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Egypte, élection présidentielle et désinformation

par Alain Gresh, 25 mai 2014

L’Egypte vote les 26 et 27 mai. Pour la première fois depuis le soulèvement de 2011, le scrutin est couru d’avance, il ressemble à ceux organisés par l’ancien président Hosni Moubarak : médias aux ordres, répression tous azimuts contre l’opposition, arrestations arbitraires et torture à vaste échelle. Pour comprendre la situation, il faut lire le numéro de Manière de voir qui vient de sortir « L’Egypte en mouvement », et qui revient sur l’histoire de ce pays, de Gamal Abdel Nasser à aujourd’hui.

C’est le moment que choisit l’édition électronique du Monde pour publier une tribune intitulée « L’élection présidentielle égyptienne » (23 mai 2014). Elle est signée par Chérif Amir (chercheur égyptien « indépendant », mais indépendant de quoi ? De toute institution universitaire sans aucun doute, mais sûrement pas des autorités égyptiennes) et Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Ce dernier a, selon Wikipédia, « notamment opéré au Cambodge, aux côtés de la résistance anticommuniste, et en Birmanie, pour la protection des intérêts de Total contre la guérilla locale ».

PS (27 mai) : je n’avais pas eu la curiosité de regarder la biographie de Chérif Amir. J’ai eu tort. Il est un contributeur aux sites pro-israliens et aux conférences de France-Israël.

Voici le texte de la tribune avec commentaires :

« Les 26 et le 27 mai prochains, un événement d’une importance considérable se déroulera de l’autre côté de la Méditerranée : les élections présidentielles égyptiennes. Ce pays, le plus grand et le plus peuplé du monde arabe (90 millions d’habitants), disposant d’une armée solide, est l’une des clés de la stabilité du Proche-Orient. »

Pas un mot, bien sûr, sur les conditions de ce scrutin, sur le fait qu’il ressemble aux élections d’avant les révolutions arabes.

« Or, l’Egypte a traversé, depuis trois ans, de violents soubresauts internes. Elle a connu deux révolutions successives, en 2011 contre le régime de Moubarak et en 2013 contre la dictature des Frères musulmans. Celles-ci, bien qu’étant le fruit d’une vive volonté populaire, ont profondément fragilisé le pays sur les plans politique, sécuritaire et surtout économique. Ces événements ont provoqué un accroissement des tensions et des divisions internes, une instabilité institutionnelle, des difficultés économiques, la croissance du chômage et surtout l’accroissement de l’insécurité quotidienne. »

On qualifie le pouvoir de Moubarak de « régime », celui des Frères musulmans de « dictature ». Rappelons que non seulement Mohamed Morsi avait été élu dans la première et la seule élection présidentielle démocratique de l’histoire de l’Egypte, mais que la « dictature » de Morsi — au-delà de toutes fautes et même des crimes commis — s’accommodait de médias à 90% tenus par l’opposition, d’une police et d’une armée que les Frères n’ont jamais contrôlées et d’un appareil d’Etat qui, pour l’essentiel, leur échappait.


« Le pays est aujourd’hui avide de retrouver la stabilité et de vivre enfin une expérience démocratique, même si celle-ci doit se dérouler dans une ambiance de haute sécurité en raison des menaces d’attentats terroristes. »

Une expérience démocratique ? Les auteurs ont-ils lu les rapports sur les arrestations, des Frères musulmans mais aussi des jeunes de la révolution, ou ceux sur l’usage à grande échelle de la torture ? (Lire, parmi tant d’autres, les rapports de Human Rights Watch sur l’Egypte). Quant aux menaces terroristes, elles servent, comme dans un grand nombre de pays, à arrêter des opposants et à entraver les activités politiques.


« L’actuelle campagne présidentielle est dominée par deux candidats : le maréchal Abdel Fatah Al-Sissi et le socialiste Hamdine Sabbahi.

Sabbahi est entré en politique dans les années 1970. Etudiant, il prône des principes socialistes à l’université et milite contre Sadate. Sous Moubarak, il essaie de convaincre, en vain, socialistes et nassériens qu’il est l’« héritier » de Nasser, mais sans en avoir le charisme et sans présenter aucun projet. Il décide alors de créer son parti politique, El Karama (L’honneur), en 1997. En 2005, il est élu au Parlement avec le soutien des Frères musulmans. Après la chute de Moubarak, Sabbahi se présente aux élections présidentielles de 2012 mais n’obtient que le troisième score, avec 20,72%. Dans la campagne actuelle, il bénéficie du soutien officiel des Frères musulmans, qui rêvent de se venger d’Al-Sissi à tout prix. Mais ce soutien est contre-productif car l’écrasante majorité des Égyptiens sont convaincus que les Frères musulmans sont des terroristes, responsables des assassinats de policiers et des attentats qui, presque chaque jour, ensanglantent le pays. »

Sabbahi est certes critiquable, et je l’ai critiqué à plusieurs reprises, notamment pour son appui au coup d’Etat du 3 juillet 2013 et à la sanglante répression qui a suivi (il est caractéristique que les auteurs n’évoquent même par le massacre de Raba d’août 2013, le plus grand massacre urbain en un jour depuis Tienanmen. Lire « Pagaille diplomatique au chevet de l’Egypte », Le Monde diplomatique, septembre 2013). Mais prétendre que Sabbahi aurait, en sous-main, l’appui des Frères musulmans est risible et fait partie de la campagne de désinformation du régime. D’autres hypothèses, plus plausibles, voudraient qu’il se soit présenté à l’instigation de Sissi, qui avait besoin d’un adversaire pour vendre son élection aux Occidentaux (il réussit assez bien avec l’Union européenne — lire « Egypte, la coupable complaisance de l’Union européenne », OrientXXI, 21 mai).

