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La fête de Camerone à la Légion

Etrangers dans les armées nationales

« Faire Camerone » : l’expression est passée dans le langage courant à la Légion étrangère, un des corps de l’armée de terre française. Elle signifie : tenir jusqu’au bout, jusqu’à l’ultime sacrifice. Ou, plus couramment, « accomplir la mission ». Les légionnaires fêtent ces jours-ci le combat héroïque de quelques dizaines d’entre eux : le 30 avril 1863, dans l’hacienda de Camerone au Mexique, ils s’étaient sacrifiés pour permettre le passage d’un convoi de ravitaillement, en défendant chèrement leur peau, face à deux mille soldats mexicains.

par Philippe Leymarie, 2 mai 2014

Ce fait d’armes, qui tient de fête annuelle de la Légion étrangère, est commémoré à Aubagne, siège du commandement de la Légion près de Marseille, mais aussi dans les onze régiments et implantations de ce corps d’armée (à Orange, Nîmes, Laudun, Saint-Christol, Calvi, ainsi qu’à Kourou, en Guyane ; à Dzaoudzi, dans l’île de Mayotte ; aux Emirats arabes unis). Le récit de cette épopée est répété devant les troupes. A Aubagne, la cérémonie s’accompagne de la présentation d’une relique : la main de bois du capitaine Danjou, qui commandait la compagnie.

Le thème de Camerone, cette année, s’intitulait « des étrangers au service de la liberté », avec comme invité d’honneur, à Aubagne, le prince Albert II de Monaco, accompagné d’ un détachement de la Compagnie des Carabiniers du Prince (un corps d’une centaine d’hommes qui fêtera en 2017 son bicentenaire) : son arrière-grand-père, Louis Grimaldi, avait été affecté au Ier régiment étranger, à sa sortie de l’école de Saint-Cyr. La principauté de Monaco est « Ière classe d’honneur » de la Légion étrangère.

Armée coloniale

La Légion a été créée en 1831 sous Louis-Philippe, pour regrouper les soldats étrangers engagés sous les couleurs françaises. Spécialisée dans les guerres de conquête ou de répression coloniale – de la Crimée jusqu’à la Côte d’Ivoire et à l’Afghanistan ou la Centrafrique, en passant par le Maroc, l’Indochine, l’Algérie, le Tchad, le Zaïre… – la Légion a, depuis, vu fondre ses effectifs : sept mille six cents hommes aujourd’hui (contre quarante neuf mille en 1939, trente cinq mille durant les guerres d’Indochine, puis d’Algérie…).

Cette force d’élite, composée en quasi-totalité d’étrangers (notamment dans les corps de troupe) – « qui est reconnue dans le monde entier comme une exception française », se félicite le ministère de la défense – est considérée comme particulièrement fidèle, disciplinée, rustique. Elle a payé le prix du sang : 37 650 « morts pour la France » entre 1830 et 2000, dont 15 000 durant les guerres mondiales, 12 000 au Maghreb, 10 500 en Indochine…

Professionnalisée depuis toujours (au contraire d’une majorité des forces armées, recrutées sous le régime de la conscription jusqu’en 1996), la Légion est bien dotée en matériels, et très bien entraînée. Elle est surtout riche de ses hommes, qui forment une communauté soudée. Au sein de cette « armée dans l’armée », la camaraderie est sacrée, le corps une nouvelle famille : « Legio patria nostra » (1).

Nouvelle vie

Parmi les huit mille candidats reçus chaque année, mille intègrent les rangs de la Légion pour un premier contrat de cinq ans – un délai qui facilite la cohésion et la stabilité dans les unités (2) en dépit de l’hétérogénéité du recrutement : relevant de cent cinquante nationalités, ils sont aujourd’hui souvent d’origine slave ou francophone, mais aussi chinoise, brésilienne, africaine …

Pour s’engager, nulle exigence de diplômes. Par ailleurs, l’anonymat fait partie de la légende légionnaire : il offre la possibilité – ou l’illusion – d’entamer une nouvelle vie, sous un nom et même une nationalité d’emprunt. La « rectification de situation », qui redonne à sa demande au légionnaire son identité d’origine, lui permet – sous réserve de blessures, certificat de bonne conduite, etc. – de bénéficier d’une carte de séjour de dix ans, voire de prétendre à la naturalisation pour services rendus.

La carte de séjour a été attribuée dans 95 % des cas en 2013, selon l’armée de terre (3) Le général Rémy Gausserès, de la Fédération des Anciens de la Légion, affirme qu’il « faut vraiment avoir fait une grosse bêtise » pour se voir refuser ce sésame. Mais Michel Bavoil, de l’Association de défense des droits des militaires (Adefdromil), estime que la délivrance du permis de séjour est soumise à « l’arbitraire le plus total » : le passage par la Légion étant, selon lui, « une filière d’immigration qui ne dit pas son nom », ses chefs « font des exemples, parce qu’ils ne veulent pas que ce soit dit comme ça ».

