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La posture offensive du président américain

Obama en chef de guerre

Le mot n’a pas été prononcé par le président américain Barack Obama, dans son allocution, mercredi soir, à la veille de l’anniversaire des attentats du 11-Septembre. Mais c’est bel et bien dans une troisième guerre d’Irak qu’il a décidé, à son corps défendant, d’engager son pays — lui qui s’était targué de mettre fin aux guerres de George W. Bush, à sa croisade contre « l’axe du Mal », à ses rêves de « remodelage » du Proche-Orient. Celui qui aura été, ces dernières années, le « seigneur des drones », adepte d’une guerre sourde, d’une action de type chirurgical, visant les chefs djihadistes de la Corne de l’Afrique jusqu’en « Afpak », doit maintenant se résoudre à combattre frontalement un « cancer » peut-être plus dangereux que celui qu’incarnait Oussama Ben Laden naguère.

par Philippe Leymarie, 11 septembre 2014

« Les frontières ne nous arrêteront pas » : le président américain, qui avait douché les va-t-en-guerre français l’an dernier en renonçant à toute intervention militaire en Syrie
 (1),
a donc sauté le pas, à quelques semaines d’élections difficiles pour le camp démocrate, profitant de cet anniversaire toujours douloureux du 11-Septembre aux Etats-Unis, et du retournement de l’opinion consécutif aux assassinats successifs de deux journalistes américains dans des conditions particulièrement horribles (2).

Pur et simple

Lire Peter Harling,
« Etat islamique, un monstre providentiel », Le Monde diplomatique, septembre 2014, en kiosques.
C’est surtout un changement de posture et d’objectifs : alors que, depuis cinq semaines, l’US Air Force et l’US Navy procédaient à des frappes limitées pour empêcher les combattants de l’Etat islamique (EI) de remonter plus avant vers le Nord, le président américain passe désormais à l’ offensive :

 la Syrie est incluse dans le périmètre des frappes : il n’y aura « pas de sanctuaire », l’Etat islamique sera frappé « où qu’il soit » ;
 il ne s’agit plus d’entraver la progression de l’EI, mais de « l’affaiblir et de le détruire » ;
 c’est une opération à long terme : « Peu importe le temps que cela prendra » ;
 on ne va pas lésiner sur les livraisons d’armes, ni sur le renseignement, ni sur la présence de « conseillers » (on évoque dans l’immédiat une ligne budgétaire d’un demi-milliard de dollars, soumise prochainement au Congrès).

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Obama sur le tarmac de l’aéroport de Denver, le 9 juillet 2014
Photo de Pete Souza pour La Maison Blanche.

Bien qu’il paraisse chausser les bottes de son prédécesseur texan, Barack Obama a pris soin de s’en distinguer :

 il n’y aura pas de troupes combattantes au sol (pas de boys en corps expéditionnaire, mais tout de même un demi-millier au moins de conseillers/instructeurs en territoire irakien, auprès des troupes kurdes et irakiennes) ;
 ce sera de l’antiterrorisme « pur et simple » (et non une guerre, dont le nom même n’a pas été prononcé mercredi soir).

Rien à voir donc, en théorie, avec les guerres d’Afghanistan et d’Irak dont Barack Obama s’était donné pour mission de sortir…

Orient compliqué

Restent une foule d’ambiguïtés et de questions :

 Cette nouvelle intrusion étrangère dans « l’Orient compliqué », ne va-t-elle pas — comme lors des deux guerres d’Irak précédentes — ajouter aux tensions, à la confusion, et accélérer un démembrement de l’Irak (et, jusqu’à un certain point, de la Syrie), déjà bien entamé ? (lire le dossier du Monde diplomatique de juillet, « Etats fantômes au Proche-Orient »).

 Malgré la volonté affichée de ne pas renforcer Bachar Al-Assad en Syrie, comment éviter que l’offensive contre l’EI ne bénéficie à un régime qui passe déjà pour avoir « gagné sa guerre », en préservant l’essentiel de la « Syrie utile » ? Va-t-il falloir remettre de l’huile sur le feu, ajouter aux près de 200 000 morts etc., sous prétexte de rééquilibrer l’opposition armée syrienne, en renforçant sa composante dite « modérée » ou « laïque » (vue de Paris) ? « Il faut trouver une forme de collaboration avec la Syrie », plaidait Jean-Pierre Chevènement, mercredi soir sur BFM, pour qui c’est aux Arabes eux-mêmes de « se défaire de cette engeance », l’Occident pouvant aider mais non se substituer. L’ancien ministre invitait notamment à « être prudent avec la notion d’ingérence ».