« Au contraire, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi entame la campagne avec un très fort soutien populaire de toutes les composantes de la société égyptienne — musulmans modérés, coptes, soufis, Nubiens, Bédouins et même socialistes –-, en particulier des jeunes et des femmes, en raison de son action contre les Frères musulmans. »

D’où les auteurs tiennent-ils ces informations ? Rappelons d’abord que, si une majorité d’Egyptiens a une vision positive de Sissi, 45% en ont une image négative, ce qui, compte tenu du lavage de cerveau des médias, est remarquable. Et les femmes sont-elles vraiment soulagées par l’arrivée au pouvoir de Sissi, qui, au printemps 2011, défendait les « tests de virginité » auxquels étaient soumises les manifestantes ? Enfin, au contraire de ce que disent les auteurs, les jeunes sont les plus réticents à l’ordre militaire et policier qui prévaut.

« Ancien chef des renseignements militaires et ancien ministre de la défense, il connait bien les dossiers épineux qui l’attendent s’il est élu. C’est un homme d’expérience qui a derrière lui quarante-cinq ans de carrière militaire et une réelle expérience internationale, car il a étudié aux États-Unis et en Angleterre. Son discours est très réaliste : il ne promet pas de recettes magiques pour résoudre les défis colossaux que l’Égypte doit surmonter, mais il s’engage à ne jamais revenir en arrière, à l’époque de Moubarak ou à celle des Frères musulmans. Il encourage les Égyptiens à se mettre au travail et promet que l’État rétablira la situation économique, car le pays dispose de nombreux atouts. El-Sisi précise également que la sécurité et la stabilité de l’Égypte sont ses priorités. Enfin, il reconnaît les aspirations du peuple égyptien qui a acquis une grande maturité politique après ses deux révolutions et qui sait sanctionner ses dirigeants. »

Une expérience ? Outre le fait que ce « maréchal » n’a jamais vu un champ de bataille, l’essentiel de sa carrière s’est tramée sous le régime Moubarak dont il était un pion essentiel.


« Surtout, il apparait comme le champion de l’indépendance et de l’honneur national. La destitution de Morsi l’a conduit à une confrontation périlleuse avec l’administration Obama, mais Al-Sissi n’a pas cédé aux pressions américaines. Au niveau international, il entretien d’excellentes relations avec les pays du Golfe, à l’exception du Qatar qui soutient les Frères musulmans. Il a su reconstruire une coopération stratégique avec la Russie, suite au profond désaccord avec Washington qui préfèrerait une Egypte dirigée par les Frères musulmans, en dépit de l’opposition populaire. »

Champion de l’indépendance et de l’honneur national ? Rappelons que c’est le lobby pro-israélien qui a fait pression sur Washington pour qu’aucune sanction ne soit prise contre l’Egypte (lire « Une “convergence stratégique” entre l’Egypte et Israël »). Quant à l’idée que les Etats-Unis veulent voir les Frères musulmans au pouvoir, elle relève de cette thèse qui fait florès dans le monde arabe et qui voit les soulèvements arabes comme un grand complot américain, oubliant que Washington a soutenu Moubarak jusqu’à la dernière minute : ce qui est amusant, c’est que cette thèse est développée à la fois par l’Arabie saoudite, une partie de la gauche arabe, les nationalistes arabes, etc.).


« Le futur président égyptien aura une responsabilité historique : redresser le pays et restaurer sa place en tant que puissance régionale. Pour cela, tous les Égyptiens sont d’accord sur une chose : il ont besoin d’un leader audacieux et non d’un technocrate falot, car le nouveau chef d’Etat devra prendre des décisions courageuses et difficiles.

Depuis 2011, le peuple égyptien a montré qu’il était déterminé à éliminer les obstacles à sa liberté, qu’il s’agisse du régime autoritaire et corrompu de Moubarak ou de celui Frères musulmans, intégriste, théocrate et tout aussi corrompu. Au Caire, la place Tahrir (Libération) a été l’épicentre des mouvements qui ont provoqué la chute de deux régimes qui dirigeaient le pays d’une main de fer. C’est pourquoi la population aborde cette consultation démocratique avec optimisme et espoir. Beaucoup d’Égyptiens déclarent, qu’au cas où le président élu ne satisferait pas leurs demandes, la place Tahrir sera toujours là… »

Oui, la place Tahrir est toujours là, mais contre Sissi et tous ses soutiens : les mêmes qui expliquaient, durant les années 2000, qu’il valait mieux Moubarak que les islamistes et que l’Egypte n’était pas prête pour la démocratie.

Alain Gresh

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