilité de l’Europe depuis la fin de la Guerre froide », bien plus que les Balkans ou la Géorgie (Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN, le 19 mars à Washington). Ou encore que « l’OTAN est une force de paix mais aussi une puissance militaire incomparable » (Rasmussen à Bruxelles, le 26 mars).

par Philippe Leymarie, 28 mars 2014

La Roumanie, de son côté, insiste sur la « nécessité de repositionner les ressources militaires de l’OTAN suite aux activités militaires menées ces derniers mois par la Fédération russe » (le président roumain Traian Basescu, 24 mars). Et l’un des candidats les plus en vue à la présidence de la Commission européenne (l’ex-premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker) recommande que les Européens signent de toute urgence un accord d’association avec la Moldavie « pour la stabiliser et la lier à l’Ouest ».

Du coup, la fêlure entre la « nouvelle Europe » de l’Est, et les anciens membres de l’Union à l’Ouest, est à nouveau éclatante :

Lire Olivier Zajec, « L’obsession antirusse », Le Monde diplomatique, avril 2014.
 Barack Obama cajole les ex-« démocraties populaires », et leur a envoyé son vice-président Joseph Biden (pour rappeler que les Etats-Unis se sentent tenus de les protéger), ainsi que des chasseurs F16 et des Awacs de surveillance (en Lituanie, en Pologne) ;
 il a promis (à l’occasion de son passage à Bruxelles le 27 mars), que les plans de l’OTAN vont être révisés pour assurer une « présence régulière » de l’Alliance dans les pays qui « se sentent vulnérables » ;
 Jean-Yves Le Drian, ministre français de la défense, s’est chargé de la tournée des Etats baltes, pour les rassurer et leur proposer le concours des Rafale français afin d’assurer leur « police du ciel » ;
 les pays du « groupe de Visegrad » – Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie – ont décidé de créer une unité spéciale au sein de l’OTAN ;
 et Georgie, Moldavie, Ukraine rêvent à nouveau d’intégrer l’organisation transatlantique…

A la hussarde

Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Ukraine, d’une oligarchie à l’autre », Le Monde diplomatique, avril 2014.Un des paradoxes de l’affaire est que, grâce à sa mainmise à la hussarde sur la péninsule de Crimée – au lieu par exemple de renégocier un statut spécial, dans l’orbite ukrainienne, avec garanties pour la flotte et la communauté russes – Vladimir Poutine redonne des couleurs et des raisons d’être à une OTAN qui était plutôt en perdition.

Si bien que 2014, pour l’organisation transatlantique, ne sera peut-être pas seulement l’année du désengagement d’Afghanistan, assez piteux (et triste, après de lourdes pertes en vies humaines) ; mais plutôt celle d’une providentielle renaissance, à laquelle aspirent notamment les dirigeants français du moment (voir Anne-Cécile Robert, « Plus atlantiste que moi… », dans Le Monde diplomatique de ce mois, et « Reddition française au cœur de l’OTAN »), qui ont renoué avec la tradition molletiste de la social-démocratie (1).

Et cela même si le prétexte de la mainmise sur la Crimée – qualifiée à l’Ouest, pour l’occasion, « d’européenne » – pourrait bien n’être qu’un cache-sexe, un hochet provisoire, agité autour de la résurrection d’une improbable « guerre froide » dans laquelle une OTAN à l’ancienne retrouve quelques-uns de ses petits, mais à laquelle la plupart des experts n’accordent aucun crédit : la Russie n’a ni les moyens, ni la volonté de reconstituer l’ancienne Union soviétique, d’envahir les pays baltes, de s’attaquer à la Pologne, ou même d’avaler l’Ukraine (même si certains en rêveraient à Moscou, car la Russie y a bien laissé une partie de son cœur).

Nouvelle vie ?

Commentaire de l’agence russe Ria-Novosti, le 25 mars, sous le titre : « La Russie revient dans le viseur de l’OTAN » :

« Il avait finalement été décidé que la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité serait le thème central du sommet de l’OTAN en septembre prochain au Pays de Galles. Les membres de l’Alliance, notamment en Union européenne, en avaient déduit que l’époque de l’OTAN touchait à sa fin. Avaient suivi des appels à réduire les dépenses militaires et le potentiel de l’Alliance “au minimum nécessaire”.

Tout a changé ces dernières semaines. Désormais le sommet de l’OTAN devrait porter sur la sécurité collective des pays de l’OTAN, notamment des membres d’Europe de l’Est. Selon l’experte de la Fondation Carnegie Judy Dempsey, “après l’Afghanistan, l’Alliance pourrait à nouveau s’occuper de l’Europe : le Kremlin, sans le vouloir, a offert une nouvelle vie à l’OTAN” ».

En mal d’ennemi

Lire Régis Debray, « La France doit quitter l’OTAN », Le Monde diplomatique, mai 2013.En revanche, l’agitation de ce chiffon russe – que plus personne tout de même n’ose dire « rouge » – permettra à l’organisation transatlantique de relancer quelques-uns de ses programmes, de gagner du temps, alors que – depuis la disparition de l’URSS – elle est notoirement en mal d’ennemi, en panne de vocation, en déficit de raison d’être, doutant même de la bonne volonté de son protecteur américain.

