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Si Heidegger avait été en prison

par Alain Garrigou, 23 septembre 2014

La résurgence de la polémique sur Martin Heidegger doit beaucoup à l’extraordinaire obstination de ses partisans contre l’accumulation de preuves attestant du nazisme et de l’antisémitisme du philosophe. Aux accusations nourries par son discours du rectorat en 1933, son adhésion au parti nazi jusqu’en 1945, les témoignages sur son enseignement, ses propos et ses relations, sont venus s’ajouter certains écrits compromettants, les lettres à sa femme et maintenant la publication des premiers Cahiers noirs. Les partisans de Heidegger ont dépeint un mitlaufer, un de ces Allemands qui avaient adhéré au nazisme par obligation, une excuse commode souvent employée pendant la dénazification. Ce fut assez pour convaincre ceux qui avaient envie de l’être.

L’accusation d’antisémitisme est plus difficile à récuser, non seulement parce qu’elle confirme une adhésion de conviction au nazisme mais aussi parce qu’elle signe une complicité — au moins de silence – avec le crime le plus inexcusable. Certes il est toujours possible de faire valoir la part réduite des propos antisémites dans ces Cahiers noirs — seulement 12 pages sur 1 200 plaide l’éditeur — comme si, en la matière, on pouvait comptabiliser les mots pour juger du degré de gravité. Faisant flèche de tous bois, les défenseurs du philosophe utilisent des arguments aussi ridicules que ses relations avec des étudiants juifs, à commencer par la carte maîtresse, Hannah Arendt. A ce compte, le commandant d’Auschwitz, Rudolph Hoess, qui confiait son affection pour un juif dans son mémoire de défense, n’aurait pas été complètement antisémite.

Au lieu de se battre avec des faits, terrain sur lequel leur retraite est continue, les défenseurs de Heidegger plaident pour le droit à l’erreur des philosophes. On a en effet bien compris que la polémique intéresse surtout ceux-ci. En défendant Heidegger, ils parlent d’eux. Comment ont-ils pu admirer, promouvoir un philosophe nazi et antisémite (une tautologie) ? Embarrassant. Et de séparer la philosophie de l’engagement politique, un argument ancien selon lequel l’œuvre ne porte aucune trace de nazisme, de soutenir que le philosophe peut se tromper sans entacher sa philosophie et, qu’en l’occurrence, Heidegger serait « le plus grand philosophe du XXe siècle ». Cela aurait-il été possible si Martin Heidegger avait été emprisonné ? La dénazification lui valut seulement une interdiction d’enseigner. Comme son ami Carl Schmitt, il s’empressa d’organiser des cours privés illégaux. Martin Heidegger aurait dû être condamné à la prison. S’il ne le fut pas, il le dut au soutien de philosophes français.

Lire Etienne Klein, « Jean Cavaillès, une pensée explosive », Le Monde diplomatique, mai 2014. Etablie à Fribourg-en-Brisgau, où Martin Heidegger enseignait, l’autorité française d’occupation en pays de Bade mena la dénazification. L’officier et universitaire français Jacques Lacant, spécialiste de littérature allemande, fut désigné curateur par le gouverneur Pierre Pene, chargé d’apprécier la conduite de Martin Heidegger (1). La question était d’autant plus sensible que le philosophe était célèbre en Allemagne, mais aussi en France, comme le notait immédiatement Jacques Lacant dans sa réponse du 18 juillet 1945 : « Le professeur Martin Heidegger est avec Kierkegaard, Jaspers, etc. l’un des promoteurs de la philosophie existentialiste. Il est connu dans le monde entier et sa réputation est notamment très forte en France, où plusieurs auteurs se réclament (ou se sont réclamés) de lui : Le Senne, J. P. Sartre, etc. M. Jean Wahl, professeur de la Sorbonne, m’a écrit qu’il le considère comme un philosophe “considérable”. Son cas se détache donc nettement des autres ; on ne peut lui appliquer la commune mesure ».

