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Exhibit B : ne pas se tromper d’adversaires

par Marina Da Silva, 2 décembre 2014

On croyait tout savoir d’Exhibit B avant même de l’avoir vue... Difficile d’échapper à la polémique déclenchée autour de l’installation-performance qui, rappelons-le, a tourné en Europe depuis 2010, avant même d’être programmée au Festival d’Avignon et au CentQuatre, à Paris, l’an dernier. Exhibit B serait un « événement raciste » et à ce titre on devrait l’interdire, demandent ses détracteurs du « Collectif anti-Exhibit B », sans autre forme de procès (1).

On reçoit l’œuvre comme un coup de tonnerre en la découvrant au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis le jeudi de son inauguration, peu avant que les autres représentations ne soient annulées ce soir-là. Le théâtre est en état de siège, une centaine de manifestants auront suffi à en bloquer l’accès. Le parcours dans l’installation, qui utilise différents espaces du théâtre, nous fait penser à tout sauf au « zoo humain » dénoncé. Ici, les êtres ne sont pas exhibés. Ils posent un acte de présence forte. Leur regard soutient le vôtre. L’œuvre est perturbante, mais sa dénonciation non seulement de la sauvagerie de la colonisation mais aussi de la continuité de l’idéologie post-coloniale, toujours à l’œuvre dans le traitement de la question des migrants, notamment, est pour nous radicale et sans ambiguïté. Comment peut-on en arriver à un tel différentiel de perception (sans prendre en compte le fait que la plupart de ses adversaires ne l’ont pas vue) ? A un si grand écart de réception entre ceux qui vont devenir les « anti » et les « pro » Exhibit B ? En aucun cas le rejet de l’œuvre, pire la demande de son annulation, qui est l’objectif des manifestants, ne peut se résumer à leurs pancartes : « Non, au retour des zoos humains », « Respectez nos ancêtres » ou à l’accusation « d’un spectacle de Blanc fait pour les Blancs ». Beaucoup de choses ont été dites sur le Web et les réseaux sociaux mais la plupart trop lapidaires et insuffisantes, à quelques exceptions près, comme la prise de position du CRAN (2) qui, évidemment, nous interpelle sur le mépris ressenti par les personnes offensées. Mépris analysé de manière très juste par Alain Foix dans L’Humanité (3).

Lire Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, « Ces zoos humains de la République coloniale », Le Monde diplomatique, août 2000.Il faudrait aussi envisager qu’on ne peut prendre position sur Exhibit B en regardant des images sur le Web et encore moins par ouïe-dire (4). L’installation est construite avec des acteurs vivants qui, bien que ne prenant pas la parole, comme on le reproche à la mise en scène, ont une présence et par là même une parole. Au théâtre un acteur, un performer, un danseur peut exprimer bien des messages sans parler et Brett Bailey n’est ni le premier ni le seul à l’avoir expérimenté. Percevoir les acteurs comme des objets instrumentalisés — certains se sont fait traiter de « faux-noirs » —, alors qu’ils sont actifs et partie prenante du travail, particulièrement exigeant, qui leur est demandé, est un manque de respect. Ils ont choisi de s’impliquer dans ce projet artistique, certains pour le temps des représentations dans les villes qui ont programmé le spectacle, d’autres en accompagnant la tournée, et il faut aussi tenir compte de leur point de vue, qu’ils expriment à la fin du circuit sur des affiches : « Cela m’a permis d’apprendre énormément sur mon passé ». Exhibit B « dénonce ce que les manuels d’histoire n’énoncent pas ».

Brett Bailey a annoncé ses intentions de donner à voir « une série de présentations centrées sur l’histoire occultée du racisme et les jeux de pouvoir complexes entre l’Europe et l’Afrique de la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui », sans ambiguïté. Il le fait dans une démarche non seulement de dénonciation mais aussi d’investigation et d’engagement. Les « zoos humains », cette pratique massive d’humiliation et de chosification, non seulement des Noirs mais aussi d’autres peuples, qui s’est déroulée jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle – et même jusqu’à l’exposition universelle de Bruxelles de 1958 ! –, et dont il a quand même fallu attendre les années 2000 (5) pour qu’elle soit connue du grand public, ne sont qu’un angle d’entrée de l’installation, qui est bien plus complexe. Si Bailey rappelle le sort, aujourd’hui divulgué, de Sarah Bartman, la Vénus hottentote, il met aussi des noms et des histoires sur d’autres visages, comme celui de Soliman Angelo, martyrisé au Siècle des Lumières. Montre que les expérimentations dans des camps de concentration allemands en Afrique de l’Ouest dans la première moitié du XXe siècle ont servi de laboratoire pour les atrocités qui allaient être commises à l’encontre des juifs.

