En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

14-18 au théâtre

Des pièces contre la Grande Guerre

par Marina Da Silva, 15 octobre 2014
JPEG - 22.1 ko
Maurice Genevoix et Ernst Jünger

Dans l’avalanche de propositions, commémorations, expositions, livres, films, pièces... pour se remémorer la guerre-hécatombe de 1914-1918, qui aura causé quelque 9 millions de morts parmi les soldats de toutes les nationalités, La passion des soldats de la grande guerre, écrit et mis en scène par Xavier Gras occupe une place particulière (1). Intelligence du texte qui met en regard les témoignages croisés de Maurice Genevoix et d’Ernst Jünger. Tous deux empruntent une langue de poètes écorchés vifs pour dire l’enfer des enfers et nous faire éprouver par tous les pores de la peau le quotidien des appelés sur la ligne de front franco-allemande.

Xavier Gras a choisi de très jeunes et excellents comédiens français et allemands pour donner à entendre la musique des deux langues qui se font écho et que l’on peut suivre par un sous-titrage toujours équilibré pour les yeux et l’attention. Il fait jouer des filles et des garçons qui portent la parole des auteurs avec la vitalité des jeunes hommes de la Grande Guerre mais renvoient en permanence à la situation vécue par les deux sexes même s’ils n’étaient pas ensemble sur le front. Il faut les citer tous : Fabian Arning, Thomas Kellner, Vanessa Mecke, Mathilde Moulinat, Thierry Simon, Vincent Vernerie, totalement habités par le jeu et la langue, les enjeux d’un récit qui renvoie au chœur de la tragédie antique et de ses terribles augures (voir aussi leur blog). Ils renforcent et donnent du souffle aux questionnements de Xavier Gras qui convoque Hérodote pour interroger l’absurdité de la guerre :

« En temps de paix les fils ensevelissent leurs pères. En temps de guerre les pères ensevelissent leurs fils. »

Avec une scénographie dépouillée et des costumes qui pourraient être ceux de toute autre guerre, Philippe Miesch a opté pour une représentation réaliste, presque documentaire sans pour autant être une reconstitution historique, pour raconter le destin de Jünger et de Genevoix et de leurs compagnons d’armes — ils ont entre 19 et 25 ans —, dans un dispositif où sons et lumières participent du saisissement. Le spectacle s’effeuille par étapes et épisodes comme autant de chapitres successifs choisis, entre la mobilisation des auteurs sur le champ de bataille et leurs graves blessures en 1915 aux Eparges. Une bataille qui les met l’un et l’autre en miroir dans leur vulnérabilité semblable et commune.

Lire « La Grande Guerre, une mémoire endeuillée », Le Monde diplomatique, novembre 2011.Pour Maurice Genevoix, romancier et poète, né le 29 novembre 1890 à Decize dans la Nièvre, mobilisé en août 1914, la bataille homérique des Eparges, qui s’étend sur plusieurs mois, sonnera la fin de la guerre. Il y est très grièvement blessé et sera réformé. Son témoignage, relaté dans cinq volumes écrits entre 1916 et 1923, tous parus chez Flammarion et rassemblés par la suite sous le titre Ceux de 14, est un document exceptionnel sur la vie quotidienne des soldats.

Ernst Jünger, né à Heidelberg, le 29 mars 1895, sera blessé jusqu’à quatorze fois et restera au front jusqu’en 1918, recevant quelques semaines avant la fin de la guerre la croix « Pour le Mérite » allemande. Orages d’acier, son premier livre, publié en 1920, est une des plus bouleversantes autobiographies sur la première guerre mondiale, magistralement écrite (2).

Les récits croisés des deux écrivains donnent la mesure de la brutalité irreprésentable de la Grande Guerre, dont l’un et l’autre soulignent, chacun dans sa langue respective, l’absence de mots pour en rendre compte. Ceux qui en ressortent vivants, lorsqu’ils ne deviennent pas fous, ont déjà une part de leur esprit dans le monde des morts.

La pièce pose aussi la question de la soumission, de l’obéissance et du consentement aux ordres, non seulement aux générations d’hier mais à celles d’aujourd’hui.

Plus ludique, et dans la continuité, Victoire ou la fille du soldat inconnu (encore plus inconnue…) apporte un regard décalé sur la période qui s’ensuit. Née en 1916, Victoire ne connaîtra pas son père, mobilisé et emporté dans les vagues de tueries du conflit mondial. Mais elle va traverser le siècle en cherchant à s’émanciper de sa classe sociale et du contexte patriarcal et colonial de la France de l’entre-deux-guerres. Retour sur l’émergence des luttes des Suffragettes, évocation de l’engouement pour les zoos humains installés à Vincennes lors de l’Exposition coloniale de 1931 (3), regard sur l’Occupation et sur le Front populaire… Composition de mille et un personnages féminins et féministes qui dynamitent tous les clichés... Seule en scène, revisitant tous les registres de la comédie musicale à partir des chansons de Jean Nohain et de Mireille, Sylvie Gravagna fait plus que mettre en scène les contradictions de la période. Elle en fait saisir tout le potentiel de résistance.


La passion des soldats de la Grande Guerre
Créée en février à l’Institut Goethe, jouée du 15 au 26 octobre au Théâtre de l’Opprimé, à Paris (du mercredi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 17h).

Victoire ou la fille du soldat inconnu 
Au Grand Parquet jusqu’au 2 novembre (les jeudi, vendredi, samedi à 19h et dimanche à 15h).

Marina Da Silva

(1) Lire aussi Evelyne Pieiller, « 14-18 en musique », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

(2) Editions de la Pléiade-Gallimard et éditions Klett Cotta.

(3) Lire Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, « Ces zoos humains de la République coloniale », Le Monde diplomatique, août 2000.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016