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Livraison de « Mistral » à la Russie

Vladivostok, choix cornélien

Y aura-t-il jamais dans la flotte russe un « Vladivostok », et plus tard un « Sebastopol », issus des chantiers navals français ? Le contrat, conclu en 2011 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, prend l’eau de toutes parts. Son successeur François Hollande est aujourd’hui à la manœuvre, mais ne cesse de repousser un choix de plus en plus cornélien…

par Philippe Leymarie, 19 novembre 2014

Au train où vont les choses, en effet, la France pourrait ne pas livrer les deux navires de projection et de commandement (BPC) de type « Mistral », vendus à la marine russe, pour 1,2 milliards d’euros, dont l’un – le Vladivostok - est fin prêt, et devait prendre la mer en direction des côtes russes ce mois-ci ; tandis que le second, le futur Sebastopol, encore sur cales, devait être mis à l’eau cette semaine, et sera livrable l’an prochain.

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Un monument en l’honneur de la flotte russe de la mer Noire, Simferopol, Crimée, 2014.
© Davide Monteleone de l’agence VII, reproduite page 9 de « Russie, le retour », « Manière de voir » en kiosques.

Le président François Hollande est sous la pression de ses partenaires de l’OTAN d’une part, qui déconseillent fortement la vente à la Russie de Vladimir Poutine d’un outil militaire de premier ordre, dans un contexte de simili « guerre froide » ; et sous celle d’une majorité de la classe politique française, d’autre part, et sous celle enfin et surtout du « cluster » industriel de l’armement, pour qui le renoncement à ce contrat équivaut surtout à se tirer une balle dans le pied.

Le souvenir des vedettes

Lire Stephen F. Cohen, « Nouvelle guerre froide, hérétiques contre faucons », Le Monde diplomatique, octobre 2014.L’Elysée expliquait depuis trois mois que l’exécution du contrat dépendrait notamment de l’évolution de la situation en Ukraine : il fallait que Vladimir Poutine soit « gentil » pour mériter la livraison des bateaux qu’il a commandés pour la première fois auprès d’un pays membre de l’OTAN. Or le [contexte politico-militaire se dégrade à nouveau à l’est de l’Ukraine depuis le rattachement de la Crimée à la Russie » : entre les Européens et Moscou, il n’est plus question que de sanctions, de répliques, de mauvaise humeur ; et les deux équipages russes – dont la formation à St-Nazaire vient de prendre fin, après de nombreux entraînements en mer - ont finalement été discrètement priés de ne plus monter à bord du Vladivostok, amarré à un quai du bassin de Penhoët…

Evacuons tout de suite, à propos de cette mesure conservatoire, ce que Philippe Chapleau, journaliste à Ouest-France, qualifie d’ « hypothèse romanesque » sur son blog Lignes de défense : « Bien sûr, il n’y a aucune “pression physique” à craindre de la part des Russes qu’on pourrait croire tentés de prendre la mer au nez et à la barbe de la France. Un tel scénario rappellerait la sortie clandestine des vedettes de Cherbourg, lors de la nuit de Noël 1969 (1). Il reste que le départ d’un BPC avec 400 marins et du navire école Smolniy, avec 150 marins, reste hautement improbable. Surtout que le BPC et sa conserve sont dans un bassin clos ».

Brouille assurée

L’Elysée, qui a dû prendre en mains ce dossier ultra-sensible, ne cesse de repousser une décision dont les conséquences paraissent de toute façon dommageables, quelle que soit la solution retenue.

Dans le cas d’une non-exécution du contrat, sur le plan politico-diplomatique, les risques sont les suivants :

 la brouille assurée avec Moscou ;
 dès lors, plus question pour Paris de rester dans le jeu géopolitique sur l’Ukraine ;
 le risque de ne plus disposer de canaux diplomatiques pour faire avancer les dossiers syrien, iranien, irakien, dans lesquels Moscou est impliqué ;
 un appui involontaire au camp le plus nationaliste en Russie, qui critiquait un contrat sur l’achat d’un équipement militaire majeur, conclu avec un pays étranger, au surplus membre en vue de l’OTAN.

Sur le plan commercial et industriel :

 la parole de la France est en cause, sa crédibilité de constructeur et fournisseur, dans le domaine de l’armement comme dans tous les secteurs de pointe (où le processus de commande et de production est étalé sur plusieurs années, et ne peut être dépendant de la conjoncture du moment (2) ;
 des incertitudes naissent sur d’autres grands contrats en cours de négociation (notamment la très stratégique vente des chasseurs Rafale en Inde, qui serait une première, et assurerait l’avenir d’un programme aujourd’hui sur le déclin, faute d’avoir jamais été exporté (3)) : l’argument de la confiance est essentiel en la matière (et peut se retourner désormais contre Paris) ;
 le salon Euronaval, qui vient de se tenir près de Paris, s’en est fait l’écho, selon le blog « Mer et Marine » : « Dans les allées du plus grand salon international du naval de défense, un industriel français de second rang nous a expliqué avoir été confronté aux inquiétudes de plusieurs délégation étrangères. “Ils nous ont clairement demandé, au regard de l’affaire des BPC russes, quelles garanties ils avaient d’être livrés s’ils achetaient du matériel français”. Une crainte d’autant plus logique que l’affaire des BPC concerne un poids lourd mondial. Or, si la France se permet de rompre un contrat avec la Russie, elle le ferait d’autant plus facilement avec de petits pays… » ;
 la note à payer s’annonce salée : remboursement de l’avance déjà consentie par Moscou ; manque à gagner, pour le chantier STX-France, sur le reste des 1,2 milliards du contrat ; abandon de tout espoir d’un second contrat, et autres conséquences sur le plan de charge du chantier ; sans compter de très probables pénalités (4) ;
 des difficultés aussi à attendre pour les entreprises françaises opérant en ou avec la Russie, de nouveaux marchés qui se ferment, etc.