Lire Benoît Bréville, « Pour remettre l’histoire à l’endroit », Le Monde diplomatique, septembre 2014.Oui, ces « tableaux vivants » sont terribles et provoquent choc, effroi et colère. Mais si Bailey remonte aux origines du commerce des esclaves et de l’idéologie qui la sous-tend en démontant la mécanique de l’histoire, ce n’est pas pour faire une œuvre « muséale » mais pour questionner le présent. Trois tableaux contemporains sur le traitement réservé aux sans-papiers en témoignent, dont le tableau de clôture « La loi du plus fort » où un Somalien est attaché et bâillonné sur un siège d’avion « asphyxié par des agents de la police française ». A côté de lui, un écriteau donne la liste de vingt-huit personnes décédées ces dernières années durant leur expulsion – « par asphyxie ou arrêt cardiaque ».

Ce tableau est dans la même salle, la grande salle du théâtre, qu’un autre, le seul, où des performers chantent, des chants sur le génocide des Namas et des Hereros durant l’administration coloniale allemande au début du XXe siècle, mais aussi des chants de la lutte de libération contre l’apartheid. Bailey ne cesse de montrer que ce sont les théories européennes de supériorité raciale qui ont justifié les politiques coloniales et qu’elles imprègnent toujours notre regard.

Comment analyser cette immense divergence d’interprétation d’un tel geste artistique ?

Eric Fassin questionne ce paradoxe « une œuvre d’art, antiraciste dans ses intentions, peut-elle être raciste dans ses effets ? (6) ». Il rappelle qu’il avait lui-même « écrit un texte enthousiaste en découvrant Exhibit B en 2013 : “La race ça nous regarde” ». Mais indique aujourd’hui, entre autre, que la polémique lui a donné à comprendre que « l’esthétique du spectacle pose problème : selon notre expérience, et donc notre apparence, nous n’y voyons pas forcément la même chose — sans que cette réception différenciée soit prise en compte dans la mise en scène. » Il conclut : « Il me paraît contre-productif d’appeler à l’interdiction de ce spectacle, ou d’en provoquer l’annulation, au risque d’opposer les militants de l’antiracisme aux défenseurs de la liberté artistique ; mais il me semblerait également contre-productif de balayer d’un revers de main l’émotion de celles et ceux qui se sentent humiliés et offensés : l’antiracisme ne peut pas faire abstraction des premiers intéressés. »

Si c’est « l’esthétique du spectacle qui pose problème », il conviendrait de se donner les moyens du débat et de l’analyse, ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent, le débat s’étant focalisé sur la lecture de l’œuvre – ou l’origine de l’artiste – par les uns et les autres. Cela peut donc difficilement être fait par ceux-là même qui conduisent la fronde en revendiquant de refuser de la voir. D’autant que la réception d’Exhibit B n’oppose pas « les militants de l’antiracisme » aux « défenseurs de la liberté artistique », ce serait trop simple, elle oppose d’abord les militants de l’antiracisme entre eux – rappelons que l’installation était soutenue par la Cimade et que nombre d’associations antiracistes (7) ont manifesté leur soutien non seulement contre la censure mais avec le geste artistique. Et elle oppose aussi « les premiers intéressés », ceux qui se sentent humiliés et offensés, et ceux qui sont touchés, bouleversés par ce travail et le considèrent comme un outil pour connaître leur histoire et combattre les discriminations. La ligne de démarcation des uns et des autres ne suit pas un tracé communautaire.

