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Un « tsunami » nommé Modi

par Jyotsna Saksena, 20 mai 2014

La victoire du Bharatiya Janata Party (BJP), la formation des nationalistes hindous, est écrasante, sans précédent. A lui seul, il obtient deux cent quatre-vingt-deux sièges, dans une Assemblée (Lok Sabba) qui en compte cinq cent quarante-trois. Avec ses alliés, il atteint même trois cent trente-six élus. L’effet amplificateur et les distorsions du mode de scrutin majoritaire à un seul tour — le BJP ne rassemble que 31,2 % des voix, et sa coalition moins de 40 % — n’enlèvent rien à la portée et à l’impact réel de ce succès. Depuis 1984, où le Parti du Congrès avait totalisé 79,8 % des sièges, aucun parti n’avait réussi un tel exploit. Pendant les trois dernières décennies, l’Inde a connu une succession de gouvernements de coalition, aucun groupe parlementaire n’obtenant une majorité à lui seul.

En vérité, la victoire est avant tout celle de M. Narendra Modi, candidat du BJP au poste de premier ministre, qui a mené campagne en son nom propre, ses immenses affiches portant son portrait au premier plan, devant le lotus, symbole du BJP, sans autre référence à son parti.

Lire le reportage de Clea Chakraverty, « Affairisme et racisme au pays de Gandhi », Le Monde diplomatique, mai 2014. Et cette victoire est d’abord celle de l’image que M. Modi a réussi à projeter. Celle d’un homme intègre, dynamique, « business friendly », qui a « développé » l’Etat de Gujarat dont il est le premier ministre (chief minister) depuis 2001, lui assurant un taux de croissance moyen de 8% et y attirant les investissements en échange de cadeaux fiscaux et autres avantages. L’image d’un homme capable de « transformer l’Inde selon le modèle du Gujarat », promettant « développement, emplois pour les jeunes et une administration non corrompue et transparente ». Un cliché véhiculé tout au long d’une campagne époustouflante, « à l’américaine », coûteuse, soutenue par le monde des affaires, des grands groupes aux petites et moyennes entreprises. Un cliché porté par la plupart des chaînes télévisuelles, favorables à sa candidature (1).

Passé controversé

Rien n’a pu le ternir : ni le rappel du passé controversé de M. Modi, membre du Rashtriya Swayam Seva (RSS), mouvement hindouiste fascisant, (responsable de l’assassinat du Mahatma Gandhi en 1948), ni celui du pogrom anti musulman organisé dans son Etat en 2002 (2), qui avait causé la mort de deux mille personnes et dont il porte la responsabilité morale et politique (lire le portrait de M. Modi dressé par Christophe Jaffrelot, « Nationalisme hindou, libéralisme économique et populisme high-tech » dans Manière de Voir, no 134, « Nouveaux visages des extrêmes droites », avril-mai 2014). Beaucoup estiment que le grand patronat veillera à ce qu’il ne puisse attiser les tensions intercommunautaires, peu propices au développement économique. Pour d’autres, partisans traditionnels du BJP, il est salutaire que les communautés non-hindoues, notamment musulmanes, comprennent où est leur « véritable place » dans le pays, et se tiennent tranquilles.

L’image n’a pu être écornée par cet argument évoqué par les autres partis politiques (3) : au Gujarat, « le développement » revendiqué ne s’est pas traduit par une amélioration notable des indices du développement humain, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation. De fait, le bilan de cet Etat demeure très moyen à l’échelle du pays et en comparaison avec d’autres Etats comme ceux du Kerala et du Tamil Nadu…

De plus, M. Modi a su mettre en avant ses origines : de basse caste — il fait plus précisément partie de la catégorie administrative des other backward classes (« autres classes arriérées », OBC) —, et fils d’un vendeur de thé, il a mobilisé les couches défavorisées… alors que le BJP est un parti des hautes castes. Ainsi, il rafle la quasi majorité des sièges dans l’Etat de l’Uttar-Pradesh, où le Bahujan Samaj Party des dalits (Intouchables) n’en obtient aucun et le Samajwadi Party (des OBC), seulement cinq. Ces deux formations y étaient hégémoniques au cours de ces dernières années.

Bien sûr, le très fort rejet du gouvernement de M. Manmohan Singh, englouti dans les affaires de corruption, incapable de juguler l’inflation et de renverser la courbe déclinante de la croissance, a joué. La mauvaise campagne du chef de file du Parti du Congrès, M. Rahul Gandhi, peu expérimenté politiquement (4), incapable de faire face au rouleau compresseur de Modi, y a aussi contribué.

Une version indienne du fascisme ?

Le pouvoir est-il aux mains d’une version indienne du fascisme ? Le projet identitaire de l’hindutva (« hindouité ») — l’Inde appartient à sa majorité hindoue, les autres communautés y sont bienvenus à condition d’accepter de se conformer à ce fait — heurtera-t-il de front le pluralisme de la société indienne ? Quel sera le rapport de M. Modi avec son mentor, le RSS, qui l’a soutenu sans faille ?

L’ampleur même de la victoire personnelle de M. Modi lui permet de s’affranchir aussi bien des pressions du RSS que de son propre parti. Il a les mains libres. D’ailleurs, le BJP a attendu le premier jour des élections pour sortir son programme : c’est dire à quel point il misait sur la personnalité charismatique et la popularité de son leader. Il ne fait nulle part référence à l’idéologie de l’hindutva ; au contraire, il est dit spécifiquement que les exigences du BJP concernant le statut spécial de Jammu et Cachemire, l’adoption d’un code civil uniforme alors que la minorité musulmane relève de dispositions spécifiques, et la construction d’un temple à Ayodhya (5) seront réglées selon les décisions de justice.

Cela ne suffit pas, loin s’en faut, pour apaiser la grande inquiétude des minorités, les musulmans en premier lieu (14 % de la population), et de tous ceux attachés aux valeurs du « sécularisme » indien. Mais l’objectif de Modi étant de rester au pouvoir, il est peu probable qu’il commence par diviser au lieu de répondre aux défis économiques. Ce n’est que s’il échoue que la tentation de jouer la carte de l’hindutva et le danger d’une politique extrémiste deviendront réels.

Ce qui est sûr, c’est qu’il mettra en application le modèle économique Gujarati : libéralisme débridé, diminution, sinon fin, des programmes sociaux-économiques en faveur des déshérités, démantèlement du droit du travail, etc. Pas étonnant qu’à l’annonce des résultats, la roupie se soit renforcée face au dollar grâce à l’influx de capitaux et que la bourse indienne ait atteint un record…

Jyotsna Saksena

Politiste, envoyée spéciale à New Delhi.

(1) Lire aussi Benjamin Fernandez, « Une presse populaire qui ignore le peuple, Le Monde diplomatique, mai 2014.

(2) Lire Christophe Jaffrelot, « A l’ombre des massacres de 2002 », Ibid.

(3) Lire Naïké Desquesnes, « Espoirs de l’“homme ordinaire” », Ibid.

(4) Lire Clea Chakraverty, « La saga des Gandhi », Ibid.

(5) En décembre 1992, les extrémistes hindous avaient détruit la mosquée de Bahur, datant du XVIe siècle, ce qui avait provoqué de graves émeutes. Le BJP veut construire un temple à la place.

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