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Après Eurosatory (3)

L’art et la manière de contrôler les foules

Les fins de match de la Coupe du monde de football, les défilés et fêtes du 14-Juillet : autant de terrains d’exercices de « gestion de foules » — une des spécialités du salon Eurosatory, en concurrence pour le coup avec Milipol, « salon mondial de la sécurité intérieure des Etats », qui mitonne à peu près la même sauce militaro-sécuritaire une année sur deux, au même endroit, avec une dominante police. Mais, gestion ou contrôle ? Militaire ou civil ? Privé ou public ? Ou les deux, mon colonel ?

par Philippe Leymarie, 11 juillet 2014

« Dans peu de temps, la France comportera davantage d’agents de sécurité privés que d’agents des forces de l’ordre , avec un point de croisement autour de 200 000 professionnels », explique Stéphane Schmoll dans S&D Magazine (juin-août 2014), un organe des entreprises de sécurité (1).

Du coup, selon ce patron de Deveryware, société spécialisée dans la géolocalisation, « le débat sémantique et juridique sur la notion de force va s’intensifier, malgré le peu de délégation actuel de la force publique ». Et Stéphane Schmoll de conclure par une salve : « Seuls les dogmatiques aveugles et sourds peuvent encore parier que l’Etat conservera toutes ses prérogatives exclusives, puisque son monopole s’effrite constamment ».

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Photo Eurosatory

Une évolution qui a bien été prise en compte par ceux qui cherchent à organiser et valoriser ce continuum défense et sécurité, notamment à Eurosatory, comme en témoignent par exemple les réponses du général Patrick Colas des Francs, commissaire du salon, à la lettre hebdomadaire d’informations stratégiques TTU (2) :


Q : Eurosatory est un Salon où défense et sécurité s’imbriquent de plus en plus...

La croissance est forte dans la sécurité intérieure et la sécurité civile. Il y a de plus en plus d’exposants qui proposent aussi bien des produits de défense que de sécurité. On peut dire que, sur le plan de la technologie, Eurosatory est un Salon dual : des matériels tels que les gilets pare-éclats, les drones, lʼarmement non-létal, les moyens de communication ou les caméras de surveillance sont des technologies utilisées tant dans la défense que dans la sécurité.

Q : Y a-t-il une adaptation par rapport aux derniers évènements dans le monde ?

Il y a de plus en plus de stands consacrés à l’utilisation progressive de la force, ce qu’on appelle la « gestion démocratique des foules », c’est-à-dire les moyens non-létaux qui permettent dʼéviter lʼusage dʼarmes classiques. Entre le printemps arabe, les évènements à la frontière russe et la crise thaïlandaise, un nombre important de pays connaissent des troubles ou des rébellions et de plus en plus de gouvernements s’équipent de moyens pour essayer de gérer pacifiquement les mouvements de foules.

Palette complète

Un document de présentation du salon Eurosatory pointe également cette « nécessité d’une adaptation fine et permanente des moyens [de gestion de foule] afin de préserver la vie des populations comme celle des forces d’intervention », avec l’offre d’une palette complète de réponses progressives, en fonction du degré de violence rencontré, et de son évolution.

Dans son bilan pour le salon 2014, intitulé « Mission accomplie ! », la direction d’Eurosatory se félicite non seulement que cette manifestation « demeure le premier rendez-vous mondial de la Défense terrestre et aéroterrestre », mais également que cette édition ait « confirmé son implication désormais établie dans le secteur de la sécurité intérieure, de la sécurité civile (3) et de la sécurité des entreprises », avec la présence de très nombreux visiteurs et délégations impliqués dans le domaine, de plusieurs entités du ministère de l’intérieur, plus de la moitié des exposants présentant des solutions très variées de sécurité.

Echelle graduée

La « gestion de foule » était également au menu de la centaine de débats, table-rondes, conférences, qui ponctuèrent ce salon, côté « intellectuel ». Les forces de l’ordre à la française en ont profité pour faire leur pub. De statut militaire, mais rattachée en fait au ministère de l’intérieur, la gendarmerie mobile (10 000 hommes, une centaine d’escadrons), se vante — grâce à une palette étendue de moyens, y compris un bataillon blindé (4) — de pouvoir mettre en œuvre des dispositifs d’intervention graduée autour des événements majeurs, avec une échelle de réponse aux incidents en fonction de la montée des risques qui comprend quatorze niveaux, du déploiement en tenue légère jusqu’à la posture létale, armes au poing… La violence est classée en trois niveaux :
 niveau 1, maintien de l’ordre classique ;
 le 2e nécessite l’usage de gaz lacrymogènes, canons à eau, charges ;
 le 3e niveau implique l’usage éventuel d’armes à feu.
Le tout se décline à travers une variété de tenues, protections, armes, matériels de franchissement et dégagement, barrières, etc.

