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Dissonance et paranoïa

par Alain Garrigou, 29 mars 2014

« Tout était faux, faux réalisme, faux crédit et même fausses catins. Et cette fausseté s’appliquait surtout dans la manière de juger »
(Flaubert, Lettre à George Sand, 1871)

Selon un sondage Ifop-Le Figaro du 17 mars 2014, Nicolas Sarkozy est le candidat préféré de 62 % des sympathisants UMP, loin devant Alain Juppé (18%), François Fillon (10%) et Jean-François Copé qui, petite notation ironique de l’AFP, « a doublé son résultat en passant de 1 à 2% des sondés » (17 mars 2014). Comme d’habitude, l’AFP relaie « l’information » pour toute la presse : Nicolas Sarkozy est toujours « le candidat préféré (…) des sympathisants UMP pour la présidentielle de 2017 ». Ensuite, les chaînes d’info en continu et les quotidiens reprennent en boucle. En plein maelström, il faut bien en déduire que les affaires n’affectent pas l’image positive de celui qu’elles accusent. Les chiffres semblent sans appel.

Il n’y a pas en effet de biais statistique ou méthodologique suffisant, pas de « marge d’erreur » qui puisse seulement relativiser le fait qu’une majorité des sympathisants UMP préfèrent Nicolas Sarkozy comme candidat en 2017. D’autres sondages le confirment par ailleurs qui, par exemple, recensent les qualités de l’ancien président : « dynamique », « courageux », solide », « charismatique », « compétent », « convaincant ». Et même s’ils étaient seulement une minorité à le juger « honnête » Le Parisien peut titrer dans le même sens : « Malgré les affaires, Sarkozy reste dans la course » (Le Parisien, 16 mars 2014).

Ce genre de sondage laisse les uns dubitatifs, les autres atterrés. Il n’y a pourtant pas de mystère : les sympathisants UMP ne retirent pas leur faveur à Nicolas Sarkozy pour la prochaine élection présidentielle car ils ont voté pour lui en 2007 et 2012. Comme les sympathisants de n’importe quel parti, même s’il existe des différences entre eux et si, à droite, le rapport à l’autorité conduit à faire confiance aux chefs. Ne pas souhaiter son retour, surtout à cause d’affaires mettant en doute sa probité, ce serait reconnaître non pas que Nicolas Sarkozy a des choses à se reprocher mais que l’on s’est trompé. Autrement dit, de telles questions déterminent les réponses.

Lire André Bellon, « Bonapartisme ou Constituante », Le Monde diplomatique, avril 2014.Le sondage Ifop-Le Figaro met en œuvre le mécanisme de « dissonance cognitive » : aucun événement ne peut démentir une croyance forte. Ainsi, Leon Festinger et ses collègues ont-ils montré que les millénaristes qui attendent la fin du monde ne renoncent pas à cette croyance quand elle n’arrive pas à la date prévue (1). La fin du monde est seulement reportée. La démonstration ne concerne pas seulement ces croyances et ces groupe, elle met à nue un mécanisme banal dont les scandales offrent une bonne illustration. La croyance en la culpabilité des personnages politiques est étroitement corrélée à la proximité partisane. Autrement dit, les électeurs de gauche croient à la culpabilité des politiciens de droite quand ceux de droite n’y croient pas, et inversement. A moins qu’ils ne renvoient tout le monde dos à dos. Mais c’est aussi pour échapper à la dissonance cognitive. Mais les sympathisants de l’UMP ne sauraient se donner tort d’avoir un jour choisi Nicolas Sarkozy. Ils ne croient donc pas à sa culpabilité car elle signifierait leur erreur. Les preuves importent peu, en tout cas pour les plus convaincus.

L’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy a permis d’enclencher le procédé de défense le plus ordinaire, en inversant l’accusation de ceux qui sont censés avoir commis une faute et en la portant vers ceux qui sont censés bénéficier de la dénonciation : les magistrats abuseraient du droit en mettant sur écoute un ancien président, la garde des sceaux aurait menti en disant qu’elle n’était pas au courant, l’accumulation des affaires avant les élections municipales ne serait pas une coïncidence. Et certains lâchent le mot de « complot ». Y croient-ils ? Les professionnels de la politique sont plus retors : qu’ils y croient ou pas, ils font leur travail en accusant l’adversaire. Rassurant ainsi des profanes qui ne demandent qu’à croire. C’est la règle du jeu, assurent les cyniques. Il n’est cependant pas sûr que cela s’accomplisse sans dommages. La thèse du complot encourage les prédispositions paranoïaques : la justice serait partiale et manipulée car il est bien connu que les magistrats sont de gauche ; la presse aussi, car nul n’ignore que les journalistes sont de gauche. A cette occasion, les réactions paranoïaques ont une nouvelle fois prospéré sur les forums Internet. A l’abri de l’anonymat.

La raison politique souffrirait moins de ce pathos entretenu à longueur de colonnes, de plateaux et de sondages si le même mécanisme de dissonance cognitive ne s’appliquait aussi aux élections. Les électeurs ne déjugent pas leurs candidats, même s’ils sont condamnés, parce qu’ils ne sauraient se déjuger eux-mêmes. Tout au plus admettent-ils les fautes en les excusant parce que « les autres » feraient « pareil sinon pire ». Cela dépasse le pacte de corruption qui lie le corrupteur et le corrompu. Depuis le XIXe siècle, on sait qu’il est vain d’espérer inverser le résultat d’une élection irrégulière. Il en va aujourd’hui de même à Corbeil-Essonnes et d’autres endroits. Ne donnons pas de nom qui nous vaudrait une assignation en diffamation, mais chacun sait que M. X a acheté les voix, que M. Y a reçu des commissions sur les constructions effectuées dans sa commune, et a fait passer l’argent par les paradis fiscaux. Ils seront réélus, écrivions-nous avant le premier tour des élections municipales. Le temps de finir ce papier, il sont déjà réélus (2).

Ces péripéties désespèrent ceux qui se résignent, les autres parlent de pédagogie, de temps pour comprendre. Cette façon morale d’envisager le problème n’est pas nouvelle. Lamartine la posait déjà en 1848 devant l’éventualité d’un peuple se dépossédant lui-même : « Si le peuple se trompe, eh bien ! tant pis pour lui ». Il anticipait la tentation plébiscitaire qui pourrait amener un tyran au pouvoir grâce au suffrage universel. Il y eut Napoléon III, et, si l’on ose dire, il y eut pire. L’ancienneté du propos est accablante. Nous n’avons rien su faire. Si nous savons aujourd’hui ce que le mot peuple peut cacher ou justifier, il faut bien aussi considérer ces électeurs qui ignorent que le droit est aussi important que le suffrage. Leur opinion.

En droit électoral, la peine d’inéligibilité des élus condamnés vise surtout les électeurs. A les protéger d’eux-mêmes en somme. Pas suffisamment. Un peu plus tard, la peine révolue, les politiciens déchus n’en reviennent pas moins devant eux avec succès. Les critiques attribuent généralement l’ampleur de la corruption française à l’impunité permise par les intrigues politiques, la lenteur de la justice, la servilité médiatique, les protections des puissants ; ils oublient seulement la complicité de millions de citoyens. Embarrassant…

Alain Garrigou

(1) Leon Festinger, Hank Rieken, Stanley Schachter, L’Echec d’une prophétie, PUF, Paris, 1993.

(2) Lire « Les casseroles font plus de bruit que de mal », Le Canard Enchaîné, 26 mars 2014.

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