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Face à l’OEI, les contorsions allemandes

Certes, il n’est pas question pour l’Allemagne de participer aux frappes aériennes sur les zones contrôlées par l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) (1) en Irak, et encore moins en Syrie : pacifisme officiel oblige ! Dans ce pays, on ne peut lancer une opération militaire sans un vote en bonne et due forme du Parlement, à la différence de la France où le président reste souverain. Ainsi Berlin, qui aura été un contributeur majeur de la coalition de l’OTAN en Afghanistan, n’avait accepté d’y envoyer ses chasseurs Tornado qu’avec la promesse qu’ils s’en tiendraient à des missions… d’observation.

par Philippe Leymarie, 24 septembre 2014

D’ores et déjà, une première livraison d’armes allemandes aux peshmergas kurdes d’Irak devrait avoir lieu ce mercredi 24 septembre, suivie de peu par des instructeurs de la Bundeswehr. Une demi-douzaine étaient sur place, à Erbil, pour préparer le terrain ; une quarantaine d’autres, membres de la brigade parachutiste 26 « Saarland » sont attendus. Ils doivent initier les combattants kurdes au maniement des armes allemandes (2) : une trentaine de systèmes de missiles antichar, seize mille fusils d’assaut et huit mille pistolets, des grenades, gilets pare-balles, lunettes, camions, tentes, etc. Avec les trois livraisons prévues, il y aurait de quoi équiper au moins quatre mille hommes, pour une valeur de 70 millions d’euros.

Tabou brisé

Ces livraisons brisent un tabou en vigueur depuis la fin de la seconde guerre mondiale : pas de cession d’armement allemand à un pays en conflit, qui plus est extérieur à l’OTAN et à l’Union européenne. La chancelière Angela Merkel avait convoqué le Parlement en session extraordinaire, le 1er septembre dernier, pour obtenir un feu vert — bien qu’elle n’y soit obligée que dans le cas de l’envoi de troupes sur un terrain de combat. Elle savait pourvoir compter sur l’aval des parlementaires de la coalition CDU-CSU-SPD, qui dispose de cinq cent quatre sièges sur six cent trente et un, mais avait besoin de cet appui politique pour justifier des livraisons condamnées par 60 % des Allemands, selon le sondage Infratest dimap de la fin août pour la chaîne de télévision publique ARD.

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Panzerhaubitze 2000 im scharfen Schuss
Bundeswehr/Wayman sur Flickr.

Parmi les arguments employés par la chancelière pour justifier cette entorse aux règles que s’impose en principe l’Allemagne :

 « La terreur que font régner [les islamistes] ne peut nous laisser indifférents » ;
 « On a parfois besoin de moyens militaires pour pouvoir revenir à une solution politique » ;
 « Ce conflit déstabilise dangereusement toute la région », ce qui « a également des conséquences sur l’Europe et l’Allemagne »  ;
 « Nos propres intérêts sécuritaires sont menacés (…) Il faut craindre que les quatre cents Allemands partis combattre dans les rangs djihadistes en Syrie et en Irak ne reviennent un jour » ;
 « Nous avons maintenant l’occasion de sauver la vie des gens et d’empêcher de nouveaux massacres de masse, nous devons saisir cette occasion »  ;
 et l’initiative a été prise en accord avec le gouvernement central d’Irak et en étroite coordination avec les alliés.

Culpabilité passée

Plus généralement, la démarche du gouvernement Merkel traduit le désir croissant de l’Allemagne de prendre des responsabilités internationales : « Quelle que soit la situation, on ne peut pas dire : “Nous n’avons rien à voir avec cela, laissez les gens là-bas se débrouiller” », a déclaré Angela Merkel lors d’une rencontre avec le magazine Cicero, fin août.

Cette évolution est sensible depuis plusieurs années, dans le sillage des interventions en Bosnie et en Afghanistan, auxquelles — pour la première fois — l’Allemagne avait pris une part importante (3).