Selon Victor Farias (2), Heidegger subit l’intransigeance du gouvernement militaire français dans le pays de Bade : « L’université (et en particulier la faculté de philosophie) semble avoir, en vain, tenté d’assouplir la position du gouvernement militaire » (3). La sanction préconisée fut appliquée. Le 14 mars 1947, le quotidien Badische Zeitung rapportait que « dans le cadre de l’épuration politique, on a signifié par décret au philosophe professeur Martin Heidegger l’interdiction d’enseigner » (4). Il ne subissait cependant pas « la commune mesure », l’emprisonnement, un stigmate dont l’empreinte eût été autrement compromettante et eût rendu l’amnésie plus difficile. La lettre du curateur Lacant présente une autre version des fait : son salut, Heidegger le dut d’abord aux philosophes français.

S’il y a un « cas Heidegger, [qui], dans sa complexité, a suscité bien des commentaires », son origine devait d’abord être trouvée, selon le curateur, dans l’ignorance des faits. Rien d’étonnant à ce que, dans une situation aussi périlleuse, les accusés cachent leurs actes les plus compromettants. Ce fut la règle lors des procès de dénazification. Lorsque Jacques Lacant reçut Heidegger, il se justifia en invoquant les raisons habituelles des mitlaufer — les « suiveurs » —, arguant soit de « calculs » pour infléchir ou atténuer la politique nazie, soit des contraintes qui pesaient alors sur eux : « J’ai vu Heidegger, je l’ai fait venir. Il est entré dans de longues considérations. Il voulait rajeunir l’université. Il pensait qu’avec les nazis, il aurait assez de force » (5).

Rien d’héroïque dans ces défenses d’hommes ordinaires qui paraient au plus pressé. Jacques Lacant n’avait pas cru les explications de Heidegger. Les enquêtes de Hugo Ott, de Victor Farias et d’Emmanuel Faye ont confirmé l’ampleur de la compromission en montrant sa participation aux manifestations nazies, ainsi qu’un antisémitisme général, spécialement à l’égard de ses collègues universitaires et de son maître, Edmund Husserl. Elles ont révélé — malgré le contrôle des archives privées par le fils de Heidegger — des écrits sublimant à peine l’idéologie nazie de la race, du peuple allemand, de la solution finale et du Führer.

Le curateur Jacques Lacant a manœuvré entre les écueils pour aboutir à la proposition d’une sanction modérée. Sans minimiser les responsabilités du professeur, il les relativisait chaque fois : Heidegger avait été le premier recteur de l’époque nazie mais les nazis ne semblaient pas avoir pesé sur son élection ; le discours du rectorat sur la défense de l’université allemande était accablant mais des témoins rapportaient des propos acerbes contre Hitler. Quant à la démission de son poste de recteur, en février 1934, et sa prise de distance avec le nazisme, qu’il justifiait par le refus des autorités de le laisser participer à un colloque en 1938, il avouait en ignorer les raisons. Enfin, il négligeait ou ignorait son adhésion renouvelée au parti nazi.

En 1946, le sort de Heidegger faisait intervenir des acteurs extérieurs qui importaient spécialement à l’administration française en Allemagne puisqu’il s’agissait des philosophes français. Le curateur les plaçait en première ligne de son avis et revenait avec quelque acrimonie sur leur soutien en sa faveur en évoquant leur visite à Fribourg : « Des intellectuels et journalistes français venant à Fribourg, ont fréquemment rendu visite au philosophe. Plusieurs n’ont pas concédé la même faveur au gouvernement militaire qui les eût renseigné avec plus d’objectivité ». Qui étaient ces visiteurs ? Probablement pas les plus connus. Ainsi, Heidegger ne reçut pas la visite de Jean-Paul Sartre, lequel avait manifesté par écrit en 1944 son estime du philosophe mais était manifestement trop prudent pour se rendre à Fribourg, malgré deux lettres de lui. Ce qui n’empêcha pas ce dernier de se rassurer, fin 1945 : « Ici (et aussi dans la ville de Fribourg), on me tire dessus. Quoiqu’il en soit, je suis soutenu par Paris et par la France où je suis “le philosophe à la mode” » (6). Si le curateur ne partageait pas la position des philosophes français, il n’en subissait pas moins la pression.

Les désaccords touchaient aussi la Commission d’épuration de l’université, qui avait renoncé à faire une proposition précise. La mise à la retraite anticipée avec traitement représentait un compromis que le curateur justifiait par la « gêne » du philosophe. Martin Heidegger était dans une situation si délicate qu’il l’avait lui-même demandée, ajoutait-il. Un compromis obtenu avec le consentement de l’accusé, puis transmis avec « avis très favorable » à la direction de l’Education Publique, dont le curateur soulignait la générosité pour contrebalancer un soutien français décidément difficile à accepter : « Cette solution se heurte à certaines oppositions à Paris ».

