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Le refus exemplaire de Jordi Savall

par Evelyne Pieiller, 13 novembre 2014

En Espagne, le refus de l’alternance illusoire et de la constance de l’injustice sociale s’exprime notamment par l’importance qu’a acquise le tout nouveau parti Podemos, né dans la mouvance des Indignés (1) : avec cinq sièges acquis aux élections européennes de 2014, il est en passe de devenir une force politique déterminante.

Le musicien Jordi Savall témoigne en tant qu’artiste et citoyen, par un geste remarquable, de son propre refus d’une politique qui amoindrit l’humain. Violoncelliste et chef d’orchestre, considéré comme un maître de la musique baroque (il collabora en France notamment avec Alain Corneau pour le film Tous les matins du monde, qui fit connaître à un large public la viole de gambe), il a posté le 30 octobre sur sa page Facebook une lettre adressée au ministre espagnol de l’éducation, de la culture et des sports, José Ignacio Wert. Il y explique pourquoi il refuse le Prix national de musique 2014.

Extraits (2) :


Lettre au ministre de l’éducation
30 octobre 2014

Je regrette donc de vous informer que je ne peux accepter cette distinction remise par la principale institution de l’Etat espagnol, coupable, à mon sens, d’un dramatique désintérêt et d’une incompétence profonde dans la défense et la promotion de l’art et de ses créateurs (…).

Voilà trop longtemps que les instances du ministère de l’éducation, de la culture et des sports que vous dirigez ne font rien pour promouvoir les différentes disciplines de la vie culturelle de l’Etat espagnol qui luttent actuellement pour leur survie, sans la moindre aide institutionnelle ni loi en faveur d’un mécénat qui les aiderait à se financer et à continuer d’exister.

Nous vivons une crise politique, économique et culturelle grave qui a pour conséquence que le quart des Espagnols vivent dans une situation de grande précarité et que la moitié des jeunes n’ont pas et n’auront pas la moindre perspective de trouver un emploi qui leur assure les conditions d’une vie minimalement digne. (…)

Je suis profondément convaincu que l’art est utile à la société, car il contribue à l’éducation des jeunes et au renforcement de la dimension humaine et spirituelle de l’être humain. (…)

L’ignorance et l’amnésie sont la fin de toute civilisation : sans éducation, il n’y a pas d’art et sans mémoire, pas de justice.

Nous ne pouvons accepter que l’ignorance et le manque de toute conscience de la valeur de la culture, chez nos plus hauts responsables politiques, érodent impunément le difficile travail de tant de musiciens, acteurs, danseurs, cinéastes, écrivains, artistes plasticiens (…) qui ne méritent pas le traitement qu’on leur inflige et qui sont les véritables protagonistes de l’identité culturelle de ce pays.

Pour toutes ces raisons, c’est avec une profonde tristesse que je refuse le Prix national de musique 2014, espérant que ce rejet sera interprété en faveur de la dignité des artistes et qu’il puisse, peut-être, servir de base de réflexion pour inventer et construire un avenir plus prometteur pour notre jeunesse.

Je crois, comme le disait Dostoïevski, que la beauté sauvera le monde, mais pour ce faire, il faut pouvoir vivre dignement et avoir accès à la culture et à l’éducation.

Cordialement,

Jordi Savall

En 2012, l’écrivain Luis Luis Sepúlveda, pour Le Monde diplomatique, donnait sa vision d’une Espagne saccagée par ses dirigeants.

Evelyne Pieiller

(1) Lire Raúl Guillén, « Alchimistes de la Puerta del Sol, Le Monde diplomatique, juillet 2011.

(2) Traduction revue à partir de celle proposée sur le site du journal belge Solidaire.

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