Le soir de l’ouverture, il y avait une classe d’élèves de lycée de Saint-Denis — Blancs, Noirs, Maghrébins, où les met-on ? — qui ont pu voir la performance et qui pour rien au monde n’auraient voulu en être empêchés. L’un d’eux a écrit sur les feuilles volantes qui recueillent les impressions des visiteurs : « N’arrêtez jamais Exhibit B même sous les bombes ».

A cet égard, le point de vue de Pascal Blanchard sur Exhibit B (8), et ses préconisations sur les utilisations pédagogiques d’un tel travail sont aussi une source de réflexion : multiplier les rencontres et les débats sur les questions de fond que l’œuvre fait remonter sur la scène politique.

D’autant qu’Exhibit B ne dérange pas seulement les milliers de signataires, en France mais aussi auparavant à Berlin et à Londres, qui veulent sa disparition. Une disparition qui pourrait d’abord servir ceux qui ne veulent pas avoir de comptes à rendre sur la colonisation et encore moins sur sa continuité post-coloniale. On a aussi taxé Bailey d’être dans une démarche de « repentance », aux antipodes de ce qui le meut. Sud-Africain, né au cœur du chaudron de l’apartheid — qui, rappelons-le, a aussi été combattu avec quelques Blancs engagés — Bailey ne s’intéresse pas « tout d’un coup » à la colonisation. C’est la marque de fabrique de son théâtre qu’il pratique en Afrique du Sud, où il a d’ailleurs présenté Exhibit B en 2011. Sa proposition s’inscrit dans un parcours qui démarre il y a dix-huit ans lorsqu’il fonde sa compagnie, Third World Bunfight (littéralement, « Tiers-monde et combat »), association à but non lucratif dont l’objectif principal est de fonder un théâtre de création en Afrique où les fonds manquent cruellement. Depuis Big Dada, sur la dictature d’Amin Dada jusqu’à Macbeth, une transposition éblouissante de l’opéra de Verdi dans le Congo d’aujourd’hui, il dissèque les relations Afrique-Occident, ne mettant pas seulement en cause les dictatures africaines mais aussi les processus de domination impérialistes.

S’il est rattrapé par ce débat qui pose aussi — et à juste titre — la question de la place que les artistes noirs occupent dans l’espace public, en tant que créateurs, et encore davantage à la tête de théâtres ou d’institutions, l’accusation de racisme portée contre lui est en revanche irrecevable et injustifiée et ne contribue pas à la lutte nécessaire contre les discriminations sociétales et politiques. Comme le souligne Alice Carré (9) : « Les détracteurs d’Exhibit B ne se trompent pas de combat, ils se trompent d’adversaire ».


Exhibit B, de Brett Bailey, au CentQuatre à Paris, du 7 au 14 décembre.

Marina Da Silva

(1) La pétition en ligne : « Déprogrammer le zoo humain ! ».

(3) Alain Foix, « Exhibit B :« Censurer, c’est donner raison à toute censure », L’Humanité, 1 décembre 2014.

(4) « J’ai demandé à John Mullen s’il avait vu Exhibit B, montré à Avignon et au 104 en 2013, et dans plusieurs autres endroits à l’étranger. Voici sa réponse : “ Bien sûr que non, car c’est raciste. Mais j’ai parlé à beaucoup de Noirs et de Blancs qui l’ont vu.” » (Christophe Kantcheff, « Les censeurs d’Exhibit B », Politis, 20 novembre 2014).

(5) Avec notamment la publication en 2002 de l’ouvrage Zoos humains ; De la Vénus Hottentote aux reality show, sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Eric Deroo et Sandrine Lemaire (Editions La Découverte).

(6) Eric Fassin, « L’art doit tenir compte de la sensibilité des victimes du colonialisme », Le Monde, 28 novembre 2014.

(7) « Exhibit B : un spectacle qui ne doit pas être interdit ou annulé ! », communiqué de la LICRA, de la LDH et du MRAP.

(8) Deux entretiens avec Pascal Blanchard : Barbara Krief, « “Exhibit B” : “Ce spectacle n’est pas raciste, c’est l’inverse” », Le Nouvel Observateur, 29 novembre 2011 et Caroline Châtelet, « [Pascal Blanchard : “Exhibit B force à voir le racisme les yeux dans les yeux”] », Regards, 1er décembre 2014.

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