La solution modérée relevait d’un principe de précaution sans conviction. Elle avait le mérite « d’éviter que l’on nous accuse, maintenant et surtout plus tard, d’avoir empêché un génie philosophique de s’exprimer ». Il y avait quelque ironie dans la qualification de « génie » comme à écarter la « commune mesure », traduction du concept heideggerien de Geschik. Jacques Lacant n’en maintenait pas moins son opposition à la disculpation de Heidegger. S’il faisait droit à la complexité, il n’excusait pas pour autant le philosophe : la retraite anticipée avec traitement « aurait le mérite d’écarter Heidegger de la jeunesse envers laquelle il a encouru une si lourde responsabilité ». Il s’agissait de sanctionner sa conduite d’enseignant, la pratique du salut nazi lors de ses cours, l’organisation de retraites dans la forêt noire avec ses étudiants, mais pas de reconnaître un lien entre l’œuvre philosophique et le nazisme contrairement à d’autres recherches sur Martin Heidegger. Aucun texte n’était cité, pas même le discours rectoral, pour faire apparaître un lien entre la pensée du philosophe et son engagement nazi.

La sanction infligée à Heidegger, le privant d’enseignement mais lui permettant de terminer « la deuxième partie de son œuvre fondamentale » dans sa retraite, n’allait cependant pas sans contradiction : si cet enseignement corrompait les étudiants, pourquoi ses livres ne continueraient-ils pas à le faire ? Sauf à considérer que seule la conduite du professeur soit en cause et non sa philosophie. Jacques Lacant ne semblait pas complètement sûr de l’innocuité de cette dernière.

Sauvé de la prison grâce à des philosophes français, Heidegger ne leur témoigna pas de reconnaissance particulière, assurant dans son entretien posthume au Spiegel (1976) que « lorsqu’ils se mettent à penser, ils parlent allemand ». En ce point encore, il manifestait une grande cohérence intellectuelle et politique, si on le rapporte à sa formule fameuse, « la langue est la maison de l’Etre » et à ses écrits des années 1930, où il assimilait l’Etre à la nation allemande. Si les efforts de Heidegger pour « s’en sortir » l’amenèrent à diminuer sa responsabilité comme tant d’Allemands dans l’Allemagne d’après-guerre, en se présentant comme un homme ordinaire, c’est que le philosophe peut revendiquer le même droit à l’erreur que n’importe qui. Mais si la philosophie n’évite pas la « grosse bêtise », selon l’expression complaisante de Heidegger, à quoi sert la philosophie ? Sa prétention à penser en sort particulièrement ridiculisée. Or, dans leur défense de Heidegger, les heideggeriens impliquent l’ensemble de la philosophie et font douter de leur capacité à raisonner qui, il est vrai, intéresse plus d’autres courants philosophiques que l’existentialisme.

Finalement, cette polémique concerne moins Heidegger, sa conduite et ses écrits (pour lesquels « la partie est jouée »), que ses défenseurs, dont il faut bien expliquer le déni passionnel.

Alain Garrigou

(1) Jacques Lacant, germaniste, auteur d’une thèse sur Marivaux en Allemagne, fut professeur de littérature à l’université de Paris X-Nanterre de 1960 à 1984. Pierre Pene fut l’un des chefs de l’Organisation civile et militaire (OCM), chef des Forces françaises de l’intérieur (FFI) pour la région parisienne de décembre 1943 à avril 1944, date de son arrestation, évadé, commissaire de la République dans l’Aisne et gouverneur du pays de Bade de 1945 à 1952 (papiers famille Pene. Je remercie Didier et Olivier Pène de m’avoir confié cette lettre).

(2) En français, Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Paris, Livre de Poche, 1987 ; Hugo Ott, Martin Heidegger. Eléments pour une biographie, Paris, Payot, 1990 ; Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Biblio Essais, 2007.

(3) Victor Farias, op. cit., p. 332

(4) Victor Farias, op. cit., p. 331

(5) Ministère des affaires étrangères, Colmar, Archives orales, AOR 16/a, cité par Emmanuel Faye, op. cit., p. 161

(6) Victor Farias, op. cit., p. 336.

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