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Photo Eurosatory

Pour le lieutenant-colonel Christophe Plourin, chef de la section « doctrine ordre public » à la direction de la gendarmerie nationale, la résolution de la contradiction entre protection et mobilité est une préoccupation constante, de même que la collecte du renseignement. Le modèle en tout cas continue de « s’exporter » : le centre d’aguerrissement et de formation de St-Astier (Dordogne), créé en 1962, est en pleine croissance, avec de nombreux stages de forces étrangères. Et des effectifs de gendarmerie mobile ont été engagés dans les opérations extérieures de ces dernières années, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, ou en République centrafricaine.

French flair

Lire Giorgio Agamben, « Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie », Le Monde diplomatique, janvier 2014.« Avec les gendarmes, quelque part, c’est la guerre », glisse un peu perfidement un haut-gradé de la police nationale. A la différence des gendarmes, les fonctionnaires des compagnies républicaines de sécurité (CRS) ne participent pas aux opérations extérieures (même s’ils sont parfois impliqués dans des actions de coopération internationale) et ne possèdent pas de blindés. Crées en 1944, les CRS sont de statut civil — bien que hiérarchisées sur un mode militaire ! Leurs 7 000 hommes, répartis en une soixantaine d’unités de maintien de l’ordre et sept unités spécialisées (motocyclistes, montagne), sont organisés de manière très mobile, également : « C’est dans leur ADN », explique le commissaire Michel Didier, de la direction centrale, pour qui les CRS sont « multi-tâches », du maintien de l’ordre aux festivités du D-day, en passant par la surveillance des plages d’été…

Le commissaire insiste sur le fait que les manifestants sont « des adversaires, pas des ennemis », mais que les événements impliquant des foules importantes sont parfois moins bien organisés et encadrés que par le passé. Selon lui, la rue est devenue un « espace de liberté où les règles ne sont pas toujours respectées ». Il pointe également les effets locaux d’événements internationaux (une escalade en Syrie ou Palestine, un match de football impliquant l’Algérie, qui peuvent avoir un écho dans les rues à Paris). Ainsi que « la progression incroyable de la technologie », telle qu’on l’a constaté à nouveau à ce salon Eurosatory. Mais « attention à ne pas en devenir prisonnier : si tout est sur écran, sur vidéo, il y a risque de démobilisation : je crois encore au french flair, comme au rugby… ».

L’idéal émirien

Le Dr. Obaid Al Ketbi, qui coordonne les actions de sécurité à Abou Dhabi, explique qu’il faut d’abord pouvoir rassembler toutes les agences civiles et militaires, lutter contre le cloisonnement des services, avec briefings obligatoires le matin, débriefings l’après-midi. Il faut également une salle de contrôle conjointe la plus moderne possible, activée lors de grands évènements, fonctionnant sur un mode transversal (pas de corps d’origine, de spécialité, de hiérarchie) selon des concepts opérationnels partagés, acquis aux cours de programmes de formation communs aux diverses entités. Ces dernières, si elles sont privées, doivent avoir été agréées, certifiées etc.

Il est également nécessaire de disposer d’un système et réseau de communication unifié, d’une base de données unique, et d’une stratégie médias très claire : éviter les rumeurs, multiplier les briefings, prévoir des plans d’évacuation pour les équipes de presse, etc. Abou Dhabi peut, à l’occasion, connaître jusqu’à trois ou quatre évènements majeurs par jour : d’où la nécessité d’établir un programme annuel, et d’éviter au moins les chevauchements horaires. « Il faut passer du temps sur la planification », insiste Obaïd Al Ketbi qui souligne les liens très forts entre les polices émirienne et française.

Toutes deux seront fortement représentées au salon Milipol Qatar, organisé du 22 au 24 octobre prochains, au Doha exhibition center. Au fil de ses éditions, Milipol Qatar est devenu « le plus grand événement international du Moyen-Orient dédié à la sécurité intérieure des États », plaident les organisateurs… qui sont en grande partie les mêmes que ceux du Milipol Paris, la « maison-mère » (5). C’est-à-dire, en fait, le ministère français de l’intérieur, qui orchestre ainsi plus ou moins directement le négoce autour des méthodes et matériels de police, « pour le plus grand bénéfice des entreprises et des services étatiques en charge de la sécurité des personnes et des biens ».

Premier volet : « La foire aux armes »
Second volet : «  Les armes ne sont jamais neutres »

Philippe Leymarie

(1) « Gestion des foules : quand la France sert de référence à l’Union européenne », se réjouit S&D Magazine, en tête de son dossier.

(2) N° 937, 11 juin 2014.

(3) Outre la sécurité au sens policier du terme, Eurosatory a consacré un espace dédié à la gestion des crises, aux catastrophes naturelles, à l’aide aux réfugiés, aux secours aux populations, avec des propositions de matériels et capacités pour traiter les situations d’urgence : tentes, traitement de l’eau, évacuation, franchissement, assainissement, décontamination, médecine opérationnelle, véhicules spécialisés, rations alimentaires, etc.

(4) Basé à Satory, près de Versailles.

(5) Le 19ème Milipol aura lieu du 17 au 20 novembre 2015, au Parc des expositions de Villepinte-Paris Nord.

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© Le Monde diplomatique - 2016