Composants russes

Sur un plan plus technico-commercial, ces bâtiments ont été adaptés au client russe (notamment pour tenir compte du tonnage des hélicoptères, en général plus lourds), et peuvent donc difficilement être remis sur le marché ; ils comportent d’ailleurs de nombreux composants d’origine russe, qui sont la propriété juridique de l’acquéreur russe. Les diverses options de rechange envisagées ces derniers mois — mise sous cocon, vente à un pays de l’OTAN, achat par un consortium européen, etc. — paraissent peu crédibles, en tout cas complexes et en tout cas certainement pas sans pertes.

Dans le cas d’une livraison assurée, même si c’est de manière différée, il faudra — pour l’exécutif français — endurer les critiques des alliés de l’OTAN, en particulier des pays baltes et de l’Est européen. Et s’exposer, là aussi, à perdre des marchés avec certains de ces pays, notamment la Pologne, qui a déjà menacé de ne pas donner suite aux négociations sur la fourniture d’hélicoptères d’attaque et de transport – un contrat de plus de 2,5 milliards d’euros pour lequel Airbus, avec Eurocopter, parait le mieux placé —, et d’un système de défense aérienne « tout compris » d’une dizaine de milliards d’euros (sur dix ans), pour lequel le français Thalès et l’américain Raytheon ont été retenus. Et cela sans pouvoir compter sur des compensations ailleurs, et encore moins sur la « fidélité » du nouveau client russe…

A bout de souffle

L’Observatoire des armements dénonçait, à l’heure de l’inauguration du salon d’armement Euronaval, le 27 octobre dernier, une « énième manifestation de schizophrénie de la part des autorités françaises » :

« Après avoir tergiversé à propos de la livraison du Mistral en raison des événements ukrainiens et des pressions de l’Union européenne et des Etats-Unis, la France ouvre grand ses portes aux nombreuses sociétés russes d’armement ainsi qu’à l’agence nationale russe d’exportation Rosoboronexport, étroitement dépendante du Kremlin.

Une attitude qui « dénote un système à bout de souffle, corseté par la toute-puissance de l’exécutif dans le domaine du commerce des armes, qui n’hésite pas à manier le double discours en permanence ! Car comment valoriser à tout prix les exportations d’armes tout en restant cohérent avec les quelques grands principes mis en avant lors de la crise ukrainienne ? »

« Pour le gouvernement, la question a été très vite tranchée : promouvoir et vendre des armes n’aurait aucune incidence sur les conflits en cours… Les règles internationales comme le Traité sur le commerce des armes ou la Position commune de l’Union européenne, censées interdire les transferts d’armes menaçant la paix, la stabilité ou le respect des droits de l’Homme, pèsent peu face aux logiques économiques. Ces questions se posent vis-à-vis de la Russie — dont le conflit avec l’Ukraine n’est toujours pas terminé —, mais aussi d’Israël venant — grâce à la France — vendre son matériel militaire “testé sur le terrain” », relève l’Observatoire des armements (5).

Philippe Leymarie

(1) Après la guerre des Six jours et un raid israélien sur Beyrouth, le général de Gaulle avait décidé en 1969 un embargo sur les armes à destination du Moyen-Orient. Des commandos israéliens avaient réussi à détourner et convoyer vers Haïfa cinq des vedettes bloquées dans le port de commerce de Cherbourg du fait de l’embargo.

(2) Il y a un précédent récent, avec la dénonciation du contrat conclu par le gouvernement français avec la société Ecomouv, pour la réalisation des portiques concourant à la perception de l’éco-taxe sur les routes françaises, la ministre de l’Ecologie, Mme Ségolène Royal, ayant même envisagé de ne pas rembourser les dettes et les pénalités ainsi contractées.

(3) Bien que Dassault soit toujours en négociation « exclusive » avec le gouvernement indien, on évoque — dans le milieu spécialisé — le « réveil » des Britanniques, qui chercheraient à remettre l’Eurofighter dans la course, ainsi que des Russes…

(4) Le 14 novembre dernier, une source russe « haut placée » affirmait, selon l’agence Ria Novosti, que la France avait jusqu’à la fin novembre pour livrer le premier des deux navires vendues à la Russie, si elle ne voulait pas s’exposer à « d’importantes réclamations financières ».

(5) Lire aussi Igor Delanoë, « Entre Moscou et Tel-Aviv, une étrange lune de miel, Le Monde diplomatique, septembre 2014.

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