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« Un tombeau pour Boris Davidovitch »

En Serbie, le théâtre fait éclater les frontières

par Marina Da Silva, 9 octobre 2014

Vue de l’extérieur c’est une église. Construite avant la seconde guerre mondiale par la communauté allemande protestante de Belgrade, elle n’a jamais servi de lieu de culte et est aujourd’hui un des théâtres d’avant-garde de la scène serbe, le point de ralliement du BITEF (Belgrade International Theatre Festival) qui organisait sa 48e édition du 20 au 30 septembre 2014, se déployant dans la vieille ville, au pied de laquelle le Danube et la Save viennent s’étreindre. Plus particulièrement dédiée cette année à la « commémoration » de la première guerre mondiale et à son redécoupage des frontières, la manifestation, véritable plateforme pour le théâtre régional, est une étonnante pépinière de la création artistique post-yougoslave. Elle recompose une unité utopique que l’éclatement de la Yougoslavie a fracturé en de multiples identités.

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« Un tombeau pour Boris Davidovitch »
Photo de Jelena Jankovic. Source

C’est le metteur en scène croate Ivica Buljan, fondateur du Mini-Théâtre de Ljubljana (Slovénie), porteur de ces identités plurielles, qui créé l’événement avec Un tombeau pour Boris Davidovitch, monté à Belgrade avec des acteurs serbes mais aussi croates, slovènes, bosniaques, composant un plateau de tout jeunes comédiens et d’artistes confirmés, de musiciens et scénographes qui ne se mélangent pas toujours facilement depuis la guerre.

Lire Jean-Arnault Dérens, « Balade en “Yougonostalgie” », Le Monde diplomatique, août 2011.La pièce est l’adaptation de la nouvelle centrale du livre éponyme de Danilo Kis qui y esquisse des portraits biographiques de révolutionnaires, bagnards ou renégats profondément attachés à leur idéal, en rupture d’avec leur société (1). A sa parution en 1976, Un tombeau pour Boris Davidovitch déclencha le plus grand scandale politique et esthétique de la période, qui allait faire de Kis un symbole de la liberté de création. Des associations d’écrivains lui reprochèrent d’avoir commis des plagiats, alors que comme Borges, dont il s’inspire, en le citant, il procède par compilations et associations, emmêlant réalité et fiction. Véritable attaque en règle contre le dogmatisme soviétique et les exactions du stalinisme, Un tombeau pour Boris Davidovitch est le récit fictionnel de la vie de Boris Davidovitch, l’un des artisans de la Révolution d’octobre, dans laquelle les communistes yougoslaves reconnaissent une société totalitaire qui pouvait être aussi la leur. Arrêté une première fois en 1917, puis jusqu’à treize fois avant sa mort, le 21 novembre 1937, Davidovitch, dont le nom n’évoque plus rien aujourd’hui, fut forcé de nier sa biographie.

Pour Ivica Buljan, ce tombeau pour Boris Davidovitch est identique à celui que les Grecs réalisaient pour les personnes dont les corps ont disparu, engloutis dans la mer ou balayés par des volcans, les cénotaphes. Cette sacralité de la sépulture, enjeu de la tragédie d’Antigone, est aussi à l’œuvre dans cette pièce contemporaine.

Sur le plateau de plain pied qui met les spectateurs au niveau de la scène et du jeu, une installation de cabaret berlinois déconnecte le récit de toute tentative de représentation du réel. L’espace carcéral, les différents paysages de l’exil, la reconstitution du procès de Davidovitch pour trahison sont évoqués comme autant de tableaux. Le noyau du plateau est un espace de lutte et d’affrontement. La violence est mise à nu dans le rapport de domination entre Davidovitch et son interrogateur-tortionnaire Fedyukin, respectivement incarnés par Milutin Milosevic et Vladimir Aleksic dans un jeu en miroir complexe et troublant. Cette domination est aussi l’enjeu de la relation sado-masochiste de Davidovitch avec sa femme, qu’interprète avec brio l’actrice Aleksandra Jankovic. On est saisi par la physicalité du jeu de tous les acteurs-performers, marque de fabrique du travail de direction d’Ivica Buljan. Comme dans Ligne jaune, écrite par Juli Zeh et Charlotte Roos, ou Macbeth de Heiner Muller, qui ont beaucoup tourné dans le monde, Buljan conduit ses acteurs au bord du gouffre, à la lisière de la transe. Il creuse la représentation de la nudité et de la sexualité pour « tordre le cou aux tabous », il explore la mise en scène de la violence « dans un contexte où la violence existe partout mais n’est pas admise au théâtre ». Pour lui « la région des Balkans est très trouble, avec des violences et des changements permanents mais le théâtre demeure un théâtre bourgeois où les classes populaires ne se rendent pas et que nous devons renouveler ».

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« Un tombeau pour Boris Davidovitch »
Photo de Jelena Jankovic. Source

Il ne fait pas un héros de Boris Davidovitch, qu’il voit comme « un personnage non linéaire comme dans les films de David Lynch », mais cherche à déplier toute sa complexité de sujet. Séducteur et bon vivant, il eut une vie très mondaine, en contradiction avec ses idées. Mais c’est la résonance de ces idées et les paradoxes de sa trajectoire de vie qui intéressent le metteur en scène. Avec une structure chorale qui donne différents visages aux personnages (joués par plusieurs acteurs), la pièce crée une polyphonie des voix et des situations.

Bujlan ne fait pas seulement un travail sur le corps. Pour lui, « l’acteur est la voix de la société ». Avec une formation en littérature et en sciences politiques, il est aussi un homme de la parole et se frotte aux textes les plus denses qu’il fait intégrer aux acteurs par de longs processus d’analyse qu’il croise sans cesse avec d’autres textes – comme ceux du philosophe Slavoj Žižek, source d’inspiration et de réflexion pour son travail. Il parvient ainsi à ce que les acteurs ne soient pas dans la représentation de la violence mais s’en emparent jusqu’à en être transformés. Un procédé intriguant qui peut dérouter ou déranger mais ne laisse pas indifférent.

Avec d’autres metteurs en scène de cette nouvelle génération comme Bobo Jelcic, Olivier Frljic, Borut Separovic, Milos Lolic — ou Dino Mustafic qui présentait lors du festival un percutant This grave’s too small for me sur l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par l’anarchiste Gavrilo Princip —, Buljan tente de réinventer un théâtre indépendant où les artistes peuvent être en circulation et en échange permanent. Le BITEF leur ouvre chaque année un espace d’expression et de confrontation, esthétique et politique.


Un tombeau pour Boris Davidovitch sera repris en octobre à Belgrade puis en novembre à LLubjana, à Zagreb et aussi en Macédoine.

Marina Da Silva

(1) Un tombeau pour Boris Davidovitch. Sept chapitres d’une même histoire, (Grobnica za Borisa Davidoviča), traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, collection Du monde entier, Gallimard, 1979.

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