Lire « Mais que fait donc l’Allemagne en Afghanistan ? », Le Monde diplomatique, février 2011.En outre, le gouvernement allemand est sous la pression de ses partenaires, qui mettent en balance l’excellente tenue de son économie et la faiblesse relative de ses engagements internationaux, Berlin ayant tendance à sous-traiter les tâches de défense à l’OTAN ou à la dite « Europe de la défense ». Angela Merkel, d’ailleurs, ne souhaite pas augmenter le budget militaire allemand, alors que certains besoins de la Bundeswehr sont criants, et que son propre parti, la CDU démocrate chrétienne, serait plutôt enclin à encourager un renforcement de l’armée pour mieux peser sur les choix internationaux — davantage en tout cas que ces quelques très épisodiques livraisons d’armes.

C’est ce que plaide le plus souvent possible le président Joachim Gauck : le 31 janvier, lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, il avait estimé que « la République fédérale devait s’impliquer plus tôt, avec plus de détermination, et de façon plus substantielle (…), les conséquences de l’inaction pouvant être plus graves que celles de l’action ». Selon lui, « ses compatriotes ne doivent pas se cacher derrière la culpabilité passée de l’Allemagne pour fermer les yeux », la défense des droits de humains pouvant même impliquer de « prendre les armes » (4) — le genre de propos qui lui vaut le qualificatif « d’odieux va-t-en-guerre » de la part de Die Linke, le parti de la gauche radicale.

Stratégie confuse

L’autre grand partenaire de la coalition, le parti social-démocrate (SPD), est à priori plus réservé — surtout sur la question sensible des ventes d’armes. Son leader, Sigmar Gabriel, s’était engagé, durant la campagne électorale, à revenir aux principes d’une politique d’armement « pacifiste ». Le contrat de coalition mentionne deux exigences plutôt contradictoires :

 « exportations d’armes interdites hors OTAN et UE », les gros contrats avec des pays tiers doivent devenir l’exception, et les ventes à des pays ou régions en conflit impossibles ;
 soutien à une industrie de l’armement qui doit rester « innovante et compétitive ».

Des principes jusqu’ici peu respectés : la moitié des ventes allemandes se font avec des pays hors zone. C’est ce qui a permis à l’Allemagne, en 2013, de vendre pour 5,8 milliards d’euros d’armes et produits assimilés (1,1 milliard de plus qu’en 2012), notamment à ses clients saoudien, algérien et indonésien — et de revendiquer une place de troisième exportateur mondial (derrière les USA et la Russie) (5). La société Rheinmetall, par exemple, explique la lettre spécialisée TTU (6), était en juin dernier sur le point de « finaliser un juteux contrat avec lʼAlgérie : un millier de transports de troupes blindés de type Fuchs II avec en sus lʼusine qui en construira la majeure partie (7). De son côté, Thyssen Krupp a déjà démarré la construction de deux frégates pour la marine algérienne. Daimler, enfin, a placé quelques centaines de camions militaires ». Le tout représente au moins 4 à 5 milliards dʼeuros pour lʼindustrie allemande, qui a également des contrats en vue en Tunisie et en Libye.

Devenu ministre de l’économie et vice-chancelier dans le gouvernement de coalition, Sigmar Gabriel a la haute main sur le contrôle des exportations. Ses services ont bloqué, par exemple, l’envoi à la société MBDA de pièces nécessaires à la production du missile Milan ER — un contrat signé avec le Qatar et avec les Emirats arabes unis. L’annonce de nouvelles restrictions, dans le cadre d’une stratégie encore confuse, embarrasse les partenaires européens, notamment la France et la Grande-Bretagne, qui se posent ce genre de questions, selon TTU du 17 septembre 2014 : « Que veut vraiment M. Gabriel en termes de restrictions ? Quels systèmes et quelles technologies stratégiques pourraient être frappés dʼembargo à lʼexport ? Et ce, vers quels pays (tous les pays tiers ?) et dans quelles situations (en temps de paix comme en temps de crise ?) ? Enfin, sur quelle base le ministre envisage-t-il le maintien dʼune industrie dʼarmement allemande forte, mais aussi des coopérations industrielles internationales ? ».

