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Psychodrame à la défense

Bien sûr, M. Hollande, le Parti socialiste, la gauche, la France, ont d’autres soucis, maintenant. Mais le psychodrame qui s’est joué à Paris à la veille de ces calamiteuses « européennes », sur fond d’une éventuelle amputation (très partielle) des crédits militaires pour l’an prochain, n’a pas été triste non plus…

par Philippe Leymarie, 28 mai 2014

L’alerte aura été chaude, si l’on en juge par la levée de boucliers, la mobilisation en bloc de l’ensemble de la « communauté militaire » :

 les chefs d’état-major qui laissent entendre qu’ils sont près de démissionner ;
 les commissions de défense de l’Assemblée nationale et du Sénat qui rappellent qu’elles se sont portées garantes des engagements déjà négociés avec l’exécutif ;
 les industriels de la défense qui pronostiquent des vagues de délocalisations et des milliers de licenciements ;
 le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian qui saisit par écrit le chef du gouvernement, M. Manuel Valls, à propos des « très lourdes conséquences » que ne manqueraient pas d’avoir ces coupes budgétaires, paraissant mettre dans la balance sa propre participation au gouvernement…

Rumeurs de Bercy

En cause, une offensive du ministère des finances et des comptes publics, à qui l’on prêtait le projet de revenir sur certains engagements pris dans la loi de programmation militaire 2014-19 (LPM) adoptée en décembre dernier (lire « Quand Hollande sanctuarise « ses » armées… »). Dans le cadre des « efforts demandés à tous » selon la formule du premier ministre, pour réduire le train de vie de l’Etat et trouver une partie des cinquante milliards du plan de redressement, et dans la foulée de la nomination de ministres et de fonctionnaires qui ne passent pas pour être familiers des questions de défense (1), Bercy aurait envisagé de prélever chaque année entre 350 millions et 1, voire 2 milliards d’euros (selon les sources) sur l’enveloppe des 31,4 milliards du budget annuel de la défense. Et de remettre en cause le reversement au budget de la défense du surcoût des opérations extérieures (650 millions) et des bénéfices attendus de la vente de fréquences radio militaires ou de biens immobiliers des armées.

Il aura fallu un laconique communiqué du château (l’Elysée), le vendredi 23 mai, pour indiquer que le président (qui est chef des armées) « rendra ses arbitrages dans les prochaines semaines ». Et une courte déclaration du premier ministre, quelques heures plus tard, pour « tourner la page de ce débat, de ces rumeurs », en assurant que la loi de programmation militaire 2014-19 serait « totalement préservée », et paraître éteindre l’incendie.

Trous capacitaires

Parmi les arguments invoqués par les plaignants :

 l’encre de la LPM (qui avait déjà fait crier dans les casernes) n’est pas sèche qu’on la remet déjà en cause ;
 les crédits militaires, supposés être « sanctuarisés » (par Nicolas Sarkozy, puis par François Hollande) sont l’objet de coupes successives ;
 les armées, selon la programmation en cours, subissent déjà un plan social très lourd (80 000 postes supprimés entre 2009 et 2019) ;
 les comptes étant « déjà à l’os », c’est l’investissement qui sera touché désormais, et il sera impossible de combler les « trous capacitaires » qui rendent l’armée dépendante des Etats-Unis (renseignement, ravitaillement en vol) ou du secteur privé (transport aérien lourd) ;
 les 23 500 suppressions de postes pour l’actuelle LPM, s’ajoutant aux 8 000 encore à finaliser au titre de la précédente, constituent déjà une économie de 4,4 milliards d’euros ;
 les baisses d’achats d’équipement consenties entre 2014 et 2019 représentent 14 milliards d’économies, sans que — jusqu’ici — il y ait eu de casse industrielle ;
 mais « tout a été calculé au plus juste », ne cesse de rappeler Patricia Adam, présidente de la commission de défense de l’Assemblée nationale, qui — comme la quasi totalité de la communauté de défense — réfute par avance les considérations sur la faiblesse supposée des coupes envisagées (entre un centième et un trentième de l’actuel budget).

Nouveaux reports

Cette argumentation est assortie d’un florilège de menaces. A commencer par celles que formulait le ministre de la défense lui-même, dans sa lettre à Manuel Valls (lettre qui remonterait au 8 mai, mais dont le contenu n’a été révélé que vendredi dernier), où il prévient qu’il « ne lâchera rien » puisqu’il « a déjà donné » :

 il rappelle « le niveau de nos engagements militaires extérieurs » et souligne « l’exercice extrêmement tendu » de la LPM ;
 alors que la « “dette fournisseur” est historique », et « afin d’éviter une dette insoutenable », des programmes d’armement prévus pour cette année ou 2015 devront être reportés de deux à trois ans, avec des conséquences sur l’industrie terrestre (Nexter), les chantiers navals (Saint-Nazaire, Cherbourg) ou l’aéronautique et au risque de « la suppression de milliers d’emplois » ;
 une armée sous-équipée sera rapidement dans l’incapacité de satisfaire de nouveaux contrats opérationnels ;
 même dans le domaine du renseignement, considéré comme un des secteurs prioritaires du moment, des engagements seraient « décalés, voire annulés » (lire « Le « renseignement » dans la ligne de mire du Sénat »).

Epuisés et trahis

Sur un plan plus psychologique, les militaires ont souvent le sentiment d’être « trahis », et se disent « épuisés » par des restructurations quasi permanentes :

 « Le climat social dans les armées est proche de l’exaspération » (Le Drian) ;
 « En trente ans de vie militaire, je n’ai jamais vu un moral si bas » (colonel Michel Goya) ;
 une large fraction des personnels (sur les deux cent vingt mille militaires et cinquante mille civils relevant du ministère de la défense) ont eu à subir depuis trois ans une accélération des rotations et relèves en « opex » (opérations extérieures) ; des surcroîts d’affectations, déménagements dus à la fermeture ou au transfert d’unités, ou à la création de « bases de défense » inter-armées ; les aléas d’un système de paie en folie (le logiciel « Louvois », en voie de remplacement), etc.
 le sentiment grandissant d’être mal compris ou considéré, dont se fait l’écho l’éditorial du dernier numéro du mensuel de l’armée de terre, TIM : le militaire « doit continuer d’être inséré dans la société pour maintenir une place qui ne lui est plus acquise de droit, dans un environnement concurrentiel où les mérites militaires (dont témoignent l’uniforme et les décorations) ne sont pas suffisants ».

Diagnostic du nouveau chef d’état-major, le général Pierre de Villiers : « Derrière la vitrine des opex, tout est en chantier ». Pour lui, le modèle des armées des années 1990 est « à bout de souffle » (Le Monde, 16 février 2014). Son prédécesseur, l’amiral Edouard Guillaud, évoquait déjà — à l’heure de passer la main« un budget juste insuffisant, des matériels vieillissants, un moral fragile… comme celui des Français ».

Philippe Leymarie

(1) Ils n’avaient pas participé aux négociations ayant abouti à la rédaction du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité, et à celle de la LPM qui en a découlé.

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