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Après Eurosatory (1)

La foire aux armes

Eurosatory, « le plus grand salon international de la défense et de la sécurité terrestres et aéroterrestres », s’est tenu du 16 au 20 juin, dans la banlieue nord de Paris — comme c’est le cas tous les deux ans, en alternance avec le salon aéronautique du Bourget. Réservé aux professionnels, il a attiré 1 500 exposants de 60 pays, et près de 56 000 clients ou visiteurs : les officiers d’état-major, directeurs nationaux d’armement, haut-fonctionnaires de sécurité et police, des responsables d’administrations pénitentiaires ou douanières et tout un petit monde souvent « coco rasé », avec ou sans uniforme, venu passer en revue les nouveaux équipements…

par Philippe Leymarie, 27 juin 2014

Ces salons se suivent et se ressemblent, mais avec chaque fois un peu plus de surface, un peu plus de cocorico. Et guère de remise en cause. Comme en 2010, c’est la grande braderie. Et on retrouve, comme en 2012, les mêmes cibles dans le viseur des marchands d’armement.

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Photo Eurosatory

Cette année encore, deux cents cinquante véhicules militaires ou de sécurité étaient exposés, en statique ou en « démonstration dynamique », ainsi qu’une soixantaine de drones. Qu’on se représente par exemple la Foire de Paris avec des révolvers ou des fusils à la place des jambons, et des blindés aux tonnages effarants au lieu des tondeuses et autres voiturettes. Et pour ce qui est des essais en « live », un relief de collines reconstitué artificiellement, avec des cases africaines, un bout de village, un faux bloc urbain, et chaque jour la représentation de deux véritables spectacles, avec explosifs, fumigènes, pétarades, figurants… le tout en musique, avec salut final des artistes.

Services en tous genres

Selon les organisateurs, ce salon permet de découvrir plusieurs centaines d’innovations, ou de « premières mondiales », dans les habituels secteurs :

 les armes et munitions en premier lieu, ainsi que la mobilité terrestre (et aéroterrestre), qui correspondent à l’ancrage originel de ce salon (il se tenait au départ dans un camp militaire à Satory, près de Versailles) ;
 les outils et systèmes de communication ou de surveillance (détection, identification, etc.) ;
 l’entraînement (stands et cibles de tir, par exemple) et la simulation (combat, tir, ou conduite) ;
 le soutien et la protection des troupes (véhicules spécialisés, alimentation, traitement d’eau, médecine opérationnelle, secours, etc.) ;
 le génie, l’organisation du terrain (franchissement, aménagement, déblaiement, etc.) ;
 la participation à la sécurité intérieure, ou les opérations de maintien de la paix ;
 le soutien industriel et technique (essais, maintenance) ;
 les services en tout genre : des organisations professionnelles aux instituts de formation, en passant par le conseil en sécurité et défense, le contrôle des normes, les centres d’essais, la dépollution et le recyclage, voire des prestations de presse et d’édition, ou même… l’organisation de salons et d’évènements (1).

Supermarché de la mort

Une prolixité qui permet à l’Eurosatory Daily (2) d’entamer ainsi son éditorial du jeudi : « A l’ombre des blindés en fleur, Eurosatory abrite également un vaste réseau d’organisations et d’entreprises au service de l’humain […] On le sait depuis longtemps : gagner la paix est une affaire bien plus complexe que gagner la guerre. Les besoins en innovation sont tout aussi forts, sinon plus, lorsqu’il s’agit de nourrir, hydrater, soigner, chauffer, éclairer protéger, transporter… ou abriter son prochain ».

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Photo Eurosatory

Comme en 2012, des militants « anti-Salon », maintenus à bonne distance par des CRS, avaient distribué à la cohorte de professionnels en noir ou en uniforme des tracts bilingues. Celui du Mouvement de la Paix qualifiait ce grand salon international de « référence mondiale du supermarché des armes de mort » : « Ne fermez pas les yeux devant cet odieux commerce », qui — renchérissait le tract distribué par des activistes Quaker — « n’est pas indispensable à la sécurité… n’est pas économiquement viable… et est moralement répugnant ».

Signe fort

Une fois franchies les barrières d’accès au centre des expositions de Villepinte, l’envoyée du Petit journal de Canal Plus a tenté une question au ministre français de la défense : « Que répondriez-vous à un enfant demandant à quoi servent ces armes ? »

— « Ca sert à sécuriser, bredouille Jean-Yves le Drian, à se sentir en sécurité ». Pour un de ses conseillers, « le ministre a été pris au dépourvu. Il aurait pu dire quelque chose comme : “on a besoin des armes pour ne pas avoir à s’en servir”… ».

Dans un discours de circonstance, le ministre français venait de souligner le « signe fort » que constituait la présence à ce salon de 172 délégations officielles représentant 88 pays. Il a rappelé « qu’il est facile de perdre des compétences, mais difficile de les retrouver ». D’où la nécessité de « sacraliser » sur le long terme les crédits défense, et — pour les industriels — de développer l’exportation « qui n’est pas une punition » mais un impératif : « Cela fait longtemps que le marché français ne suffit pas », a relevé le ministre (lire « Les vendeurs d’armes français en petite forme  »).