Lequel parrain a baissé la garde sur le terrain européen : il y avait 300 000 soldats américains en Europe au temps de la guerre froide ; il en reste 70 000 ; à l’horizon 2020, si les plans actuels ne sont pas révisés, il n’y stationnera plus qu’une dizaine de milliers de « GI’s » (2). Quant aux Etats européens, on sait qu’ils ont massivement désarmé, ces dernières décennies, la plupart consacrant moins d’1 % de leur PIB aux budgets de défense, et la France seule maintient à peu près l’ensemble de ses capacités, avec la Grande-Bretagne, l’Allemagne, et la Pologne dans une certaine mesure. Les autres n’ont donc d’autre choix que de ressortir les vieilles professions de foi atlantistes, et de prier Washington de regarder à nouveau vers l’Atlantique, quel que soit devenu son tropisme « Pacifique ».

Grandeur et servitude

Philippe Arnaud, un lecteur – et débatteur – assidu de ce blog, nous a fait part de ses interrogations : « De quoi les Américains ont-ils peur ? Pourquoi cherchent-ils à grignoter la Russie par tous les bouts ? Aujourd’hui, la Russie, par rapport à l’URSS de 1991, a subi un déclin sensible : elle a perdu la moitié de sa population, le cinquième de son territoire, des ressources minières, énergétiques, agricoles, la plupart de ses côtes, et sa population diminue. Elle n’est plus, économiquement, qu’au niveau d’un pays européen très moyen. En outre, comme le régime communiste a disparu, elle ne représente idéologiquement plus aucun danger ».

A cela s’ajoute que, pour la Russie, l’addition post-Crimée risque d’être salée, du fait de la menace de sanctions économiques et politiques : fuite massive des capitaux (70 milliards de dollars depuis janvier, le double d’ici la fin de l’année, selon Le Monde, 26 mars 2014) ; détournement (vers les Etats-unis) d’une partie du marché du gaz ; baisse de 1,8 % du produit intérieur brut pronostiquée par la Banque mondiale…

Mourir pour la Crimée

Alors que, géopolitiquement, Vladimir Poutine – plus tsar que jamais – a poussé son avantage :

 son « j’y suis, j’y reste » a été accepté de fait, personne n’étant prêt à aller « mourir pour la Crimée » ;
 il a sauvé sa flotte de la mer Noire, et avec elle, une partie de ses objectifs stratégiques ;
 il garde des moyens de pression sur l’Ukraine (le volume et le prix des livraisons de gaz, les composants des avions Antonov, de 30 à 60 % d’origine russe, etc.) ;
 il a fait savoir que la Russie était de retour, et qu’on ne devait pas la « chatouiller » de trop près ;
 il se paie le luxe de s’accommoder de son isolement diplomatique, au moins provisoire (annulation, au dernier moment, d’un sommet avec les pro-occidentaux du G7, suscitant ce commentaire du ministre russe des affaires étrangères Serguei Lavrov : « ce n’est pas une grande tragédie si le G8 ne se réunit pas ».

Mistral perdant ?

Quant aux « sanctionneurs », ils peuvent craindre d’avoir à se tirer une balle dans le pied. Voir le cas des Etats-Unis, par exemple, dont les fusées militaires Atlas V décollent grâce à des propulseurs russes. De l’Allemagne, avec ses nécessaires importations de gaz russe. De la Grande-Bretagne, avec ses oligarques russes devenus rois des spéculateurs à la City. Ou de la France, mise en demeure par ses partenaires européens d’envisager de renoncer à la vente des deux bâtiments de projection et de commandement (BPC) de type Mistral achetés par la marine russe, qui sont payés aux deux tiers, déjà en mer (pour l’un des deux) – un contrat en chantier depuis cinq ans (3).

C’est la première fois qu’un équipement militaire lourd d’un pays occidental était ainsi acquis par la Russie. Mais, caramba ! tout peut encore capoter… Les milieux français de la défense en sont réduits, ces jours-ci – pour désamorcer les critiques contre ce contrat – à soutenir que les navires sont vendus sans armes, qu’il s’agit de bâtiments de facture civile, assemblés sur les chantiers (civils) de Saint-Nazaire, avec mille emplois à la clé, pour 1,2 milliard d’euros…

Sur toutes les mers

Autre motif d’étonnement, pour Philippe Arnaud, c’est que « le seul adversaire potentiel des Etats-Unis soit la Chine, et qu’en affaiblissant la Russie, ils renforcent paradoxalement la Chine. Avez-vous noté ce fait (qu’aucun journaliste, à ma connaissance, n’a relevé) : la disparition du vol MH370 et le fait que l’avion était occupé majoritairement par des Chinois a donné à la Chine l’occasion (rêvée ?) de faire un étalage de puissance :

 par l’utilisation de ses satellites pour repérer les débris de l’avion
(façon de dire : si on repère un bout d’aile au sud de l’océan Indien,
on repèrera encore mieux un porte-avions américain dans le détroit de
Formose… ou même à sa base de Norfolk) ;

 par l’utilisation de ses avions de reconnaissance (façon de dire : si
nos avions peuvent aller au sud de l’Australie prendre des
photographies, ils peuvent aussi, dans ce rayon d’action, opérer des
bombardements, des interceptions, ou des lâchers de parachutistes) ;

 par l’envoi de ses navires de guerre (façon de dire : l’océan Indien -
ou Atlantique, ou Pacifique… n’est plus un lac américain. La marine
chinoise est chez elle sur toutes les mers du monde) ».

Philippe Leymarie

(1) Guy Mollet, secrétaire général de la section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ancêtre de l’actuel Parti socialiste, de 1946 à 1969, farouchement atlantiste.

(2) Depuis la seconde guerre mondiale, l’acronyme « GI », venu de « General Infantry », sert à qualifier dans le public tout soldat américain.

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