Sans patrie

Dans un rapport sorti en 2010, la députée socialiste Marylise Lebranchu (actuelle ministre de la fonction publique) avait dénoncé le « pouvoir exorbitant accordé à la hiérarchie, et recommandé de « déconnecter le certificat de bonne conduite (...) de l’attribution du permis de séjour ».
« Optionnelle à l’origine, l’identité déclarée est devenue obligatoire pour des raisons dites de sécurité, d’équité et de cohésion. » Résultat : « Dépossédé de son identité, dont il laisse les preuves à la garde de la Légion, le légionnaire devient un individu sans origine, sans patrie, sans famille si l’administration militaire le décide. Sans document officiel lui permettant de faire valoir ses droits à l’extérieur de la caserne, il n’a plus d’identité à l’extérieur de la Légion. Ceci entre en contradiction avec le droit français. »

Marylise Lebranchu pointait ainsi « le contrôle exorbitant sur les flux financiers et la vie personnelle du légionnaire » : banque imposée ; autorisation obligatoire pour l’envoi d’un mandat à la famille à l’étranger, ou pour contracter un emprunt, interdiction d’acheter une voiture ou bénéficier de la location d’un appartement à titre personnel, difficulté pour se marier ou reconnaître son enfant,etc.

L’auteure du rapport avait recueilli des situations critiques de soldats radiés par l’administration militaire et qui doivent vivre sous leur ancien nom avec des papiers périmés, sans permis de conduire valide, sous fausse identité et fatalement sans travail. « Le légionnaire quitte une “famille” où la nourriture, les démarches administratives, les aspects vestimentaires, la santé sont pris en charge par l’institution. Entrer dans une nouvelle vie où toutes ces démarches sont à faire soi-même n’a rien d’évident », soulignait Marylise Lebranchu, pour qui « une armée moderne ne peut compter en son sein des hommes sans droits. ».

Bonne conduite

Le 16 février 2010, en réponse à un député lui demandant quelle suite allait être donnée au rapport Lebranchu, le ministre de la défense Hervé Morin écrivait : « Une évolution de la procédure de recrutement est actuellement envisagée par le commandement de la Légion étrangère, qui consisterait à engager des candidats directement sous leur véritable identité dès lors que ni les besoins des intéressés, ni ceux de l’institution militaire ne motivent le recours à l’identité déclarée. Par ailleurs, il est prévu de mettre fin au recours au blocage des comptes postaux des légionnaires en position de désertion ».

Le ministre relève, à propos de l’attribution de la carte de résident aux étrangers ayant servi dans la Légion étrangère, qu’une éventuelle évolution de la législation en vigueur ne relève pas de la compétence du ministère de la défense, l’article L. 314-11 (7°) du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoyant actuellement que, « sauf si la présence de l’étranger constitue une menace pour l’ordre public, la carte de résident est délivrée de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour (...) à l’étranger ayant servi dans la Légion étrangère, comptant au moins trois ans de services dans l’armée française, titulaire du certificat de bonne conduite ».

Les méthodes d’entraînement de certaines unités de la Légion, par exemple à Castelnaudary, avaient été dénoncées en 2009. Il en a été de même après la mort d’un légionnaire, au cours d’une marche à Djibouti. La Légion connaît en moyenne deux cents à deux cent cinquante désertions par an.

Visée idéologique

La France n’est pas le seul pays à recourir à des combattants étrangers. Outre le cas récent, par exemple, de l’opposition syrienne, vers qui ont convergé des milliers de « djihadistes » originaires de divers pays musulmans (et même de plusieurs pays européens, dont la France), on peut citer le cas israélien : tout non-Israélien peut servir dans des unités combattantes à condition d’être juif, ou qu’un de ses parents ou grands-parents le soit.

Le programme d’accueil des juifs étrangers dans les unités, le Mahal, incorpore les volontaires pour dix-huit mois. Ceux qui demandent leur naturalisation à l’issue de cet engagement doivent effectuer une nouvelle période de dix-huit mois pour se plier à la durée légale de service militaire obligatoire. D’autres programmes, moins contraignants (en termes de durée) sont à visée plus idéologique : solidarité avec Israël, soutien au sionisme. Les recrues sont en majorité américaines et françaises.

Le Royaume-Uni admet, dans ses rangs, des ressortissants du Commonwealth. L’Espagne accueille des Sud-américains, en souvenir de ses anciennes conquêtes. Et la Russie recrute, à l’occasion, des ressortissants russophones des anciennes républiques soviétiques.

La démarche paraît plus utilitaire aux Etats-Unis. Une trentaine de milliers d’étrangers servent dans l’armée, qui en recrute environ cinq mille par an : ils doivent être détenteurs de la « green card » (carte de séjour permanent), et peuvent espérer – après leur engagement – accéder beaucoup plus rapidement à la citoyenneté américaine.

Le Boston Globe, écrivait en décembre 2006 que, « selon des officiels du Pentagone, les forces armées, qui ont déjà du mal à atteindre leur objectif de recrutement, envisagent d’étendre le nombre de non-citoyens dans leurs rangs – y compris avec des propositions controversées d’ouvrir des centres de recrutement à l’étranger et de permettre à plus d’immigrés d’acquérir rapidement la citoyenneté s’ils s’enrôlent. »

Philippe Leymarie

(1) Cf. Pierre Montagnon, « Histoire de la Légion », Texto Tallandier, 2012. Un ouvrage écrit par un ancien officier de la Légion, peu critique mais très complet.

(2) Le corps des sous-officiers – qui rempilent sur 10, 15 ans ou plus – constitue la colonne vertébrale et la mémoire de la Légion.

(3) AFP, 5 avril 2014.

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© Le Monde diplomatique - 2016