Autodéfense « proactive »

On le constate sur leur stand : les industriels chinois savent désormais presque tout faire et proposer à l’export, des fusils de précision et boules optroniques aux chasseurs et missiles, en passant par les drones de toutes sortes, présentés notamment par la China North Industries Corporation. Oublié le temps où Pékin se contentait d’inonder le monde rebelle de ses imitations de kalachnikov. Les fabricants indiens également sont de plus en plus présents sur ce marché mondial de l’armement, comme de nombreux pays dits « intermédiaires ». Tandis que que les Japonais, qui traditionnellement n’exportent pas leur matériel militaire (censé réservé à « l’auto-défense » interne, et non pas à la guerre), se désinhibent de plus en plus…

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Photo Eurosatory

Treize exposants japonais (dont les multinationales Mitsubishi, Hitachi, Kawasaki, Toshiba, Fujitsu), étaient ainsi présents pour la première fois à Eurosatory, la firme Heavy Mitsubishi proposant par exemple son véhicule blindé de combat 8 x 8 de 28 tonnes. Les grandes entreprises japonaises tablent sur une modification prochaine de la constitution, « qui permettrait une plus grande présence des forces d’autodéfense dans le monde et de ventes d’armes à l’international, suivant la nouvelle politique définie par le gouvernement de Shinzo Abe, qui veut que le Japon devienne “contributeur proactif de la paix” (3) ».

Moins léthal

Décrivant, côté clients, les « emplettes d’états-majors » au salon Eurosatory, l’hebdo Jeune Afrique du 22 juin rappelle que les dépenses militaires sur le continent africain — du nord au sud — ont doublé en dix ans, atteignant presque cinquante milliards de dollars en 2013. L’Algérie, discrète à Eurosatory, est le plus gros acheteur d’armement du continent (10,4 milliards de dollars), auprès notamment de la Russie et de l’Allemagne. Les Israéliens fournissent aux Africains tout ce qui peut être demandé, de l’armement individuel au blindé et au drone. Les Français se positionnent notamment dans les pays où Paris est intervenu militairement. Les Chinois troquent souvent leurs équipements contre des concessions minières ou pétrolières. Les firmes turques se spécialisent dans les munitions, la maintenance et la modernisation des matériels (retrofit).

Dans l’annuaire du salon, la société Less lethal africa attire le chaland avec des balles en caoutchouc « dures au toucher, mais qui plient facilement, s’aplatissent et se déforment à l’impact ». Renseignement pris, comme l’avoue le site de cette société, « un usage incorrect de la munition moins léthale peut causer de sérieux dommages, y compris la mort ». Selon le fabricant, la catégorie « less lethal » admet comme « acceptable », une pénétration jusqu’à 44 mm à 20 mètres de distance du tireur…

Substitution intégrale

Quelques jours avant l’ouverture de ce salon de l’armement, le nouveau président ukrainien Piotr Porochenko a décidé d’interdire toute coopération dans le domaine de l’industrie militaire avec Moscou. De son côté, le vice-premier ministre russe Dmitry Rogozin venait d’ indiquer que « le 10 juin, sur ordre du gouvernement, le ministère du commerce et de l’industrie [avait] transmis à la commission militaro-industrielle son plan détaillé pour substituer intégralement la production militaire ukrainienne ». Principales victimes : le constructeur aéronautique ukrainien Antonov, et les programmes à utilisation « duale » (civile et militaire) comme les moteurs d’avions ou d’hélicoptères.

Dans la revue Défense, (4) Philippe Migault décrit une industrie de défense ukrainienne « imposante sur le papier » (230 000 emplois, 160 entreprises), mais « pas du point de vue des résultats » (2 milliards de dollars de chiffre d’affaires cumulé) : elle était l’ombre d’elle-même depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1991 ; elle est maintenant en sursis, la Russie ayant été jusqu’ici — sauf sur le segment du matériel terrestre — à la fois son plus gros fournisseur (60 %) et son plus gros marché. Vladimir Poutine, le président russe, avait réuni dès le mois d’avril dernier les principaux patrons de l’industrie russe de l’armement, « pour identifier les capacités domestiques qui permettront de compenser la disparition du partenaire ukrainien  (5) ».

Deuxième volet : «  Les armes ne sont jamais neutres ».

Troisième volet : « L’art et la manière de contrôler les foules ».

Philippe Leymarie

(1) L’Asia Pacific Homeland Security, à Singapour du 10 au 12 novembre, est organisé « by Eurosatory ». Et un accord vient d’être conclu avec des partenaires colombiens sur le même modèle.

(2) Ce journal quotidien du salon, qui se veut indépendant, est publié sous la houlette du groupe britannique spécialisé Jane’s.

(3) Lettre TTU, 18 juin 2014.

(4) Mai-juin 2014, revue des anciens de l’Institut des hautes études de défense nationale.

(5) Moscow Times, 10 avril 2014.

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© Le Monde diplomatique - 2016