Numéro de funambule

L’embarras et l’inquiétude frappent aussi les industriels allemands, qui craignent de perdre leur savoir-faire et ont demandé une relance des commandes nationales. Mais, en dépit des tentatives de la ministre allemande de la défense, Mme Ursula von der Leyen, son budget ne sera pas réévalué : elle avait invoqué la réforme de la Bundeswehr, une participation accrue à l’OTAN, au conflit en Irak, etc. Ces crédits défense représentent 1% du PIB — la moitié de ce qui est recommandé par l’OTAN (la France est à 1,5) soit, hors pensions, 32,8 milliards d’euros en 2014 (31,4 milliards pour la France, et 42 avec les pensions). La chancelière Angela Merkel avait fait valoir qu’elle souhaitait cette année un budget globalement à l’équilibre, rappelant qu’en matière de défense, le retrait d’Afghanistan ne manquera pas de soulager l’armée qui pourra donc s’appuyer sur ses ressources actuelles, jugées suffisantes. Côté social-démocrate, on ne voyait ni les marges disponibles, ni la nécessité d’une telle mobilisation de nouveaux moyens financiers — même si la Bundeswehr est dans un « état délabré », notamment son armée de l’air (8) : seulement huit des cent neuf chasseurs Eurofighter seraient en état de décoller à tout moment ; sept hélicoptères de transport CH-53 sont opérationnels (sur soixante-sept), de même les NH9O (cinq sur trente-trois) et les Transall C-160 (vingt et un sur cinquante-six). Le commissaire parlementaire aux armées (9), Helmut Königshaus, reconnaît que « les systèmes d’armement sont péniblement maintenus en état ». Tout cela au moment où, relève le magazine Der Spiegel dans sa dernière édition, le ministre allemand des affaires étrangères Frank Walter Steinmeier est contraint à un « numéro de funambule », pour expliquer à l’opinion ainsi qu’aux partenaires de l’Allemagne le pourquoi et le comment de la modeste participation de Berlin à la coalition anti-OEI…

Lire également « Obama en chef de guerre » et « Hollande, l’Irakien ».

Philippe Leymarie

(1) Le Monde diplomatique adopte dorénavant cette dénomination et pas celle d’« Etat islamique », parce que l’on n’a pas affaire à un Etat.

(2) Il est envisagé également de faire venir un petit groupe de combattants peshmergas dans un camp en Bavière, pour les familiariser avec l’emploi de missiles antichar.

(3) Cf. « La population s’interroge sur le rôle de l’armée. Mais que fait donc l’Allemagne en Afghanistan ? », Le Monde diplomatique, février 2011.

(4) Cf. Frédéric Lemaître, Le Monde, 3 août 2014.

(5) Une place disputée à la France, qui a engrangé l’an dernier 6,9 milliards d’euros de prises de commande (en augmentation de 40 % par rapport à 2012).

(6) La seconde partie de cette note doit beaucoup à la lettre TTU et son correspondant en Allemagne, qui suit de près ce qui touche à la réforme de la Bundeswehr et à l’industrie d’armement.

(7) Berlin aurait cependant assorti ce contrat d’une clause limitant la production des engins assemblés en Algérie à une utilisation exclusive par les forces algériennes et à une interdiction d’exportation vers des pays tiers.

(8) TTU n° 943, 3 septembre 2014.

(9) L’existence de ce commissaire est une spécialité du Bundestag, le Parlement allemand.

Une version précédente de cet article avait pour titre « Face a Daesh, les contorsions allemandes ».

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