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Un théâtre chilien qui décoiffe

par Marina Da Silva, 15 décembre 2014

La vitalité et l’enracinement politique du théâtre chilien ne se démentent pas. On a pu en avoir un aperçu dans le cadre du Focus Chili porté par le Théâtre de la Ville avec le Nouveau Théâtre de Montreuil, le Centre national de la danse de Pantin et le Théâtre de la Cité Internationale.

On s’est intéressé à La Imaginación del futuro (L’Imagination du futur), crée en 2013, dans le contexte des célébrations du quarantième anniversaire de la mort de Salvador Allende, par l’inclassable compagnie de théâtre La-resentida (Le ressentiment). Prenant les conventions à rebrousse-poil, la mise en scène de Marco Layera propose une vision de la figure mythique d’Allende qui chamboule les représentations attendues de l’icône. Ils ont joué au Chili, en Italie et au Brésil cette vision très personnelle et impertinente de leur histoire nationale mais c’est en France qu’ils se sont fait traiter de « révisionnistes », divisant critiques et public durant le Festival d’Avignon où ils se produisaient cette année.

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La imaginación del futuro
© Christophe Raynaud de Lage

Si on manque d’humour dans l’Hexagone, les comédiens de La-resentida eux en ont à revendre. Mais pas seulement. Ils ont aussi une conception émancipatrice du théâtre, dont ils veulent faire « un outil pour la transformation sociale », dans la continuité et la tradition d’un théâtre chilien très engagé. Dans leur premier spectacle, Simulacro (Simulacre), ils tournaient déjà en dérision le patriotisme chilien ; dans Tratando de hacer una obra que cambie el mundo (En essayant de réaliser une œuvre qui change le monde), ils interrogeaient la disparition des utopies dont leur génération est orpheline. Avec La Imaginación del futuro, ils s’emparent de la figure d’Allende pour remettre en cause, non pas la personne, mais le rôle du chef charismatique dans les représentations de l’histoire. En briseurs de totems, ils en font un personnage de fiction dépassé par les événements, obsédé par sa sieste et ses prises de cocaïne. Un personnage invraisemblable, tout comme la galerie de portraits déjantés qu’ils composent, qui va du ministre à la mère de famille, et où il n’y a pas de « bons » ni de « méchants », mais seulement les multiples éléments arc-en-ciel d’une société.

Lire le dossier : « Il y a quarante ans, le coup d’Etat contre Salvador Allende » dans Le Monde diplomatique de septembre 2013.La pièce commence au moment où Allende affronte le coup d’état militaire de Pinochet, orchestré par la CIA, qui allait faire basculer le Chili dans une longue dictature. Avant sa décision de se donner la mort dans le palais de la Moneda — le 11 septembre 1973 —, il prépare son dernier discours d’adieu à la Nation, dont on n’entendra que le refrain incantatoire : « C’est certainement la dernière fois que j’aurai à m’adresser à vous. La force aérienne a bombardé les tours de Radio Portales et de Radio Corporación… ». Sans cesse répété, remis en forme et en scène, dans un dispositif de plateau télé caricaturé, le discours ne convient jamais. Interprété par Rodolfo Pulgar, un comédien à la présence charismatique, qui fut un ancien prisonnier politique, Allende nous apparaît ici autant sacralisé que tourné en dérision, épuisé et perdu. Autour de lui s’agite une foule de conseillers en communication, de journalistes et ministres, dont le ministre de la culture particulièrement mis à mal par les comédiens dans un clin d’œil complice à la profession. L’histoire se revendique clairement de la politique-fiction, brouillant à dessein passé et présent pour situer l’action dans la société d’aujourd’hui. Au Chili, mais avec des apartés sur la situation en France ou ailleurs, et quelques flèches décochées contre Marine Le Pen, le Pape François ou Benyamin Netanyahou. Dans un ballet énergique et drôle, les comédiens changent de rôle à vue, incarnent les personnages agités et fébriles d’un nouvel ordre mondial. Allende lui, reste inscrit dans un autre temps, celui des années 1970 et des projets pleins d’espérance de l’Unité populaire, encadré symboliquement par les figures du Che et de Castro. Cette représentation d’Allende est moins une profanation qu’un renversement de perspectives. Pour La-resentida, le Chili actuel, gouverné par une gauche qui ne tient pas ses promesses, n’a rien à proposer à ses enfants. Ni à Roberto, dont le père est en prison et pour lequel les comédiens font une quête, intrusive et déstabilisatrice, qui stupéfie les spectateurs, pour rassembler de quoi payer ses études. Ni à cette ancienne poupée-torturée qui vient demander des comptes.

Mené tambour battant, le spectacle ne recule devant aucune contrepèterie. Ca peut parfois friser le mauvais goût, sembler maladroit ou excessif mais la compagnie manie plutôt remarquablement l’invention et l’audace — représentation improbable et jubilatoire d’une « balle perdue »… — et ne perd jamais le fil de ses questionnements.

Il faut entendre ces jeunes artistes pour qui « le social surpasse l’artistique » et qui se sont rassemblés dans La-resentida, en 2008, pour « incarner les pulsions, les visions et les idées de leur génération » en utilisant la création théâtrale comme instrument de critique et de réflexion. Ce serait un contresens total de prendre le récit au premier degré, qui ne vise pas à donner leur propre vision de l’histoire mais à interroger la manière dont elle a été représentée. Ce n’est pas d’Allende dont ils font le procès, c’est de la classe politique actuelle de leur pays, et de cette gauche qui a usé et abusé de promesses d’alternatives pour au final n’offrir au pays qu’une gestion néolibérale désastreuse.

Dans un autre registre, on attend Escuela de Guillermo Calderón, également mis en scène en 2013 et qui aborde lui aussi la dictature militaire. Le metteur en scène, bien connu des scènes internationales, et pour qui le théâtre est aussi un lieu de parole publique et politique, invente ici un dispositif d’encadrement dans une école paramilitaire pour disséquer les mécanismes de domination et de soumission.


 Tratando de hacer una obra que cambie el mundo, Teatro La Re-sentida (du 2 au 19 octobre 2014 au Nouveau Théâtre de Montreuil).

 La imaginacion del futuro, Teatro La re-sentida (du 3 au 11 décembre 2014 au Théâtre des Abbesses, Paris 18ème)

 Loop.3, José Vidal (4 au 6 décembre 2014 au Centre National de la danse, Pantin).

 Escuela, Guillermo Calderón (du 8 au 17 janvier 2015 au Théâtre de La Cité Internationale, Paris XIV). Tél. 01.43.13.50.50

Marina Da Silva

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© Le Monde diplomatique - 2016