 Quel va être le rôle de l’Arabie saoudite, qui aurait accepté de participer au soutien à l’Armée syrienne libre, en organisant des camps d’entraînement sur son territoire ? Gilles Kepel, sur France Inter jeudi matin, faisait remarquer qu’une fraction de la jeunesse saoudienne, parfois éduquée à grands frais aux Etats-Unis, a pu être séduite par le « grand récit » sur le califat de l’Etat islamique. Ceci expliquerait la sophistication de la communication de l’organisation terroriste, telle qu’elle se manifeste sur le Web et les réseaux sociaux, et l’attrait exercé sur de potentiels candidats au « djihad »…
 (3)

Légalité internationale

On peut également s’interroger sur la place qu’occupe l’Iran dans ce dispositif régional : impossible de s’en passer (bien qu’il soit un des plus proches alliés de la Syrie, tout comme la Russie), mais Washington s’efforcera de le contenir, bien qu’il y ait – de fait – une certaine coordination sur le terrain. Ce qui pose là encore plusieurs questions :

 la question du périmètre de la coalition souhaitée par Washington, du poids des Etats arabes (et par exemple du Qatar, qui semble avoir été pour quelque chose dans la fulgurence de l’offensive de l’Etat islamique en Syrie et en Irak), des musulmans qui ne le sont pas (les Iraniens), de la place réservée aux traditionnels alliés occidentaux ;

 sur ce plan, on voit bien que la France, une nouvelle fois, joue des coudes : Laurent Fabius ne cesse de se dire prêt à une action aérienne « si nécessaire » aux côtés de l’ami américain, et la France fait la course avec la Grande-Bretagne sur la livraison d’armes, de plus en plus lourdes, aux combattants kurdes (4) ; le président Hollande, revêtant son costume de chef des armées (qu’il a semblé trop souvent préférer à d’autres), s’est payé un aller-retour en Irak, avant de convoquer, lundi prochain à Paris, une conférence internationale sur la sécurité dans ce pays ; son ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, est parti aux Emirats arabes unis, où la France possède une base équipée de chasseurs Rafale…

 qu’en sera-t-il de la « légalité internationale » qu’on ne cesse, en principe, d’invoquer à Paris, chaque fois que la France s’ engage « en premier » (ou en second) dans un conflit : l’ONU finira sans doute par accorder un mandat, mais la Russie ou la Chine – même si elles sont conscientes du danger que représente la formation d’un nouvel abcès terroriste à la façon de l’Afghanistan de 2001 - accepteront-elles d’être roulées à nouveau par les Occidentaux, comme elles l’avaient été lors de l’intervention en Libye en 2011 ? L’assemblée générale de l’ONU, dans quelques jours, sera saisie du problème.

Question de nom

Et à propos de la Libye, autre point de chaos, autre abcès inquiétant, où le pouvoir est passé aux mains de milices, et notamment de groupes djihadistes, menaçant à la fois le front nord (l’Europe) et le front sud (l’Afrique), quel mode de traitement ? « La question posée est celle de la connexion » entre ces divers foyers, du Sahel à l’Irak, estimait Jean-Yves Le Drian, dans son discours de clôture de l’université de la défense, mardi à Bordeaux — connexion entre tous ces terrorismes de « deuxième génération », auxquels il conviendrait de répondre par une « stratégie globale », concertée. Pas simple !

A noter cette volonté affichée depuis quelques jours de ne plus s’en tenir à l’appellation « Etat islamique », pour qualifier ce qui n’est ni Etat, ni islamique — au risque d’entrer dans le jeu de la « secte des égorgeurs » (comme certains l’appellent en milieu musulman), et de donner l’impression d’un affrontement de civilisation. Les officiels français préfèrent utiliser son acronyme arabe : Daesh. Certes, on joue sur les mots et la psychologie. Mais c’est déjà ça…

Philippe Leymarie

(1) Le « temps de réflexion » demandé par le président Obama, à propos d’un éventuel engagement en Syrie, avait été vivement critiqué, notamment par la droite américaine. Plus récemment, le numéro un américain avait reconnu « ne pas avoir de stratégie » à propos de l’élimination de « l’Etat islamique » en Syrie et en Irak.

(2) Les deux tiers des Américains semblent d’accord avec une poursuite des bombardements en Irak et maintenant en Syrie, et un Américain sur trois approuverait une action de troupes au sol.

(3) Cf. « ISIS is deploying modern media strategies to recruit fighters », New York Times, reproduit par Le Figaro du 9 septembre 2014.

(4) Côté « lourdeur », on en reste pour le moment aux mitrailleuses ou missiles portables à l’épaule, face à un adversaire qui profite d’anciens stocks d’artillerie de l’armée de Saddam Hussein, autrement plus meurtriers.

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