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Nouvelle configuration du jeu politique

par Alain Garrigou, 12 septembre 2014

Une nouvelle configuration du jeu politique est de plus en plus manifeste : d’un côté, une délégitimation rapide du président de la République ; de l’autre, un flot de conjectures politiques et médiatiques sur cette délégitimation. La rapide perte de crédit de François Hollande n’est originale que parce qu’elle a été plus précoce que pour les deux précédents présidents. Jacques Chirac l’avait subie moins de deux ans après sa réélection de 2002 ; Nicolas Sarkozy, à peine plus de six mois plus tard ; quant à François Hollande, quatre mois auront suffit (septembre-octobre 2012) : c’est du moins ce qu’indiquent les cotes de confiance, ce que répètent les médias et ce que croient une bonne partie du public et des professionnels de la politique. Il est bien d’autres indices de ce discrédit. De toute façon, il suffit qu’on y croie pour qu’il soit effectif. Sans aucun doute, les sondages lui donnent une solidité qui contribue à renforcer le phénomène. Dans la situation actuelle, chacun s’empare des indices pour prendre l’avantage : l’opposition qui fait un procès en illégitimité pour critiquer la politique menée et aujourd’hui réclamer des élections anticipées, mais aussi le gouvernement qui excipe des sondages sur le Front National pour remettre de l’ordre dans ses troupes. Bref, il y a toujours un parti à tirer des sondages quand ils sont « bons » mais aussi quand ils sont « mauvais », se féliciter, accuser ou faire peur.

La vie politique est aujourd’hui rythmée par ces sondages qu’on ne fait même plus semblant de négliger pudiquement et hypocritement. On en est donc prisonniers. Face à la menace, les soutiens du président de la République peuvent affirmer – en toute légalité – que l’élection confère la légitimité du mandat fixé à cinq ans. Le président lui-même l’a récemment affirmé en trahissant ainsi son attention aux sondages, jusque là négligés en paroles. En tout cas, rien ne fera taire les supputations sur la fin prématurée d’un mandat législatif aujourd’hui, présidentiel demain. Il y a bien sûr des intérêts politiques à jouer de cette ressource pour les opposants, inégalement selon les espoirs électoraux. Dans l’opposition, on ne peut éviter de faire feu de tout bois, en fonction de l’intérêt systémique qu’on retrouve chez les sondeurs et les journalistes politiques. Ceux-ci se retrouvent en effet en position de faiseurs de rois quand les supputations alimentent leur rôle. Bien sûr, ils ne reconnaîtront pas cet intérêt qui n’a pas besoin d’être conscient pour être fort. Y parviendront-ils avec le triomphe d’un président démissionnant sous l’influence de « l’opinion », comme les commentateurs diraient dans cette hypothèse, en réalité sous leur pression ? Si l’opinion n’a pas de force propre, cela est possible de manière indirecte. Le scénario est même assez facile à concevoir (1).

Le débat politique est d’ores et déjà animé par l’invocation des sondages comme d’une dimension reconnue de la lutte politique, en attendant que leurs effets pratiques soient plus manifestes qu’ils ne l’ont jamais été, quand ils forgeaient par exemple le résultat d’une élection. Notre rôle n’est pas ici d’indiquer comment cela va advenir mais de remarquer que cela intervient au moment où s’est développée, jusqu’à être très largement dominante, la méthode des sondages en ligne. Autrement dit, le processus est en partie conforté par leur fréquence accrue. Il y a une certaine ironie à ce que ces sondages low cost accroissent l’influence des sondeurs alors même que leur qualité est très faible. Osons une métaphore : si les vols low cost étaient d’aussi mauvaise qualité, personne ne les prendrait. En matière d’information, on se moque aujourd’hui de la qualité. Le défaut est cependant encore plus grave : ce n’est pas seulement la valeur des résultats chiffrés qui est en question, mais leur statut et la légitimité politique de leur production.

Il est finalement secondaire de savoir si les sondages en ligne sont plus ou moins précis, plus ou moins exacts que les autres quand ils produisent des artefacts. Si les enquêteurs par téléphone forcent les sondés à répondre et limitent fortement les non réponses, la logique même du sondage en ligne élimine à peu près totalement toute non réponse : à quoi servirait-il de prendre l’initiative de « s’auto-administrer » un questionnaire pour ne pas le remplir ? D’autant plus absurde que les deux motivations pour répondre – la conviction qu’on ne saurait taire et le gain offert – interdisent presque totalement l’option « ne sait pas ». D’où ces résultats aberrants où 100 % des sondés – mais la presse nous dit aussitôt des Français – ont une opinion sur n’importe quelle question. Les sondages ont résolu techniquement le problème de l’abstention. Puisque les électeurs s’abstiennent de plus en plus, la solution est toute trouvée. Bien entendu, la représentativité n’est plus au rendez-vous, car il est d’autres critères de représentativité que ceux qui sont mécaniquement appliqués parce qu’ils sont commodes mais pas parce qu’ils sont pertinents. Nul ne pousse la question aussi loin. Il fallait aux sondeurs et aux médias cette collaboration de gens qui ne savent pas ce qu’ils font en répondant aux sondages. On en a régulièrement la preuve quand les sondés répondent à des questions manifestement biaisées comme sur les 35 heures ou sur les chômeurs.


Seriez-vous favorable à ce que les entreprises et les branches puissent déroger aux 35h en cas d’accord avec les organisations syndicales ? 
(Odoxa-Le Parisien-I télé, 30 août 2014)

Diriez-vous qu’il faut renforcer les contrôles pour s’assurer que les chômeurs recherchent activement un emploi ?
(Opinionway-Tilder-LCI, 4 septembre 2014)

Il devrait y avoir presque 100 % de sondés en accord avec ces propositions mais il n’y a qu’une majorité large (respectivement 62% et 72%). Par avance certaine. D’où l’intérêt de faire de tels sondages dont la question commande la réponse souhaitée. L’unanimité n’est pas réalisée parce qu’une minorité de sondés donne un autre sens à la question. Il ne serait pas grave de s’adresser aux citoyens les plus démunis culturellement voire économiquement si leur instrumentalisation ne prenait de plus en plus de place. On va nous reprocher une position aristocratique, où l’on prétendrait réserver la citoyenneté à ceux qui en ont les « capacités ». Il s’agit au contraire de faire remarquer que le régime d’opinion est une sorte de régime censitaire à l’envers, puisqu’il confie une nouvelle forme de suffrage aux citoyens les plus démunis. En somme, un régime censitaire fondé sur les citoyens dont on craignait déjà au XIXème siècle qu’ils soient circonvenus par l’influence ou corrompus par l’argent. Au point d’élaborer des législations pour assurer « la liberté et la sincérité du vote ». Il est notamment particulièrement significatif que cette opinion au rabais invoquée aujourd’hui sans scrupules comme celle des « Français » procède de réponses d’internautes payés, même modestement. Au moins tout n’est-il pas confus dans la confusion ambiante. De là à porter remède…

Alain Garrigou

(1) Ce sera l’objet d’un prochain article dans la série sur la crise française à laquelle nous allons consacrer nos prochaines interventions sur ce blog.

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